01
Ce soir-là, Roland de Grandcourt rentra chez lui les traits rayonnants. La comtesse sa mère sursauta en entendant ouvrir la porte du petit salon où depuis deux heures elle demeurait oisive, ses mains tenant un livre qu’elle n’avait pas le courage de lire, l’esprit perdu dans une triste songerie.
— Ah ! c’est toi, soupira-t-elle en reconnaissant son fils…
Et elle fit effort pour recomposer sur ses traits l’expression coutumière de sérénité souriante qui abusait même ses proches. Elle remarqua alors l’extraordinaire exaltation de Roland :
— Maman, petite maman, s’écria le Jeune homme en se penchant vers elle pour l’embrasser, et lui prenant les mains avec un élan qui n’était guère le fait de sa nature, je t’apporte une grande nouvelle, je suis heureux, heureux…
Elle l’examina, surprise, et un moment, devant l’air épanoui de son fils, oublia ses propres soucis.
— Qu’y a-t-il donc, mon chéri ? Geneviève, je présume ?… dit-elle en souriant.
— Oui, cela aussi… Mais tout d’abord quelque chose qui va t’emplir de fierté et de joie. Je t’avais dit, tu t’en souviens sans doute, qu’on devait envoyer des savants français en Amérique, à l’occasion du passage si rare de cette comète ? Eh bien ! C’est moi que l’on a désigné avec Lenoir. C’est lui-même qui me l’a appris tout à l’heure. Et c’est sûr ! J’en serai sans doute avisé ce soir. Songe donc, mère, c’est un grand honneur, à mon âge surtout. Il y a tant d’autres, des professeurs, des savants déjà renommés qui auraient pu être désignés. C’est pour moi maintenant la gloire, la fortune…
— Alors, tu vas me quitter, Roland ?, dit la comtesse un peu plaintivement.
— Où ! maman, pour un temps si court, trois mois tout au plus. Et sais-tu, à mon retour… J’ai une autre chose à t’apprendre, devine ?
— Quoi donc ?
— N’avais-tu pas prononcé un nom tout à l’heure ?
— Geneviève… Y aurait-il quelque chose de changé ?
— Oui. Tu sais que si le général Clavel m’a accordé la main de sa fille, bien que je ne sois pas un militaire, lui qui ne prise que cela, il ne voulait pas que notre mariage ait lieu avant que j’aie une « position » bien sûre, bien assise. Je ne voulais pas du professorat, je veux pouvoir me consacrer tout entier et uniquement à mes recherches, mais mon futur beau-père ne peut comprendre cela ! Il veut de solides garanties matérielles. Tout à l’heure, après que j’eus appris de la bouche de mon maître Dunoir l’heureuse nouvelle, j’allai chercher Geneviève à la Faculté, à la sortie de son cours. Je l’ai mise au courant.
— Il faut aller annoncer immédiatement cela à père ! m’a-t-elle dit toute rose de joie.
J’ai accepté de l’accompagner jusque chez elle.
Cela ne me retardait pas beaucoup. Le général Clavel était là, ainsi que sa femme. Le général a été à ce point transporté de joie et d’admiration qu’il m’a déclaré :
Vous ne pouvez savoir combien cela me touche et me rend heureux, mon fils. Cela m’enlève les regrets qui me restaient, je dois l’avouer, de n’avoir pas un gendre officier. Et cela me décide aussi à combler plus rapidement vos vœux. Je voulais attendre pour vous marier que Roland ait une position sûre et suffisamment rémunératrice. La science c’est beau, mais cela ne suffit pas pour « faire bouillir la marmite ». Maintenant je n’ai plus d’inquiétude. Il fera son chemin et c’est déjà le début de la réussite et de la fortune. Lorsqu’il sera de retour, mes enfants, vous pourrez songer à la noce si le cœur vous en dit !
Geneviève a sauté au cou de son père, et moi je lui ai serré les mains avec émotion. C’est donc décidé, nous pourrons nous marier à mon retour. Si tu savais ma joie, petite mère ! Je nage dans le bonheur. Elle est si gentille Geneviève, et douce et intelligente, et instruite !
Mde Grandcourt regarda tristement son fils et Roland fut surpris d’y lire, au lieu de la joie qu’il attendait et qui répondrait à la sienne, une expression mélancolique et désabusée.
« Pauvre enfant, pensait M de Grandcourt, il est ignorant de la vie, de ses réalités, de ses turpitudes, de ses médiocrités. Il est naïf et pur. Il s’est forgé un idéal et croit déjà son rêve réalisé ! S’il savait ! »
De lourdes larmes emplirent soudain ses yeux…
— Mère, mère chérie, qu’as-tu ? s’écria le jeune homme bouleversé, en s’agenouillant auprès d’elle. Tu pleures ?
— Mais non, mon enfant, je n’ai rien. Ne t’inquiète pas. C’est l’émotion, la joie…
Le jeune homme, cette fois, ne s’y méprit pas. Il comprit que sa mère souffrait et lui cachait quelque chose. Il insista :
— Maman, je t’en supplie, dis la vérité. Qu’est-ce qui peut t’attrister ainsi ? As-tu des ennuis, des chagrins ? Es-tu malade ?
— Mais non, Roland, je t’assure…
— Voyons, je ne suis plus un enfant. Dis-moi tout ! Je saurai comprendre et t’aider.
— Hélas ! Tu n’y peux rien, mon pauvre petit !
— Il y a donc quelque chose ! Quoi ? Dis-le moi, maman, petite maman chérie.
Doucement, avec des gestes un peu maladroits, qui s’essayaient à être câlins, il entourait de ses bras les épaules encore belles, embrassait le cher front à peine marqué par l’âge, caressait les mains un peu fanées mais aristocratiques. Alors, bouleversée par cette tendresse dont les manifestations étaient rares, oppressée par un chagrin mystérieux trop longtemps contenu, la mère brusquement éclata en sanglots.
— Je n’en peux plus ! Je n’en peux plus ! gémissait-elle à travers ses larmes.
Roland, désemparé, ne savait que faire. Des larmes de femme, cela le troublait, le mettait mal à son aise, il se sentait maladroit pour essayer de les arrêter :
— Mère, mère, je t’en supplie, calme-toi, calme-toi, ne te mets pas dans un état pareil !
Lorsqu’elle se fut un peu apaisée, M de Grandcourt sécha ses yeux, alla s’arranger ses cheveux devant une glace, et sourit tristement à Roland.
— Excuse-moi, mon enfant un accès d’énervement… Tu vois, c’est passé ! N’y pense plus. Ton père va rentrer. Il ne faut pas qu’il se doute de quelque chose. Promets-moi le silence ? Je vais aller réparer le désordre de ma toilette.
Elle s’efforçait maintenant de donner le change, de paraître naturelle, mais son fils ne fut pas dupe. Il la suivit d’un long regard inquiet tandis qu’elle se dirigeait vers la porte. Pour la première fois il soupçonnait que sa mère n’était peut-être pas aussi heureuse qu’il l’avait cru. Il lui semblait qu’il venait d’apprendre à la connaître.
Il ne put rien savoir de plus ce soir-là. À table, assise à côté de son fils, en face de son mari, M de Grandcourt avait repris son visage de femme heureuse et souriante.