L'INSOUPÇONNABLE
(Modèle déposé)
Sans barguigner, le père de Cécile entra, choisit, ne lésina pas sur le prix, et emporta deux spécimens de l'Insoupçonnable, créé par Angélique Armada.
--Un pour la ville, l'hôtel, la promenade, sous le «bouffant», dit-il à sa femme, en rentrant; et à présent, si tu tiens à faire prendre des bains à ta fille, étant donné le costume que l'on porte aujourd'hui, tâche qu'elle s'adapte la seconde paire et vous ait l'air d'être un peu là!...
--Mais...
--Voulez-vous marier votre fille, madame Cantonnier, oui ou non?
LA NIAISERIE
A Jacques Boulenger.
--Et surtout, Emma, s'il est une chose contre quoi je tienne à te mettre en garde et que j'ose même t'interdire d'une manière absolue, c'est de te laisser lire dans la main. Cette manie de vouloir connaître l'avenir autrement qu'en le préparant soi-même par toutes les mesures qui, à mon avis, forcent la destinée, est lâche, est imbécile; personnellement, je la trouve répugnante: elle me met hors de moi. Sans compter que cette prétendue science est de la niaiserie. Vois-tu bien, ma petite, le seul malheur que l'on doive redouter, c'est celui qui est causé par la bêtise humaine, par notre propre stupidité.
--Comment se fait-il, Eugène, que tu t'échauffes à ce point-là contre ce qui n'est, de ton propre aveu, que de la niaiserie?
--Parce qu'il y a des quantités de gens qui prennent cette niaiserie au sérieux, et que cela peut suffire à troubler un cerveau, à bouleverser une famille!... Suppose qu'une chiromancienne, cartomancienne, somnambule ou autre toquée du même acabit, t'annonce ta mort prochaine!...
--Oh! il paraît que l'on n'annonce les choses désagréables que sur demande expresse...
--Suppose qu'on t'annonce que tu seras bientôt veuve!... Dame! la pythonisse ne sait pas toujours si c'est une chose désagréable... Eh bien, ça te donnerait des inquiétudes, je te fais l'honneur de le croire, et moi, je ne m'en cache pas, ça m'embêterait.
--Ce qui prouve, mon bonhomme, que tu y crois tout comme les autres!
Eugène était un homme corpulent, sanguin, d'un naturel très bon, mais d'humeur violente, et, pendant de nombreuses années, Emma, qui l'aimait beaucoup, trembla que son mari ne s'aperçût qu'elle avait transgressé une volonté si impérieusement exprimée dès les premiers temps du mariage. Elle s'était laissé lire dans la main. Elle s'était laissé lire dans la main une première fois, Eugène étant de l'autre côté de la cloison et n'ayant que la porte du fumoir à ouvrir pour être témoin de l'insubordination! Mais, après le dîner, quand les pauvres femmes entre elles n'ont plus rien à dire, allez donc perdre l'occasion d'employer des minutes trop longues! Pendant dix ans, quinze ans, vingt ans, elle s'était laissé lire dans la main, sans que rien de fâcheux en fût survenu; sans qu'Eugène même, qui, à la vérité, avait d'autres chats à fouetter, étant à la tête de vastes entreprises, eût eu connaissance de cette pratique devenue de plus en plus à la mode et qu'il continuait d'abhorrer avec un croissant dégoût.
Oh! ce qu'on lisait, d'ordinaire, dans la main d'Emma, était tellement innocent!... Une ligne de coeur sans un accroc, une ligne de vie excellente; la moins bonne de toutes était la ligne de tête, assez pauvre, lui démontrait-on, ce qui ne la flattait pas; on lui comptait trois enfants sur le bord de la main: elle en avait eu deux, un fils militaire, une fille récemment mariée, tous deux bien grands aujourd'hui pour espérer ou redouter un petit frère, mais elle en avait porté un jusqu'au cinquième mois, ce qui pouvait compléter le compte; elle ne présentait pas le triangle de l'adultère, et il était vrai qu'elle était demeurée constamment fidèle, du moins quant à l'amour, à son gros cher Eugène.
Un beau soir, à souper, Eugène étant à Londres, une petite femme noiraude, aux cheveux crépus, portant un nom de torero, qu'elle connaissait d'une heure à peine, lui annonça sans sourciller que son mari serait décédé avant l'année révolue.
Pan! ça y était. Emma ne prit pas, bien entendu, sur le moment, l'horoscope au tragique; elle fit bon visage à la gitane; elle sourit même en se répétant une des expressions d'Eugène, lorsqu'il flétrissait l'art des diseurs d'aventure: «C'est de la niaiserie.» Cependant, seule dans la voiture qui la ramenait à la maison, songeant que son mari traversait le lendemain la Manche, elle se sentit glacée et ne put dormir de la nuit.
Eugène fit la traversée sans naufrage, mais trouva à son arrivée chez lui une femme méconnaissable qui lui affirma qu'elle ne le laisserait pas retourner en Angleterre, comme il semblait en prendre l'habitude, et qu'elle ne voulait sous aucun prétexte se séparer de lui.
--Dans ce cas-là, tu m'accompagneras, ma bonne! Je viens d'engager toute ma fortune, une partie de la dot de Juliette et les quatre sous de son mari, dans une affaire nouvelle, considérable, et qui exige mes soins personnels: ce n'est pas l'occasion pour moi de commencer à me négliger!
--Je ne t'accompagnerai pas en Angleterre, et tu n'iras pas! La fortune, la fortune, je m'en moque: ta santé, mon ami, avant tout. D'ailleurs, tout le monde me le dit: «Votre mari est un homme qui a trop travaillé.»
--Il fallait me faire cette remarque il y a six semaines, avant que je donne ma signature... Personne ne m'a jamais laissé supposer qu'on me trouvait digne de prendre ma retraite... J'ai cinquante-cinq ans, une santé de fer... Quand me suis-je plaint? Ai-je eu, à ta connaissance, seulement besoin d'un médecin?
--Besoin d'un médecin ou non, tu en verras un! J'ai déjà fait avertir le docteur Le Puy; il vaut mieux prévenir le mal qu'y remédier.
Bon gré mal gré, Eugène dut recevoir la visite du docteur Le Puy qui l'examina de fond en comble, lui interdit l'alcool, les viandes noires, le café, le surmenage intellectuel comme les excès de toute nature, et l'engagea fort à surveiller de près sa tension artérielle. D'une telle fragilité de sa personne et de tant de précautions indispensables, Eugène demeura frappé, et il perdit cette insolente assurance et cette confiance en soi qui avaient fait sa force.
Le régime du blanc de poulet et de l'eau claire, la privation de sa tasse de café et de son petit verre de cognac l'assombrirent, le diminuèrent en peu de temps, d'une manière sensible. Tout le monde à la maison le remarquait; des étrangers même en hasardèrent l'observation. Juliette, tendrement attachée à son père, s'alarma tout à coup et dit à son mari:
--Écoute, Gustave, je suis bien tourmentée; maman, j'en suis sûre, ne s'aperçoit de rien; mais mon pauvre papa file un mauvais coton.
--Je parlerai doucement à ta mère, dit Gustave. Toi, ne va pas te monter la tête: dans l'état où tu es, tu en sais les inconvénients...
Gustave dit à sa belle-mère qu'il arrivait une chose très ennuyeuse, que Juliette s'était mise à s'inquiéter de la santé de son père et que, vu son état...
Emma, démoralisée, leva les bras au ciel:
--J'allais précisément recourir à vous, dit-elle, j'hésitais à cause de l'état de Juliette, mais puisque de ce côté-là le premier mal est fait, il faut que nous nous liguions, Juliette, vous et moi, pour soustraire mon pauvre ami au danger qui le menace; à toute force empêchons-le de faire la traversée...
--La traversée?... quel rapport?...
--Malheureux! dit Emma, vous ne savez pas!... Je ne devrais pas parler... Mais, au point où nous en sommes, il vaut mieux tout vous dire: vous ne vous doutez pas d'où je sors, telle que vous me voyez?... Non! Vous chercheriez pendant quatre ans, vous ne le devineriez pas. Je sors de chez une femme qui, une loupe à la main, devant la flamme d'une bougie, voit l'avenir se dérouler aussi nettement que les images du cinéma...
Gustave éclata de rire.
--Oui, oui, moquez-vous! Sans doute le procédé a quelque chose de disgracieux et de vulgaire, mais lorsque vous aurez appris qu'au travers de cette lentille et dans la flamme d'une bougie achetée par moi chez Potin, cette femme, à qui je suis aussi inconnue que le loup blanc, a vu, entendez-vous, a vu point par point ce que m'avait prédit, il y a deux mois, une Espagnole, ce qui m'avait été confirmé par madame Sixte, que vous connaissez et ne soupçonnerez pas d'imposture, par le mage Maxence, par la célèbre cartomancienne Slyva...
--Ah ça! mais vous passez votre vie chez les sorcières!...
--Je voudrais vous voir, vous, beau sceptique! si le premier venu vous avait annoncé un malheur!... «Avant l'année révolue», voilà les paroles, entendez-vous bien. Et toutes, et le mage lui-même, ont employé la même expression... Et la femme à la bougie, elle, a vu le geste suprême: le bras vivement ramené vers la bouche grimaçante, puis écarté tout à coup, et la tête piquant de l'avant... le geste de la natation, vous l'avez reconnu. Pour moi, c'est clair comme le soleil qui luit: la traversée par un brouillard intense, un abordage, le bateau coupé, Eugène fait un effort pour nager, il se débat et s'engloutit... C'est horrible, mon cher Gustave, et voilà le destin!
Gustave, se tenant les côtes, revint chez lui tout heureux de pouvoir tranquilliser sa femme.
--Juliette! dit-il, tout s'explique: ta mère est folle, folle à lier, et c'est elle qui fiche la venette à ton pauvre papa. Elle consulte les tireuses de cartes, les nécromanciens, le marc de café!...
Juliette ne riait pas. Elle dit:
--Eh! bien, eh! bien?...
--Eh! bien, parbleu, ce sont les charlatans qui lui ont monté la tête, et c'est ton père qui en subit le contre-coup sans qu'il s'en doute. Par bonheur il ne s'en doute pas, car si le bruit de ces pratiques venait jamais jusqu'à lui, quelle scène, mes amis!... Jusqu'ici ça n'est que burlesque.
--Mais qu'a-t-on prédit à maman? Tu es là qui parles!... Je ne te demande pas tes réflexions à toi...
--On lui a prédit des insanités!... Ces gens-là devraient être enfermés... C'est une opinion que j'ai entendu maintes fois émettre par ton père. Ah! il avait joliment raison!
--Des insanités, dis-tu, mais lesquelles?...
--Oh! mon Dieu, il n'y a pas de mystère, tu n'es pas assez bête, toi, pour prendre ces choses-là au sérieux: qu'avant l'année révolue, ton père...
--Ah! mon Dieu!
--Qu'est-ce qu'il y a?
--On me l'a annoncé à moi aussi!... On me l'a lu dans la main... dans les cartes, dans le marc de café!...
--A toi aussi!... Mille millions de tonnerres de D...! Que le diable emporte les femmes!
Et Gustave n'eut que le temps de se précipiter pour empêcher que la tête de Juliette ne portât contre le parquet. La jeune femme, enceinte de six mois, était prise d'une syncope.
Juliette ne se remit de sa syncope que pour retomber dans une angoisse que ne firent qu'aggraver les épanchements confidentiels avec la mère, touchant l'extraordinaire coïncidence des prédictions. Joignez la sombre humeur de Gustave! Joignez la somme des ménagements, des précautions, des cachotteries, nécessaires pour épargner au pauvre papa et le coup que pourrait lui porter l'indisposition de Juliette, et celui, plus redoutable encore, que lui porterait sans nul doute la cause de cette indisposition, s'il venait à l'apprendre! Et il fallait, de surcroît, l'empêcher d'aller à Londres!
Les choses se chargèrent elles-mêmes de mettre obstacle à ce voyage. Juliette fit une fausse couche la veille même du jour où devait s'embarquer son père; elle fut à deux doigts de la mort et demeura trois semaines dans un état désespéré.
Lorsqu'elle se trouva enfin hors de danger, son père avoua que le voyage de Londres, manqué, représentait pour lui une perte sèche de trois cent quatre-vingt mille francs, le quart de sa fortune: il fournissait la démonstration de la catastrophe à qui voulait l'entendre. Toute exagération admise, il ne resta pas moins inconsolable d'avoir raté une belle affaire, et, d'autre part, d'avoir subi cet autre désastre familial qui--on sait ce que sont ces maudits accidents-là--le privait peut-être à jamais d'un petit-fils.
Par une chance relative, du moins ignorait-il toujours le premier motif d'un si cruel enchevêtrement de circonstances. Et l'année fatidique courait à son terme. La mère, la fille, le gendre lui-même, impuissant devant la passion de crédulité de ces femmes, aspiraient à cette fin d'année comme à la levée d'un siège par une horde étrangère.
Le 31 décembre arriva, et passa. Les douze coups de minuit tintèrent. La terre ne trembla pas, et Eugène ronflait paisiblement. Le cap fatal était doublé.
Alors ce fut la réaction débridée. Au diable les sinistres augures! fini, ah! bien fini, le cauchemar idiot! Avait-on été assez bête! Ah! certes, oui, Eugène avait de tout temps eu raison de s'élever contre de telles inepties!
--Je le confesse, disait Emma, avec bonhomie, je suis une sotte; d'ailleurs, c'est écrit en toutes lettres, on me l'a dit vingt fois, sur ma ligne de tête...
--Ah! prenez garde, disait son gendre, vous allez me faire croire qu'il y a quelque chose de sérieux dans les lignes de la main!...
Emma invita une dizaine d'amis à venir partager la galette des rois. Juliette était rétablie, et il s'agissait de ragaillardir le papa qui pleurait ses trois cent quatre-vingt mille francs, son petit-fils, sa santé affadie, les derniers mois écoulés au milieu d'une loufoquerie dépassant l'entendement humain, le papa qui, enfin, demeurait tout seul à ne pas savoir les raisons que tous avaient de changer de visage.
La fête fut en effet brillante. Le papa mangea abondamment et but sec, ce qu'on ne l'avait laissé faire depuis longtemps. Emma, toute à la joie, communiquait, à la dérobée, son bonheur autour d'elle. Vint le moment, c'était inévitable, où il lui fallut à tout prix le faire partager à son cher mari. Franchement, elle ne pouvait plus se taire, il fallait qu'Eugène connut ses transes pour s'associer à son allégresse, et d'ailleurs pour qu'il osât recommencer demain à manger, à boire, à vivre comme il avait fait pendant cinquante-cinq ans, sans inconvénient, voire à aller à Londres pour ses affaires. Elle fit un signe. Toute la table, haletante, garda le silence.
--Voilà, il faut que je te dise, Eugène, je m'étais laissé lire dans la main...
Eugène au premier mot, comprenant tout ce qui s'était passé depuis trois mois, devint pourpre, et une colère, une colère propre à l'homme, une colère qui monte soudain du fond profané de la raison virile, l'étrangla. Il porta la main à son faux-col, comme pour faire sauter le bouton, puis rejeta horizontalement, comme un nageur, son bras inutile, sa lèvre se retroussa aux deux commissures, sur les dents canines, et il tomba, frappé de congestion.
OH! NE CHANTE PAS!
A Francis de Miomandre.
Lorsque Valentin venait voir sa fiancée,--c'est-à-dire tous les jours,--il n'était reçu ni comme un étranger ni comme un ami. Ayant été l'un et l'autre successivement, avant la livraison du «solitaire», il se rendait parfaitement compte de la différence. C'est en la qualité d'étranger qu'il avait été le mieux accueilli. Point de prévenances qu'on ne manifestât alors au beau jeune homme, nouveau venu chez les Renaudière; que de sourires et que de grâces de la part des parents et de la jeune fille! et avec quelle satisfaction on prononçait son nom en présentant aux familiers «le baron Bois-Jérôme!»
Introduit, à l'ancienneté, parmi le choeur de ces intimes, Valentin Bois-Jérôme était demeuré l'un quelconque de ceux-ci, très à l'aise dans la maison, retenu fréquemment à dîner, jouant, devisant et dansant avec la plus grande liberté. Mais, ayant demandé la main de Lucy Renaudière, et les accordailles accomplies, du jour au lendemain tout avait changé, et un protocole, surgi tout à coup, dans une famille d'allures si aisées, réglait désormais la moindre action, le plus menu geste, comme si la gerbe envoyée par Valentin et placée chaque jour sur le piano, répandait et insinuait avec son parfum des moeurs nouvelles.
Tout d'abord, madame Renaudière, à un moment donné, faisait transporter la gerbe, du piano sur un guéridon, ensuite ouvrir le piano; et Lucy était invitée à chanter.
Nul ne se souvenait d'avoir auparavant entendu chanter Lucy. Mais elle avait désormais un professeur, fameux, qui venait le matin, et une répétitrice, l'après-midi. Madame Renaudière, de qui on ignorait le talent, accompagnait.
Les jeux étaient interrompus, les gais propos, le badinage, les puériles folies si agréables jadis, tenus pour déplacés, voire inconvenants; la conversation prenait, d'elle-même ou du seul parfum répandu par la gerbe, un tour plus châtié; il ne semblait étonnant à personne que l'on s'ennuyât un peu: on traversait un état transitoire; on était visiblement en attente; en attente de quoi? du mariage, cela va sans dire, mais, immédiatement, en attente du moment où la fiancée chanterait.
Et la fiancée chantait.
Elle ne chantait ni bien ni mal, ce qui est déjà très grave; elle ne chantait ni par vocation ni en révélant un goût personnel; elle ne chantait ni pour donner du plaisir, ni pour en éprouver elle-même. Elle chantait en qualité de jeune fille et de fiancée. C'est un acte très particulier qui n'étonne personne, qui n'amuse personne, mais que chacun accepte avec cette extraordinaire résignation à l'ennui qui caractérise les gens bien élevés. Pas un des habitués qui bronchât, pas un qui hasardât une parole de rébellion, de regret pour le passé, ni même de critique. Au fond de leur instinct de fils de famille, tous ces jeunes gens, dont quelques-uns pourtant avaient le diable au corps, se soumettaient à ce rite étrange et tyrannique. Ils approchaient de la cérémonie du mariage, qui n'est pas drôle, mais à laquelle chacun se fait honneur d'assister; et ils voyaient, à ces soirées soustraites aux folâtreries et consacrées au chant, un aspect déjà des multiples formes de politesse extérieure auxquelles nul n'eût songé à se dérober, un premier contrefort de cette montagne de petits et grands actes convenus, que l'on s'apprêtait à gravir sans murmurer et sans penser.
Bien qu'elle n'eût été en rien préparée à ce jeu, la charmante Lucy retrouvait aussi au fond d'elle ces gestes ancestraux de modestie et de pudeur qui empêchent une jeune fille de s'approcher du piano de la même façon qu'elle le fait, par exemple, de la table à thé, qui la rendent gauche, hésitante, maniérée, rougissante, presque agaçante, à la fin, avec sa manie nouvelle de vous dire: «Mais, je ne sais rien!... Non, c'est trop bas... Je vais vous écorcher ça, mes amis... Mes pauvres yeux ne distinguent même pas le texte... ou bien: «Cela, d'abord, devrait être chanté en italien; la traduction lui fait perdre la moitié de sa valeur...», etc., etc.
--Allons! va, ma fille, disait d'un ton résolu madame Renaudière.
Et Lucy allait, comme Iphigénie au sacrifice. Tout ce qui est chantable fut chanté par la fiancée de Valentin Bois-Jérôme. Depuis le J'ai pardonné jusqu'à la Berceuse de Jocelyn:
Cachés dans cet asile où Dieu nous a conduits, Unis par le malheur durant de longues nuits, Nous reposons tous deux...
Ou bien:
Endors-toi! et qu'un joyeux songe Te parle au moins de mon amour!...
Et Lucy trouvait alors, mais trouvait où? justes dieux! et en quels lieux secrets? trouvait des attitudes langoureuses; des expressions d'indicible tristesse qu'au grand jamais aucun être humain n'eût jugé les muscles de son visage capables seulement d'esquisser! Elle était de nature si gaie, si simple et si hostile même à toute affectation! C'était à croire qu'elle héritait, momentanément, de toutes les périodes de fiançailles traversées par une lignée indéfinie d'aïeules, elles aussi fiancées, momentanément cantatrices elles aussi, et momentanément insupportables et mal à l'aise.
Tout à coup l'on voyait se redresser Lucy, et elle paraissait au contraire sortir d'un souper de ribaudes:
O nuit enchanteresse! Tout sourit à l'ivresse... etc.
Mais cette attitude satanique de feinte débauche était plus stupéfiante encore que les soupirs et les pâmoisons.
Le fiancé, assis d'une manière correcte, solide gars musclé, emplissant bien son smoking, applaudissait où il fallait le faire, et ne disait rien, absolument rien, remarquablement rien.
«Bravo!» prononçait çà et là une voix plate; et l'aimable Lucy semblait retomber de quelque Olympe d'Offenbach et ne savoir plus où mettre le pied. Mais, à peine terminé son morceau, à la manière des artistes timides ou nerveux qui cherchent à éviter les commentaires difficiles, les compliments extorqués, elle parlait; elle-même annonçait le numéro suivant du programme et le paraphrasait déjà avant que l'on eût eu seulement le temps de respirer. Bousculant sa chère maman, elle chantait:
Dans un sommeil que berçait ton image, Je rêvais le bonheur, ardent mira-a-a-ge...
--Qu'est-ce que c'est? murmuraient les ignorants.
Et madame Renaudière, l'accompagnatrice, les yeux fixés sur sa musique comme par des tentacules invisibles, jetait au public en mots roulés comme une boulette de papier légère:
--Après un rêve, de Gabriel Fauré.
Les regards de l'auditoire voyageaient des lèvres vibrantes de Lucy, à l'image entrevue du «rêve» ou bien à l'heureux fiancé en possession d'une future femme propre à emplir un vaste vaisseau de sons énamourés, de trémolos qui font fléchir les nerfs, autant qu'elle était apte à mimer les désespérances, le clapotis lacustre, les enchantements nocturnes, la fureur passionnée et la joviale ébriété.
Valentin ne soufflait mot; impassible, parfois blême, approuvant de la main, du buste ou du front, un peu pareil à un automate, on n'eût su dire s'il était ému ou furieux. C'était un de ces jeunes hommes d'aujourd'hui, athlète à l'attitude pacifique.
Tout le temps que dura la période des fiançailles, il ne se départit pas de sa réserve. Il voulait épouser Lucy: il devait se soumettre à un cérémonial. Eh bien, la cérémonie commençait; voilà tout.
· · ·
Enfin le mariage eut lieu. Toutes choses se passèrent exactement comme elles le devaient. Les jeunes époux se retirèrent, après cinq minutes de lunch, dans l'appartement qu'on avait installé durant les intervalles entre répétitions et soirées. Le premier matin, ils déjeunèrent, tête à tête, servis par une femme de chambre qu'ils employaient toute leur ingéniosité à éloigner; ils trouvaient tout bon et tout beau; ils s'amusaient follement à se rapprocher l'un de l'autre, de très près, même de trop près, sous des prétextes invraisemblables. L'après-midi passa sans qu'ils s'aperçussent que les heures coulaient. Et le repas du soir leur fut aussi agréable que celui du matin.
Mais, après le dîner, Paul étant passé dans son bureau afin de choisir, couper et allumer un cigare, Lucy, machinalement, presque à la manière d'une somnambule, en vertu, sans doute, d'une habitude déjà contractée, s'assit au piano, et, sans hésitation, sans avertissement, comme sans partition, et favorisée par une excellente mémoire, se mit à entonner à toute voix le refrain de la Berceuse:
Oh! ne t'éveille pas encore, Pour qu'un bel ange, de ton rêve...
Soudain, Valentin parut, le cigare mordu entre les dents apparentes, les doigts enfoncés entre les cheveux qu'il tenait ainsi droits et hauts comme des plumes de corbeau hérissées; il présentait un masque effrayant. Et il avait l'air d'un sauvage prêt à scalper une créature vivante.
Il arracha de sa chevelure une de ses mains; il s'extirpa de la bouche le cigare gênant. Il déposa l'objet enflammé au coin d'un meuble. Et, tout à coup, il rendit des sons gutturaux et terribles:
--Oh! ne chante pas! ma petite Lucy, ne chante pas! je t'en supplie, ou je te tords le cou...
Lucy, innocente, s'arrêta aussitôt, réfléchit et dit:
--Mais alors, ç'a dû t'ennuyer beaucoup, ces soirées, mon chéri?
Valentin, de sa main propre à briser du fer, empoigna une chaise, une belle chaise toute neuve, et anglaise, de chez Maple; et, la soulevant, puis la reposant à terre avec fracas, il la réduisit en un petit monceau de planchettes et de cuirs mêlés.
Puis, son humeur apaisée par cet acte, il reprit son cigare entre le pouce et l'index, et, avant même que de tirer dessus pour le ranimer, il s'approcha, par une attention gentille, de sa jeune femme et la baisa tendrement.
LE MAÎTRE
A Abel Bonnard.
Suzon Despoix était une singulière personne. A vingt-deux ans, fille encore, attendu son défaut de dot, et orpheline, elle habitait une pension de famille, rue du Ranelagh, et gagnait elle-même sa vie en donnant des leçons de piano, de chant, voire de grammaire française et d'anglais, ce qui suppose une assez grande activité.
Qu'on n'imagine point, pour cela, une Suzon d'humeur chagrine, une coureuse de cachet gémissante et aspirant à bouleverser l'état social. Suzon travaillait douze heures par jour et du peu de temps qui lui restait elle faisait une récréation en se montrant alors le plus joyeux et le plus spirituel boute-en-train.
A cause de ce caractère heureux et de son talent de pianiste, on l'invitait beaucoup. Elle passait presque toutes ses soirées en ville; elle avait, à sa Maison de famille, une autorisation spéciale, la vie pour elle étant subordonnée aux relations qu'elle se pouvait faire.
J'ai connu Suzon Despoix; je l'ai rencontrée dans plusieurs maisons et je me porte garant qu'elle était la plus honnête et, à tous les points de vue, la plus intéressante fille du monde.
Non pas jolie heureusement pour elle, mon Dieu! il fallait avoir deviné en elle une âme très exceptionnelle pour lui accorder toute l'attention qu'elle méritait. Mais une fois qu'on lui avait pu parler à coeur ouvert, on était gagné par un regard qu'elle avait, par un je ne sais quoi situé aux environs de la narine et de la bouche, qui était comme la signature des dieux.
Cette Suzon était rare, douée à miracle; et pour dire d'elle ce qu'on se permet trop facilement en faveur de quiconque s'élève d'une semelle au-dessus de la médiocrité: c'était quelqu'un.
Un soir, chez des amis que je ne puis nommer, des gens charmants, cela va sans dire, j'ai vu la petite Suzon Despoix mise en un embarras et sortir de cet embarras d'une manière qui me paraît digne d'être rapportée.
· · ·
Elle avait chanté tout d'abord ce Noël de Debussy, si poignant et si simple, qui fit verser des larmes durant la guerre: Nous n'avons plus de maison; l'ennemi nous a tout pris, tout pris, etc... Sa voix n'avait rien d'extraordinaire; mais l'intelligence et le coeur, comme toutes les choses d'ordre moral, sont bien plus puissants que les dons physiques à subjuguer le monde, et les auditeurs avaient frissonné, l'horreur avait été évoquée par la plus expressive image, et une grande pitié était née chez chacun pour tous les gens qui souffrent. Il sembla un moment que pas un des êtres qui venaient d'être secoués là ne fût capable désormais ni de commettre une injustice, ni de manquer à la générosité. Et je me perdais en considérations, avec un voisin de fauteuil, sur les courants bienfaisants qui passent ainsi parfois sur l'humanité et, Dieu me pardonne! semblent de forces à la rendre meilleure.
Là-dessus, notre Suzon, auréolée de son succès, fut suppliée de rester au piano.
Alors elle joua ce qu'elle possédait le mieux, ou, plus exactement, quand il s'agit d'une nature de cette sorte, ce qui la possédait davantage. Elle aimait Chopin comme d'amour; il ne se passait pas de jour qu'elle ne lui consacrât une heure ou davantage; encore n'osait elle se risquer à donner de lui qu'un nombre de pages assez réduit.
Elle débuta par une «polonaise» qui étonna des musiciens présents. Puis, elle exécuta la cinquième valse, puis un nocturne dont je ne me rappelle pas le nombre ordinal, et, enfin en tout cas, le premier, où elle croyait, disait-elle, reconnaître la voix de l'étrange génie musical mourant et résumant en une phrase désolée sa destinée incompréhensible.
On fut stupéfait. Les gens allaient de l'un à l'autre disant: «Avec qui cette petite a-t-elle étudié?» La plupart ne savaient même pas, jusque-là, qu'elle eût du talent. On s'était contenté de constater qu'elle animait la compagnie.
Quelque malin ayant dit: «C'est le jeu d'Un Tel», le bruit se répandit qu'elle était l'élève de ce maître. On demanda à Suzon:
--Le voyez-vous souvent?
--Qui ça?
--Mais, Un Tel.
--Un Tel? Connais pas.
Elle ne connaissait pas Un Tel; on avait été dirigé sur une mauvaise piste. On en découvrit sur-le-champ une autre. Suzon la rompit instantanément.
Elle n'osait pas dire, connaissant son monde, qu'elle n'avait pas eu de maître. A la vérité, elle avait été commencée par son père, homme complètement inconnu, et, depuis lors, elle interprétait Chopin selon sa propre fantaisie, à son goût, avec passion il est vrai, et secondée qu'elle était par un tempérament original, toutes choses qui n'ont pas de valeur aux yeux du public quand elles ne sont point étayées d'une autorité incontestée, ou rendues croyables par la vertu d'un initiateur de grand nom. On ajoute peu de foi aux dons spontanés; on s'incline devant le travail, la mémoire; notre manie égalitaire ne nous permet de foi qu'en les choses qui s'apprennent; nous sommes au siècle de l'École et non plus à celui des Fées.
Une jeune fille, avec elle assez familière, s'approcha de Suzon Despoix et lui parla à l'oreille:
--Tu es épatante, ma chère! mais, là, sans blague, dis-moi: est-ce qu'on peut prendre des leçons avec lui?
--Avec qui? dit innocemment Suzon.
--Allons, ne te fiche pas du monde, ma petite: tu as un professeur... tu as un ami...
Ce «tu as un ami», prononcé avec une certaine vivacité, fut entendu. Il fut répété. Il courut le salon. Les uns ajoutaient: «Chut!... chut!... c'est un mystère...» Et les autres: «N'insistons pas, de peur de faire tort à la petite Despoix; elle a un ami...»
Une Étude, réclamée par l'assistance enthousiaste, fut troublée par les bavardages. Quand la pauvre Suzon détacha sa dernière note, comme une perle au reflet mélancolique, il était avéré, tant les imaginations vont vite, que cette pauvre fille était la maîtresse d'un pianiste tchéco-slovaque depuis deux ans à Paris, et seul capable d'approcher à tel point de l'âme de l'incomparable Polonais. Les relations de la petite Despoix et de cet étranger étaient suspectes, à n'en pas douter. Sans quoi pourquoi ne les eût-elle pas avouées?
La maîtresse de maison, émue, vint à Suzon, lui fit comprendre doucement le danger couru et la supplia, afin d'éviter les fâcheuses interprétations, de confesser le nom de son maître.
--Mais, madame, dit Suzon, je n'en ai pas! J'ai dit la vérité.
--La vérité est souvent peu vraisemblable, ma chère enfant!
Suzon réfléchit.
Elle saisissait parfaitement le cas et en prévoyait toutes les conséquences. On lui demandait en somme de mentir. Sa nature, très nette, répugnait à un tel moyen de se tirer d'affaire. Mais son humeur heureuse fut tentée par l'occasion qui lui était en réalité imposée de raconter une bouffonnerie énorme. Alors, elle eut tôt fait de prendre son parti:
--Vous voulez le savoir? dit-elle. Eh bien! voilà: mon maître est Vassili-Vassiliévitch.
Un soupir de soulagement s'échappa de l'assistance. Personne ne connaissait, cela va sans dire, Vassili-Vassiliévitch. Mais dès l'instant qu'on était informé que Suzon ne tirait pas son talent d'elle-même, un maître, quel qu'il fût, était non seulement agréé, mais illustré d'emblée par son élève.
Suzon, devenue grave, semblait penser au fantôme Vassili-Vassiliévitch:
--Le pauvre! dit-elle, il a été tué dans l'offensive de Broussilov... Oui, c'était un Russe...
--Il a été tué! Quel malheur! s'écria-t-on de toute part.
--Oh! Il serait devenu bolchevik, dit Suzon: il avait bien mauvaise tête...
--Ce n'est pas sûr!... Mais, pourquoi ne le nommiez-vous pas, mademoiselle?
--Parce que je ne peux m'empêcher de le voir un couteau entre les dents, et zigouillant tout, à la ronde...
Et, pour ne pas pouffer de rire, elle mimait, les yeux exorbités, le poing haut, un terrifiant Vassili-Vassiliévitch.
--Allons! allons! mademoiselle. Ce qu'il y a de certain, c'est que le pauvre garçon devait avoir un fier talent!
--Prenez tout de même garde, dit une personne prudente, lorsqu'il s'agira de vous choisir un nouveau maître!...
--J'y pense! dit Suzon, et, pour ma sécurité personnelle, je ferais mieux peut-être de m'en passer?...
--Hélas! ma belle enfant, on ne fait rien sans risques: pour votre carrière, prenez-en un! prenez-en un, quel qu'il soit!
Quelqu'un, et non des moindres de la compagnie, opina toutefois qu'au point où la petite en était, elle pourrait se passer d'un maître.
Et, de l'un à l'autre, on se consultait. Les opinions se résumèrent finalement en ce propos:
--Au fait, elle en a eu un. Elle en a eu un excellent.
Grâce à une invention mensongère, l'opinion publique, en ses exigences profondes, était satisfaite.
Ainsi se termina, heureusement, la soirée qui avait failli mal tourner pour Suzon Despoix. Et celle-ci s'en alla, pauvre comme devant, prendre son tram 16 pour Passy, méditant en souriant au prix fabuleux qu'il lui faudrait taxer, la prochaine fois, les leçons de son ex-professeur, Vassili-Vassiliévitch.
LA PARTIE CARRÉE
A Albert Erlande.
Monsieur et madame Bellambre déjeunaient tête à tête et ne se disaient rien.
Un automne magnifique était visible par la grande baie: des marronniers roussis, un sycomore ayant conservé sa verdure, et des platanes au feuillage grisonnant et doré tonifiaient la lumière débile de Paris. En sorte que, tout aussi bien du jardin que de la salle à manger et de la table ébouriffée de chrysanthèmes, une sorte d'invitation semblait adressée par les choses à goûter ce que la vie offre parfois de charmant.
Et à cette gracieuse invitation, Monsieur et Madame répondaient par un refus catégorique.
Ils niaient le bien-être matériel qui les pénétrait malgré eux comme eût fait un parfum ou la douceur atmosphérique; ils niaient la beauté du jour. Monsieur était encombré, paralysé, suffoqué par la seule présence de Madame, et, exactement de même, Madame, par la présence de Monsieur. Ils grignotaient maussadement leur côtelette en se disant, l'un: «Je suis là, rivé à cette femme par les convenances mondaines, pendant qu'Héléna, ma maîtresse chérie, perd, elle aussi, de belles heures de sa vie, et peste, chez elle, parce que je ne peux déjeuner en sa compagnie...» et l'autre: «Voici, vis-à-vis de moi, un homme de qui tout, jusqu'au moindre geste, m'horripile: c'est avec lui que je dois consumer mes journées et mes nuits, tandis qu'un autre dont tout me plaît, me désire en vain, m'attend sans cesse et se ronge de ne m'avoir que furtivement...»
Le domestique passait les plats à Madame et à Monsieur, et son piétinement qui faisait tinter les cristaux dans le silence était gênant; et il se disait, lui: «Est-il possible d'être si riche et de se rendre plus malheureux que le dernier des purotins!...»
Enfin, le pitoyable repas achevé, Monsieur et Madame étant passés au fumoir, les portes closes, le mari, qui semblait mûrir à part lui un projet, en exhala le préambule avec la première bouffée de son cigare.
--Ma chère amie, dit-il, j'ai beaucoup réfléchi... Nous nous embêtons...
--Royalement! dit Madame.
--Voilà un point où nous tombons d'accord. Eh bien! j'ai le bon espoir d'avoir découvert tout un terrain où nous pourrions nous supporter parfaitement...
--Je suis curieuse de le connaître.
--En voici, en deux traits, le dessin. Nous jouons franc jeu; nous ne mâchons pas les mots? C'est entendu. Notre situation devient critique; disons hardiment: intolérable. Or, moyennant un peu de bonne volonté de part et d'autre, il nous est possible de l'améliorer, laissez-moi dire; et plus encore, il nous est possible de la rendre quasi agréable!... Ah!... vous êtes sceptique?... Vous riez?... Allons! n'eussé-je abouti qu'à ce résultat!... Mais j'arrive au fait.
--Dépêchez, je vous prie, car le coiffeur m'attend à deux heures.
--Dieu me garde de faire attendre le coiffeur... Voici ce que je vous déclare, après mûre délibération: je ne m'oppose pas à ce que vous receviez ici monsieur de Jeanroy.
--Ce n'est pas malheureux! Et laissez-moi vous dire que vous y gagnez, car le choquant eût été qu'un homme de votre monde et de votre cercle se vît refuser libre entrée dans votre maison.
--Laissons de côté ce qui est choquant, ce qui ne l'est pas; j'y perds mon catéchisme. Je ne sais plus où un désordre moral se place, du moment que le seul et véritable scandale serait qu'un mari et une femme qui sont l'un à l'autre insupportables, en vinssent à déclarer: nous ne nous supportons pas!...
--Ce n'est pas moi qui fais les moeurs.
--Mon dessein est cependant de vous convier à leur donner, de complicité avec moi, un léger coup de pouce.
--Oh! mon ami, je vous avertis: n'attendez pas de moi la plus petite complaisance qui puisse froisser les usages!
--Reprenons les choses par le commencement: je viens de vous autoriser à recevoir monsieur de Jeanroy...
--Et je vous ai fait observer que rien ne peut être plus correct.
--Parfait! Parfait. Je prends acte, ma chère amie. Monsieur de Jeanroy viendra donc ici quand bon lui plaira, ou vous plaira. Cela ne blesse en rien les usages. Il s'assoira à notre table, entre vous et moi...
--Monsieur de Jeanroy animera la conversation, qui en a besoin.
--D'accord. Et, si gênante que soit ma présence, vous causerez volontiers avec monsieur de Jeanroy qui aura grand plaisir à vous donner la repartie...
--J'ai la fatuité de le croire. Pourquoi ce ton mystérieux et cet air d'ourdir un complot? Je ne vois là rien d'anormal.
--Parfait! Parfait. Et l'arrangement, parbleu! sans doute vous suffit. Vous trouvez, vous, la difficulté résolue?... J'aperçois pourtant, moi, encore un petit point noir... Veuillez m'écouter. Là, outre monsieur de Jeanroy et vous, à table, il y a quelqu'un, oh! souvenez-vous-en, de grâce.
--Mais, il y a vous, mon ami.
--Mais oui, il y a moi! moi, qui suis, là, assis, vis-à-vis de vous-même et à côté de ce monsieur...
--Cela ne fait pas de doute. C'est votre droit. C'est votre place.
--Comment donc!... Eh bien, usant de mon droit, assis à ma place, madame: est-ce que je m'amuse, moi, s'il vous plaît?
--Mais... la conversation se trouve ranimée, avons-nous dit. Vous êtes un homme bien élevé: vous y prenez part!...
--J'y prends part! Eh, mon Dieu, oui. C'est gai!
--Ah! s'il vous faut sauter de l'ennui morne à l'allégresse!... Vous êtes bien ambitieux. Faites venir une troupe!
--Je me contenterais à meilleur marché...
--Mon ami, je ne vous comprends pas du tout.
--Mon amie, si je vous ai proposé d'inviter chez vous monsieur de Jeanroy et non pas tel ou tel, c'est parce que j'étais d'avance certain que ce choix vous serait agréable, vous serait le plus agréable...
--Très gentil, tout à fait gentil à vous. Mais je ne vois toujours pas où vous en voulez venir.
--Non?... Vous ne voyez pas?... Ah! que la femme est donc exquise, en ses actions comme en ses abstinences! Vous ne voyez pas! Il ne vous vient pas à l'esprit, chère amie, que si je prends l'initiative de m'imposer, pour vous plaire, la présence d'un homme que... d'un homme qui... enfin d'un homme que je n'irais certainement pas choisir pour me tenir compagnie, si j'étais réduit à la solitude..., il ne vous vient pas que je puisse, ce faisant, nourrir quelque arrière-pensée?
--Il ne me vient, en vérité, rien. Je vous ai jugé, dans l'occasion, galant homme, et désintéressé.
--Eh bien, ma bonne, il en faut rabattre. Dussé-je me diminuer à vos yeux, définitivement: je ne suis pas désintéressé.
--Ah! bah!
--Nullement désintéressé... Oh! je vous en fais mille excuses!
--Mais, alors?
--Eh bien?... alors?... Si tant est que j'aie été pour vous galant, madame, que diable! à vous de m'humilier par votre magnanimité.
--Quoi!... Comment?... Vous auriez l'audace?...
--Mon Dieu: d'attendre de vous tout autant que j'ai fait moi-même en votre faveur.
--Vous voulez que j'invite... en retour... Moi?...
--Que vous invitiez qui donc?... Une femme de votre monde...
--Une étrangère de qui le mari est au diable!...
--Ah! je ne vous demande pas d'inviter le mari.
--Oh! c'est trop fort!... Je ne vous eusse jamais cru capable d'un pareil cynisme...
--Soit. Fermons l'entretien; et allez à votre coiffeur. En ce cas, admettons que nous venons de rompre notre habituel silence en pure perte.. Nous ne parlerons plus... Mais, entendez-moi bien; nous ne parlerons plus du tout de ce qui a été dit entre nous: ce qui signifie que je ne permettrai pas qu'on ouvre la porte de cette maison à monsieur de Jeanroy.
Dans l'instant précis que le coiffeur répandait les ondes de la chevelure de madame Bellambre, celle-ci combinait un premier dîner, presque intime, où seraient priés, entre autres, non seulement M. de Jeanroy, mais Héléna Porphyropoulo, une Grecque qu'elle détestait dans la mesure où M. Bellambre chérissait cette fort belle personne.
Ce petit dîner marcha tout à fait bien. Par un hasard heureux, la Grecque ne porta pas trop ombrage aux autres femmes, l'une d'elles l'ayant jugée, sans appel, stupide, et l'autre s'escrimant à insinuer que cette «rasta» avait joué, durant la guerre, un rôle incertain. M. de Jeanroy, lui, fut pour la Grecque plein d'indulgence sans toutefois en manifester à l'excès. Mais son opinion était que ces étrangères aux yeux caressants introduisent dans nos rapports parfois guindés un peu d'aise.
--Voulez-vous venir déjeuner avec elle, un de ces jours, tout à fait entre nous?
Ainsi, et sans anicroche, se trouva réalisée la combinaison audacieuse élaborée par M. Bellambre aux abois. Il y eut quelques déjeuners ensoleillés, dans la riante salle à manger donnant par sa grande baie vitrée sur un radieux automne. La conversation était très facilement générale. M. de Jeanroy ayant voyagé en Grèce où madame Porphyropoulo, qui était née à Constantinople, n'avait jamais été, mais sur quoi elle avait cru devoir se documenter amplement. Outre cette circonstance, l'étrangère et Jeanroy étaient musiciens. Et ils chantaient.
--Comment! Vous êtes prix du Conservatoire? dit madame Bellambre à son tendre ami.
--Et vous ne m'avez jamais dit, cachottière, que vous aviez de la voix? disait à la belle Grecque M. Bellambre.
On rouvrit le Pleyel à queue, fermé depuis des années, comme une tombe; et toute la maison parut s'éveiller avec les airs anciens de l'Attique et du Péloponèse qui s'échappaient du gosier de la Grecque sous l'impulsion du rythme savamment marqué par cet amateur de talent qu'était le séduisant Jeanroy.
Il arrivait que la femme de chambre et le maître d'hôtel demandassent à Madame:
«Est-ce que ce monsieur et cette dame ne déjeunent pas aujourd'hui?»
Ils ne pouvaient cependant pas déjeuner tous les jours.
Mais on les faisait inviter dans les maisons où l'on dînait le soir, sous le prétexte de la beauté des chants du Péloponèse. Et ils avaient beaucoup de succès. Et ils furent invités l'un et l'autre chez une grande dame américaine où ne fréquentaient pas les Bellambre, ce qui, au prochain déjeuner de ceux-ci, leur fut prétexte à des apartés dont leurs hôtes, en vérité, se montrèrent quelque peu jaloux.
La première fois que Jeanroy se retira en même temps que madame Porphyropoulo, on n'y prit pas garde; mais, la seconde, Jeanroy ayant dit: «Madame, puisque vous allez de mon côté, voulez-vous profiter de ma voiture?» on y fit attention.
Deux jours après, le duo, au Pleyel, allait si bien, ma foi! si bien--on ne sait à quoi se mesure le degré de perfection d'un duo--que les Bellambre, par un déconcertant accord, se trouvèrent sans s'être donné le mot, ensemble, tous les deux, seuls, dans la pièce voisine; Madame, étendue sur un sofa, et agitant nerveusement sa mule; Monsieur, tapotant les glaces de la porte-fenêtre illuminée par l'étincelant automne.
Et la musique d'aller son train: et le folklore hellénique de répandre ses étranges saveurs dans le salon sans auditoire; et le dialogue alerte, entre les deux artistes, de succéder aux chants passionnés. Et, tout à coup, la voix du domestique, s'adressant à l'étrangère:
--La voiture de Madame est avancée.
Et la voix cristalline de madame Porphyropoulo:
--Tiens! mais où sont passés nos chers hôtes?
Sur quoi les Bellambre, sans s'être davantage donné le mot, se trouvèrent, à pas de loup, gravissant l'escalier, puis postés chacun à une fenêtre du premier étage, d'où ils virent M. de Jeanroy et madame Porphyropoulo montant familièrement, comme chez eux, dans la même voiture...
ANALOGIE
A E. Gérard-Gailly.