‹ Le dernier vivant Tome IIChapitre 16 sur 80 · 4.10 N∘ 100

4.10 N∘ 100

(Écriture de Lucien.)

Mardi matin.

Je n’ai pas pu écrire hier au soir. La nuit de dimanche à lundi m’a laissé tellement brisé de corps et d’esprit que je n’ai pu tenir la plume.

C’est peut-être vrai, Geoffroy. Peut-être n’ai-je pas le droit de refuser l’offre de cette personne inconnue. Du moins est-il de mon devoir de m’informer, de savoir, de me rencontrer avec elle.

Le nom du docteur Schontz est fait pour me donner confiance. Je le connais ; je crois que tu le connaissais aussi. C’est lui qui m’avait écrit cette lettre quand Mme Péry fut à l’article de la mort. C’est grâce à lui que j’ai pu la revoir une dernière fois.

Qui sait ? peut-être que le baron de Marannes a laissé des amis.

Je suis résolu cette fois à ne pas manquer au rendez-vous.

Mais Jeanne ? vas-tu demander. Il faudrait le consentement de Jeanne.

Et Jeanne ne consentirait jamais…

Mon Dieu ! c’est une bien faible chance. Je ne crois pas, moi, à la possibilité d’une évasion.

En outre, je ne suis pas toujours dans mes accès de mortel découragement. Tout n’est pas perdu. J’ai vu M. Cressonneau. J’ai plaidé près de lui ma théorie du docteur ès-crimes. Il a ri comme un bossu. Jamais il n’avait rien entendu de si drôle, – mais j’ai vu qu’il était frappé dans une certaine mesure.

Quand je lui ai dit :il y a trop de preuves,il a repris un instant son sérieux.

Fais bien attention que c’est là surtout un argument d’homme du métier. Les jurés n’y entendraient goutte, mais cela fait réfléchir un magistrat, parce que cela en appelle à son expérience et à sa science.

À son intelligence surtout.

M. Cressonneau est très intelligent. Son intelligence fait mauvaise route, voilà tout.

Il y a dans la vérité une force latente qui peut éclater à l’improviste.

Elle n’a pas encore éclaté pour M. Cressonneau aîné, c’est certain, car il m’a dit quand j’ai eu fini :

— Si vous plaidez cela, cher M. Thibaut, on vous mènera tout doucement à Charenton à l’issue de l’audience.

Mais sous sa fanfaronnade officielle, je te réponds qu’il a été touché. Il y a trop de preuves. Ce serait à dire que l’accusée a rassemblé à grands frais pour les déposer bien en vue, derrière elle, sur le chemin, toutes les circonstances compromettantes qu’il était possible de se procurer.

Je disais tout à l’heure : Jeanne qui se sent innocente, rejetterait bien loin toute pensée d’évasion.

Est-ce qu’on sait jamais avec Jeanne ? Je le croyais, je me trompais.

Elle me met en colère et je l’admire.

Son innocence est au-dessus de ce qu’on rêve. On pense savoir à quel point ce cœur enfant est en dehors du mal et des craintes que le mal inspire. On en est à cent lieues.

Hier matin, soucieux, malade, gêné par cette responsabilité nouvelle à propos d’une entreprise dont je ne connais ni la nature ni les garanties (s’il y en a), je l’aurais bien défiée de m’égayer.

Je n’étais pas avec elle depuis trois minutes que je souriais à son sourire.

Tu penses bien que je n’avais pas le cœur de lui raconter mon rêve.

Mais elle me racontait les siens : de l’herbe verte, du soleil, du vent de campagne qui a si bonne odeur ! Et des fossés sautés, et des sentiers qui tournent dans les taillis !

— Ils m’ont le jour, ici, disait-elle ; mais la nuit, je me sauve.

L’occasion était bonne, j’en ai profité.

— Est-ce que tu te sauverais, Jeanne, si tu en avais le moyen ?

Elle s’est arrêtée au milieu d’un sourire argentin qui scandalisait ces murailles de prison.

Puis elle s’est levée brusquement. Elle avait envie de bondir.

— Écoute, m’a-t-elle dit, essoufflée déjà par la joie, je te connais. Si tu me parles de cela, c’est que tu y as pensé, mon Lucien chéri, c’est que c’est une chose possible !

Je restais devant elle tout décontenancé.

— Oh ! que tu es bon ! que tu es bon ! Je ne pense qu’à cela, moi, mais je n’osais t’en parler. J’aurais bien fini pourtant par te le demander. J’avais déjà songé à ce que ça coûterait. Je suppose que ça doit coûter très cher.

— Je ne sais pas, voulus-je dire.

— Qu’est-ce que cela fait ? interrompit-elle. Je ne connais pas très bien cette affaire-là, vois-tu, mon Lucien, mais pauvre maman m’avait dit souvent que si notre cousin Albert de Rochecotte mourait…

Je devins pâle.

— Qu’as-tu donc ? fit-elle. Il est mort, nous n’y pouvons rien, et puisqu’il est mort, je suis l’héritière du vieil homme qui a des millions. Eh bien, si tu veux, nous donnerons la succession aux pauvres, puisqu’on dit que c’est de l’argent mal acquis. Car on dit cela. Nous donnerons toute la succession, excepté ce qu’il faudra pour payer ma liberté. Vois-tu, mon Lucien, l’idée d’aller là-bas, devant le monde, entre les gendarmes, me rend folle. Oh ! je ris quand tu es là, mais c’est pour que tu n’aies pas de la peine. Les gendarmes ! les gendarmes !

J’étais émerveillé. Je suis toujours émerveillé près d’elle.

Les paroles ne peuvent pas exprimer pour toi tout ce que cette horreur des gendarmes avait d’enfantin.

— Mais, dis-je, ce n’est donc pas d’être condamnée que tu as peur, Jeanne ?

— Puisque je n’ai rien fait, Lucien.

Elle revint auprès de moi pour ajouter :

— Si fait, pourtant, j’ai peur un peu. Ceux qui m’interrogent ont bien l’air de me croire coupable. Si je ne t’avais pas pour me défendre… mais tu ne peux pas m’empêcher d’aller entre deux gendarmes. J’ai vu passer une fois une pauvre fille qu’ils conduisaient. Oh !…

Elle cacha sa figure dans ses mains.

Puis, tout à coup souriant :

— Et le temps que je perds ici sans toi, loin de toi ! Et nos champs ! Si je pouvais encore courir, courir avec toi, sous les arbres où pauvre maman aimait tant à se promener…

Elle mit sa tête sur mon cœur et je vis une larme, un diamant qui tremblait au bord de sa paupière.

Il est deux heures et demie. Je pars pour mon rendez-vous chez le docteur Schontz.

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