III
--Ce garçon, vingt-cinq ans, lieutenant dans l'infanterie, médaillé militaire...
--Comme votre fils, cher Soucelles?
--C'est un de ses compagnons. Permettez que je lui donne seulement son prénom, à savoir Stanislas.
»Stanislas, en 1916, a été évacué du front de la Somme sur l'hôpital 309, formation de l'arrière. Une balle dans la cuisse, et l'épaule droite fracturée, il était soigné par une femme de si beaux traits, sous la coiffe, que plusieurs officiers en avaient eu déjà la tête tournée.
»Stanislas, objet de soins sans doute particuliers de la part de madame X..., à cause d'un état qui longtemps fut grave, conçut pour l'infirmière la plus ordinaire grande passion.
»Les camarades, qui tous avaient pris, non sans difficulté, leur parti du rigorisme de la dame, «montèrent» à l'amoureux un «bateau» qui n'eut pour résultat que de lui faire hausser l'épaule valide. Ne s'entendaient-ils pas pour affirmer que le coeur de madame X... était capté depuis l'ouverture des hostilités, et par qui? par un pharmacien que certains avaient vu là, sous un képi à velours vert, dès le mois d'août 1914! Ils citaient tels blessés, aujourd'hui encore en traitement, et témoins d'un épisode qui avait failli mal tourner. «Et le potard?», interrogeait Stanislas. Le potard, il avait été, à cette occasion, expédié vers une formation du front.
»On ajoutait ce détail: madame X... et son pharmacien s'entretenaient en latin! En latin, cela sentait la farce. Stanislas est de ces hommes d'aujourd'hui qui n'y vont pas de main morte et dissipent vite les ambiguïtés.
«--Est-ce que c'est vrai, demanda-t-il à madame X..., que vous savez le latin?
»--Pas plus que vous, répondit-elle sèchement, et j'ai autre chose à faire.»
»En effet, elle était, pour l'heure, à la tête de vingt-quatre lits. Mais elle parut choquée et bouda Stanislas.
»Si la question avait déplu à madame X..., c'est qu'elle se rattachait à quelque histoire, comme on le prétendait, fâcheuse. Stanislas, à peine debout, et béquillant dans les couloirs, interrogea de-ci, de-là, personnel et blessés anciens.
»Il y avait trace d'un aide-pharmacien en 14 et même en 15, et nommé Mourveu. Quant à une affaire avec l'infirmière, les uns en ignoraient, les autres y opposaient un démenti catégorique. Certains, à cette évocation d'un souvenir déjà effrité, souriaient.
«--Enfin, demandait Stanislas, ce Mourveu était-il latiniste?»
»Stanislas, posant cette question, tomba mal. Latiniste? Les personnes auxquelles il s'adressa ne savaient pas ce que cela signifiait. Cependant, il fut plus heureux en interrogeant l'officier gestionnaire, qui, par hasard, était lettré.
«--Latiniste?... oui, je me rappelle en effet que l'aide-pharmacien Mourveu était licencié ès lettres, un cerveau un peu brûlé d'ailleurs, comme l'atteste cette fugue des cours de la Sorbonne à une boutique d'apothicaire; Mourveu avait la manie des citations, comme un vieux, vieux monsieur.»
»Ah! quelque vérité gisait donc sous la légende des «entretiens en latin». Le lieutenant Stanislas était sans diplômes, mais enfin, il avait fait ses études, et assez récemment pour que quelques vers latins lui demeurassent dans la mémoire. Il chercha, trouva les mots par bribes, juxtaposa, scanda, établit laborieusement des fragments de textes, et, un beau jour, tandis que madame X.. le pansait, il jeta négligemment:
«--Veneris nec proemia noris...»
»La sonorité de ces mots éveilla les esprits de l'infirmière, mais il était clair que les mots demeuraient pour elle incompréhensibles.
«--Vous avez fait vos études, vous? dit-elle au blessé.
»--Oh! pardieu, comme tout le monde...
»--Comme tout le monde, non!»
»Et la pensée de l'infirmière sembla se voiler, son visage devint mélancolique; et elle dit:
«--C'est que cette langue est si belle!
»--Mais vous ne la savez pas! observa Stanislas.
»--Sans doute, mais je l'étudie. Tenez, par exemple, je sais par coeur le petit volume de monsieur Reinach...
»--Connais pas, fit Stanislas.
»--Cornélie ou le latin sans pleurs...
»--Qu'est-ce que c'est que ça?--demanda le lieutenant, en riant.
»--Ne vous moquez pas: c'est intéressant au possible. Et il y a là dedans des choses d'une poésie!... Tenez, pour la lune sur la mer: Splendet tremulo sub lumine pontus. Je sais que ça veut dire: la mer resplendit sous la lumière tremblante...
»--Mais, madame X..., vous prononcez le latin à la dernière mode! Vous avez eu un professeur?»
»Elle baissa la tête et dit en achevant son pansement:
«--Voilà pour aujourd'hui. Vous verrez. Je vous apporterai le Latin sans pleurs!»
»Elle apporta au lieutenant Stanislas un élégant petit volume relié en maroquin souple et d'un ton de rubis. Il était culotté; madame X... en faisait usage, à n'en pas douter, et même elle devait le transporter avec elle dans son sac à main. Peut-être le lisait-elle au lit?
»Et elle indiqua du doigt au lieutenant les vers virgiliens «sur la lune» et d'autres qui lui plaisaient. Tous deux se mirent à bavarder comme ils ne l'avaient pas fait jusqu'alors. Stanislas se flattait d'avoir découvert le moyen de séduire cette femme, sans doute un peu singulière et qui avait le goût du latin.
«--Mais comment, lui demanda-t-il, n'en avez-vous pas fait toujours, du latin, et ne connaissez-vous encore que le volume de monsieur Reinach?
»--Ah!... voilà... répondit-elle.»
»Et c'était tout ce qu'on pouvait obtenir de cette énigmatique personne.
»Stanislas se moquait du latin; mais madame X... qu'autour de lui on disait un peu mûre, pour trouver quelque chose contre elle,--lui paraissait, à lui, désirable, et il était parvenu, grâce au latin, à l'apprivoiser. Le bruit commençait à se répandre au 309, que madame X... avait déniché un second «latiniste».
»Lorsque le lieutenant alla mieux, elle l'invita à goûter chez elle ainsi que plusieurs de ses camarades.
»La maison de madame X... fut estimée cocasse. En chaque pièce, les murailles étaient ornées de banderoles sur lesquelles une main inexperte s'était appliquée à tracer, en caractères romains, des sentences empruntées aux grands auteurs de l'antiquité. La plupart des convalescents n'y virent, il est vrai, que du noir sur du blanc, et aussi un goût excentrique; mais Stanislas, lui, était intrigué: une femme aime-t-elle tant le latin pour lui-même?
»Comme on passait à la salle à manger, l'attention du lieutenant fut aussitôt attirée par des bocaux de pharmacie portant tous sur la panse, en latin selon l'usage ancien, l'indication de leur contenu. Il y en avait qui, surmontés d'abat-jour, étaient devenus lampes, aux deux bouts de la cheminée, et il y en avait un, empli de tabac destiné aux poilus. Ces réceptacles de toutes les drogues de la vieille pharmacopée tendaient à faire de la pièce une véritable apothicairerie. Cependant, bien que les bruits qui avaient uni madame X... au pharmacien Mourveu, fussent vieux de plus d'un an, Stanislas fit la liaison entre cette collection de faïences et la légende désobligeante. Il parcourait chaque paroi de la salle en s'efforçant de déchiffrer les inscriptions abrégées: Axungia Ursini, Extract: Juniperi, Extractfel. Bov, Sapo Starkii, Unguentum popul, Ceratum R. Galeni, etc., etc. Le lieutenant prononçait à haute voix les noms des drogues absorbées par nos aïeux et il en ajoutait de son cru, et de fantaisie gauloise, afin d'amuser la compagnie.
»Mais, à part lui, il recueillait ici la preuve manifeste de relations «littéraires» ou non, entre l'infirmière de qui il appréciait la superbe maturité et l'ex-potard de l'hôpital 309.
»Madame X... n'éprouvait aucune gêne à exhiber ses bocaux. Elle disait:
«--C'est une douce manie à moi: je trouve cela décoratif, cela m'évoque les vieilles rues de Rouen, les échoppes et les bonnes femmes en bonnet normand venant demander deux sous de séné ou une consultation à propos de la colique de miserere au savant homme capable de lire ce latin, car l'apothicaire était, disait-elle, un docte personnage, probablement plus fort que le médecin...
»--Et où avez-vous fait cette collection, madame?
»--Mais j'ai recueilli tout cela dans le pays même...
»--Et depuis quand, madame?
»--Mais depuis la guerre, chaque jour de congé que je prends...»
M. de Soucelles en était là de son récit, quand il dut l'interrompre, parce que le vrombissement d'un moteur, dans la rue proche, atteignait des proportions décidément incompatibles avec l'émission d'aucun autre son. Le tonnerre cessa tout à coup; M. de Soucelles reprit alors, et, par un phénomène naturel, en élevant la voix aussi haut que si le monstre mugissait encore, de sorte qu'il ne s'aperçut pas qu'un grand, jeune et beau garçon était planté derrière lui. Ses auditeurs lui touchèrent chacun le bras:
--Attention! votre fils vous écoute...
Et ils souriaient au nouvel arrivé.
--Mais, je ne suis pas de trop! s'écria le jeune de Soucelles, puisque papa vous raconte mon affaire avec la mère Chantepie...
--Chantepie! murmura M. Briçonnet.
--Chantepie! murmura M. Bernereau.
--La baronne de Chantepie, si vous voulez, quoi? C'était son nom à cette femme... Je ne l'ai pas eue, vous savez! Elle a épousé son pharmacien.
MM. Briçonnet et Bernereau frappèrent en même temps la table d'un si vigoureux coup de poing, que la verrerie tomba. Les garçons se précipitèrent.
--Apportez l'addition, dit M. de Soucelles, le père. Je vois que le règlement en incombe à moi et que nous avons fini de parler.
--Mais, tout de même, elle était brune!... soupira M. Briçonnet.
--Blonde, répliqua M. Bernereau.
--Teinte, dit le jeune homme.
--Comment le savez-vous?
--C'est le potard lui-même qui l'avait dit, au 309...
--Messieurs, la couleur se modifie, conclut le papa,--comme les goûts de la femme...
--...qui ne sont autres que ceux de l'homme aimé d'elle...
--...et cela, si divers que soient les hommes qu'elle peut aimer!...
--...En sorte qu'une seule baronne de Chantepie:--Gaudrées, Noullis et madame X...
--...peut nous faire croire à trois personnes!
LA PIÈCE FAUSSE
A Edmond Jaloux.
Un jour, M. Cantonnier, en fouillant son gousset pour payer un paquet de cigarettes, amena plusieurs pièces de monnaie blanche qu'il étala, d'une main distraite, sur le comptoir. La buraliste lui dit en souriant comme à un homme que l'on considère:
--Ce n'est pas monsieur Cantonnier qui va essayer de faire passer une pièce en plomb!
M. Cantonnier n'avait pas la vue bonne; il fit sonner les pièces de monnaie sur le marbre, et reconnut aussitôt la pièce au son mat. Il s'excusa, en rougissant comme un tout jeune homme. Non, certes, il n'était pas homme à faire passer une pièce fausse!
Non seulement il était riche, et pour avoir fait d'excellentes affaires, mais il était entouré du respect de sa commune pour n'avoir jamais agi en toutes choses qu'avec la plus parfaite probité. Non pourtant qu'il n'eût vécu en un temps où cette vertu était rare; non que les occasions ne se fussent offertes à lui de décupler sa fortune, à la fois dans les terrains et dans les draps! Mais il disait volontiers: «Quand ma fille aurait huit cent mille francs de dot au lieu de deux, et un père taré: elle n'en serait pas plus avancée.»
M. Cantonnier, rentrant chez lui, plaça la pièce sur la cheminée en disant: «Je me serai laissé glisser une pièce fausse, hier, au chef-lieu; il faut la mettre de côté, comme curiosité...»
La bonne l'interrompit aussitôt: «Que Monsieur me confie ça: je l'aurai bien vite fait passer!»
--Mélanie, fit M. Cantonnier, je vous croyais plus honnête fille... J'ai commis la sottise de me laisser refaire de quarante sous; n'en parlons plus; mais je défends à quiconque vit sous mon toit, de jamais frustrer son prochain, fût-ce de cinquante centimes. Celui qui trompe pour une petite somme, trompera pour une grosse et pour n'importe quoi.
Madame Cantonnier donna grandement raison à son mari, de qui l'impeccable intégrité l'avait de tout temps rendue fière, et elle mit la pièce en plomb dans un tiroir du secrétaire, en compagnie de ces menus objets sans utilité et sans nom que trouvent les héritiers dans les vieux meubles de famille. Les deux époux s'assirent à table avec leur fille unique Cécile.
Et la tristesse qui affligeait depuis deux jours la famille, parce qu'une «présentation» avait encore échoué, se trouva quelque peu atténuée par la profession de foi éclatante et sincèrement émue du scrupuleux papa.
Objet de la plus pure tendresse de ses parents, Cécile venait de dépasser de cinq ans sa majorité sans se pouvoir marier, malgré sa dot, et causait par là à papa et à maman grand chagrin, car ni l'un ni l'autre de ces bonnes gens ne songeait au bonheur égoïste de conserver près de soi la chère enfant, et tous deux savaient que le seul bonheur possible pour le commun des mortels est d'avoir fait comme tout le monde.
Pour la première fois, M. Cantonnier parla de conduire la jeune fille aux bains de mer. Il pensait, sans toutefois l'exprimer, que l'on trouve à la rigueur dans ces agglomérations improvisées et artificielles ce qui ne s'offre pas toujours dans le milieu régional.
--C'est juste, opina madame Cantonnier, et ce ne serait pas une mauvaise idée; mais pour aller aux Sables ou à La Baule, il me semble indispensable que Cécile soit «habillée».
--Qu'appelles-tu «habillée»? demanda le père.
--J'entends que nous ne pouvons pas dans ces stations, toujours un peu cosmopolites, avoir l'air d'arriver de Chaussigny-sur-Euze...
M. Cantonnier réfléchit. Puisqu'on abordait le chapitre de la toilette, il avait lui aussi une idée à suggérer.
Elle était d'un ordre plus délicat et la formule n'en vint pas aisément à ses lèvres. Il voulait la tourner avec élégance et n'y réussit pas:
--Il y a aussi dit-il, la question de la dent...
Oui bien! il y avait la question de la dent. Faute de se décider à aller à temps «au chef-lieu», on avait laissé, hélas! s'altérer, dans la bouche de Cécile, la première molaire, à gauche; et, faute d'un dentiste compétent ou suffisamment adroit, ladite molaire avait été non pas soignée mais arrachée. Quand Cécile souriait, quand elle parlait même, la brèche était visible.
En son for intérieur, M. Cantonnier pensait que cette disgrâce physique était pour beaucoup dans l'échec de la présentation dernière, et peut-être des précédentes!... «Des disgrâces physiques, ta fille en a bien d'autres!» lui soufflait la vérité qui nous parle intérieurement. Cécile, il le fallait reconnaître, était peu avantagée du côté de la poitrine, et ses cheveux, secs et pauvres, lui eussent nui franchement sans le secours des «postiches», qui sont tout à fait admis. La vanité paternelle n'aveuglait pas non plus M. Cantonnier au point qu'il pût oublier qu'on n'avait réussi à enseigner à Cécile aucune vertu domestique. Elle était désordonnée, étourdie, indifférente, ignorait le prix des denrées comme les mille détails du ménage, comme l'orthographe et le piano.
M. Cantonnier chassait ces réalités démoralisantes, étant tout entier, pour le moment, au voyage de Paris, que rendait nécessaire la «question de la dent» et qui devait évidemment précéder la saison des bains de mer. Le chirurgien américain, consulté sur «la question», déplora l'état de la bouche de Cécile et dit que deux autres «extractions» étaient indispensables pour une mise en état. Il expliqua qu'il jetterait un «bridge» et que les apparences seraient sauvegardées. La maman s'effara: Cécile devrait-elle avouer cet appareil à son futur mari? «A son mari, s'il s'en aperçoit, Cécile n'aura rien à cacher, dit M. Cantonnier; à son futur, elle peut se dispenser de la déclaration: qui est-ce qui n'apporte avec soi quelque défaut? Il en est de plus graves...»
Lorsque Cécile eut de l'or plein la bouche et les dents éblouissantes, son papa la priait à tout propos de sourire, et il la contemplait avec satisfaction.
On se fit aussi habiller, pendant qu'on se trouvait à Paris. Et Cécile porta des corsages un peu «bouffants» pour remédier à l'inconvénient du buste trop peu garni.
Vint ensuite l'été, et l'on partit pour La Baule, plage récemment mise à la mode.
Nombre de jeunes gens séjournaient à l'hôtel, avec qui l'on eut tôt fait connaissance. En un clin d'oeil, M. Cantonnier avait jugé et mis à part ceux avec qui une liaison pouvait être fructueuse. Pour les promenades, les parties en commun reçurent l'approbation du père de famille; mais il était hésitant encore quant au bain. Et il dit confidentiellement à sa femme:
--Souviens-toi que le docteur, en consentant, d'ailleurs de mauvaise grâce, à la mer, nous a conseillé une extrême prudence... Il n'y a que deux ans et demi, songes-y, que le poumon de ta fille est cicatrisé...
Et la maman songeait en effet, en frémissant, à cette alerte terrible qui, quelques années auparavant, avait secoué la famille, alerte que l'on s'efforçait d'oublier, que l'on taisait soigneusement.
--Son poumon! par-dessus le marché, dit-elle.
--Chut! fit M. Cantonnier.
Mais, durant qu'il parcourait solitairement les rues de La Baule, l'attention de M. Cantonnier fut attirée, un beau matin, par un étalage d'objets singuliers. Ils étaient faits de gazes bleu céleste ou rosâtre, affectaient l'apparence de corsets impondérables dont les protubérances, nettement hémisphériques, étaient soutenues par de fines baleines inapparentes et légères: seins aériens, gorges de fées. Et parmi les objets singuliers, sur un pupitre à musique, s'étalait un carton portant en lettres capitales:
ANGÉLIQUE ARMADA
créatrice de