00
Le démon du mal
Roman dramatique
par JEAN D’YVELISE
Le 9 avril 1934 La Flamme — grand quotidien parisien — donnait cette information :
« Un étrange suicide. — Cet après-midi, vers les deux heures, un passant, M. X… qui se promenait dans le Bois, fut, au détour d’une allée peu fréquentée, brusquement mis en présence d’un corps d’homme étendu à terre, baignant dans son sang. Il alla prévenir aussitôt un agent cycliste de service près du lieu.
« Transporté au premier poste de police, l’individu fut aussitôt identifié, grâce à des papiers qu’il portait sur lui. Il n’est autre que M. Roland de Grandcourt, major de l’École Normale Supérieure, section Sciences, qui devait prochainement partir aux États-Unis, envoyé par le Gouvernement pour étudier les phénomènes météorologiques à l’occasion du passage de la comète de Olbers.
« Sa famille, prévenue immédiatement, est venue le reconnaître, Roland de Grandcourt est mort d’une forte hémorragie causée par la section, au poignet gauche, de l’artère radiale. Un épais morceau de verre coupant fut retrouvé sur le lieu où le corps avait été ramassé. S’agit-il d’un suicide ? Il est probable, bien que les personnes interrogées Jusqu’ici affirment que le jeune normalien n’avait aucune raison de désirer en finir avec la vie. En effet, Roland de Grandcourt en qui, malgré sa jeunesse, beaucoup voyaient déjà, au point de vue scientifique, le successeur d’Henri Poincaré et de Paul Painlevé, semblait posséder tout ce qu’un homme peut souhaiter : un grand nom, l’espoir d’un avenir brillant, la légitime fierté de se voir confier une mission que beaucoup de savants pouvaient lui envier. Il était de plus fiancé à la fille du général Clavel. On ne comprend donc pas les mobiles qui ont pu le pousser à cet acte désespéré.
« D’autre part, on ne lui connaissait pas d’ennemis et l’hypothèse, d’ailleurs invraisemblable à première vue, étant donné la cause de la mort, d’un crime, doit être écartée. Peut-être la suite de l’enquête donnera-t-elle la clé de l’énigme. Quoi qu’il en soit, la science doit déplorer cette disparition prématurée qui la prive d’un de ses plus brillants émules. »
Naturellement cette nouvelle produisit une vive sensation, principalement dans les milieux universitaires et scientifiques où le jeune désespéré était très connu et généralement estimé. Ceux qui l’avaient approché ne pouvaient croire à la nouvelle. Roland de Grandcourt ! Le jeune homme froid, sensé, raisonnable, absorbé uniquement par son ardente passion de l’étude, indifférent aux contingences et aux vaines agitations qui tourmentent le commun des hommes ! Comment imaginer de sa part ce geste fatal et insensé que rien ne semblait justifier ? C’était à croire qu’il était devenu fou !
Chacun se perdit en conjectures sur le mobile de cet acte de désespoir.
M. et M de Grandcourt, dont la douleur paraissait atroce, durent essuyer les interrogatoires, les visites, la torture de cette publicité faite autour de leur malheur.
— Non ! Non ! répétait obstinément la mère, comme pour s’en convaincre elle-même, Roland était heureux, Roland n’avait pas de raison de faire cela,
Le père, lui, le chirurgien Jacques de Grandcourt, les yeux secs et le visage ravagé, se refusait à répondre à toute question. Touchés par ce silencieux désespoir, les magistrats enquêteurs respectaient son silence…
Ainsi, la foule avide de détails et toujours friande de scandale ne put connaître ce qu’elle désirait tant savoir. Les obsèques du jeune homme eurent lieu, splendides et émouvantes. Une foule énorme y assistait, composée des disciples, des amis, des admirateurs du malheureux disparu, de tous ceux qui l’avaient connu, et même de simples curieux.
Les conjectures allaient grand train…
Et puis, au bout de quelques mois, le fatal silence qui ensevelit tout ce qui est humain vint recouvrir de son froid linceul la mémoire de Roland de Grandcourt. Seul le souvenir du drame devait demeurer vivace et constant dans le cœur inconsolé du père et de la mère. S’ils n’avaient pas parlé, ceux-là sans doute avaient compris…