4.11 N∘ 101
(Écriture de Lucien.)
Mardi, 5 heures du soir.
Je reviens de la consultation du docteur Schontz.
Ce n’est pas Olympe. Cette frayeur restait en moi, mais je suis absolument certain que ce n’est pas Olympe.
Elle est beaucoup moins grande qu’Olympe. Elle serait plutôt de la taille de Jeanne elle-même.
Tu ne l’as donc pas vue ? me demanderas-tu. Non, je ne l’ai pas vue.
Alors, rien n’est fait ?
Je ne sais que répondre. J’ai confiance un peu. Je crois que cela se fera.
À tout le moins, cela se tentera.
Le docteur Schontz est pour l’évasion.
Il ressemble à la lettre qu’il m’écrivit voici quelques mois, celui-là. Je ne l’aurais pas reconnu. Le travail l’a vieilli. C’est un vrai médecin qui a usé son corps, mais gardé la jeunesse de son cœur.
Quand je suis entré, il était là, en compagnie de la quêteuse voilée.
Elle portait le même costume de deuil que la veille, et le même voile épais qui ne laisse pour ainsi dire rien voir de ses traits.
De prés, elle m’a paru très jeune : l’âge de Jeanne. Et je ne sais pourquoi ce visage invisible était, dans ma pensée, ressemblant au visage de Jeanne.
La voix est bien différente pourtant. Jeanne gazouille comme un cher petit oiseau. Celle-ci parle d’un accent décidé et presque viril.
Je me suis assis après avoir salué l’inconnue et serré la main du docteur Schontz.
Celui-ci a parlé le premier.
— J’étais l’ami de Mme Péry de Marannes, a-t-il dit. Non seulement je crois à l’innocence de sa fille, mais j’en suis certain.
Ma main, qui venait de quitter la sienne, s’est avancée de nouveau. Il l’a serrée.
— En épousant Jeanne Péry, M. Thibaut, a-t-il repris, vous avez risqué le repos de votre vie, cela est vrai, mais j’espère encore que vous serez récompensé par un avenir de bonheur.
— J’aime Jeanne, répondis-je, et je ne puis être récompensé que par le bonheur de Jeanne.
Schontz approuva du geste. La quêteuse dit :
— Avant de songer à son bonheur, il faut l’empêcher de mourir misérablement.
Schontz s’inclina encore. Il y eut entre nous trois un silence.
— Monsieur Thibaut, reprit la jeune femme, vous voudriez savoir qui je suis ?
— Il est vrai, madame. Votre lettre me disait que je vous entendrais et que je vous verrais.
— Les promesses de ma lettre ne seront pas tenues, monsieur, à cet égard, du moins ; j’ai une raison majeure pour vous taire mon nom et pour vous cacher mon visage. Je vous prie de vous contenter de la garantie du docteur qui va vous affirmer que cette raison n’est point de nature à justifier votre défiance.
— Je l’affirme, en effet, sur l’honneur, a dit Schontz.
— Puis-je au moins savoir, ai-je demandé, quel est le motif de l’intérêt que vous portez à Mme Lucien Thibaut ?
Elle m’a tendu à son tour sa main gantée de noir.
— J’aime à vous entendre l’appeler ainsi, monsieur, a-t-elle dit, et il y avait de l’émotion dans sa voix. Vous êtes un digne cœur !
Elle a repris après un instant :
— Mon motif, c’est mon devoir. Je voudrais vous parler autrement que par énigmes : j’aime Jeanne, mais je ne la connais pas. Je lui ai fait du mal sans le vouloir et même sans le savoir. Je donnerais une part de mon sang pour guérir le mal que je lui ai fait. J’ai pourtant des raisons plus compréhensibles. Vous êtes ici, vous, pour votre femme, le docteur pour Mme Péry, son amie : mettez que, moi, je représente feu M. le baron Péry de Marannes, ce sera vrai dans toute la force du terme. Mais, je le répète : ce qui me fait agir, c’est surtout mon devoir : un devoir impérieux, un devoir sacré !
Sa voix restait grave, mais l’émotion la faisait profondément vibrer.
Le docteur Schontz dit :
— Tout cela est l’expression exacte de la vérité, je l’affirme.
Geoffroy, j’avais confiance. D’ailleurs, que risquais-je à entamer les préliminaires ? On allait sans doute me soumettre un plan, me détailler les voies et moyens qu’on devait employer pour arriver à un résultat que la première vue montrait presque impossible.
Il y avait en moi plus que de la curiosité. Je cédai à ce mouvement et je dis :
— Mettons que nous sommes d’accord. J’admets aussi, je suppose que j’admette la nécessité d’une évasion. Quel genre de concours vient-on m’offrir ?
— M. Thibaut, me répondit la jeune femme, je vous offre plus que mon concours. Vous n’aurez à vous mêler de rien ; je me charge de tout.
Mon visage dut exprimer de la surprise, car la jeune femme reprit vivement :
— Votre rôle sera de recueillir votre femme après la réussite et de l’emmener dans l’asile sûr que vous aurez choisi.
Elle appuya sur le mot sûr.
Son ton était redevenu tranchant.
— Pour le reste, poursuivit-elle, j’agirai seule. C’est une condition que je pose rigoureusement.
— Cependant, voulus-je dire, je désirerais connaître…
— Mes moyens ? je ne vous les dirai pas. Que savez-vous s’il m’est permis de vous le dire ? Il vous importe peu quels soient mes moyens, s’ils rendent votre femme libre. Et moi, il m’importe de ne pas trahir le secret d’autrui.
Sais-tu l’idée qui me vint, Geoffroy ? Je connais tout ce qui touche au palais. C’est du palais seulement que peut venir la possibilité d’une évasion.
Si la femme d’un dignitaire, une de ces femmes-maîtresses qui obtiennent tout ce qu’elles veulent, se mettait dans la tête de déménager la Sainte-Chapelle… ma foi…
Que veux-tu ? je cherchais. Le dehors ne peut rien, il faut partir de là ; le dedans seul a une faible possibilité de s’entrouvrir lui-même.
Le secret d’autrui ! Évidemment la serrure qui devait livrer passage était attaquée d’avance.
— Du moment que je n’ai pas voix au chapitre, dis-je, et que ma coopération n’est pas désirée, je ne vois pas pourquoi on a pris mon avis.
— Cher M. Thibaut, répliqua la quêteuse dont la voix s’adoucit encore une fois (on devinait le sourire derrière son voile) vous n’avez pas voix au chapitre, c’est vrai, et je vous en demande bien pardon ; mais votre coopération est fort souhaitée, et même formellement réclamée. Je vous connais trop pour ne pas savoir que dans une occurrence si grave, vous mettrez de côté volontiers une vaine curiosité. Je vous déclare que je ne pourrais pas vous donner le plus léger renseignement sur notre manière d’opérer, sans tromper la confiance de quelqu’un, d’abord, – de quelqu’un qui se met en péril pour nous servir, et ensuite sans compromettre gravement le succès de notre entreprise.
Le docteur Schontz approuva d’un geste qui m’était adressé et qui contenait une prière.
— Madame, dis-je, tout sera donc comme vous l’exigez. Je pense pouvoir vous demander maintenant en quoi consistera l’aide que vous attendez de moi ?
— Elle aura trait au rôle de Jeanne. Jeanne n’a rien à faire, sinon à se tenir prête de nuit comme de jour au premier signal. L’instant propice sera peut-être court, il faut pouvoir en profiter. Que Jeanne soit donc toujours habillée. Qu’elle veille, et quand la sœur Marie-Joseph lui dira : suivez-moi...
– La religieuse ! m’écriai-je, sachant quelle est la position de ces dames dans les prisons, et quelle lourde responsabilité pèserait sur elle.
— Vous voyez bien ! fit la jeune femme, dont la patience n’était décidément pas le fort, vous ne savez rien et vous voulez déjà discuter ! Que serait-ce si vous saviez ? Je veux bien vous dire, mais ce sera le premier et le dernier éclaircissement, que la sœur Marie-Joseph n’est pas complice. Elle ne sait rien, elle ne risque rien. Seulement, la consigne sera de la suivre à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Pensez-vous obtenir cela de Jeanne ?
— Je l’obtiendrai.
— Merci pour elle, car c’est son salut. Maintenant, passons à ce qui vous regarde personnellement. Vous ne contribuerez pas à la victoire, cher M. Thibaut, mais vous en profiterez. Et votre rôle exige au moins un grand dévouement, une grande patience. Nous sommes aujourd’hui à mardi. À partir de vendredi soir, souvenez-vous bien de cela, toutes les heures du jour ou de la nuit peuvent voir se livrer la bataille. Il faut donc qu’il y ait une voiture, à toute heure, prête à recevoir la fugitive, en un lieu que nous allons choisir tout de suite si vous voulez. J’ajoute qu’il y a vingt chances contre une pour la nuit.
La question du lieu où la voiture devait attendre fut agitée à nous trois. Il fut convenu qu’on choisirait plusieurs places, selon les heures ; pour ne pas donner l’éveil par un stationnement trop prolongé.
Les endroits désignés étaient tous à cinq ou six cents pas de la cour du palais.
Aussitôt que ceci fut convenu, la jeune femme se leva.
— À dater de vendredi soir, neuf heures, dit-elle en se résumant, Jeanne prête nuit et jour à suivre la sœur, – à dater du même moment, voiture stationnant aux places désignées, suivant l’échelle d’heures que nous avons réglée et qui vous sera adressée par écrit. Je ne sais pas si nous nous verrons jamais face à face, M. Thibaut, mais je vous offre la main et je vous dis : vous avez en moi une amie.
Elle secoua ma main d’un mouvement bref, salua le docteur Schontz et se retira.
Dès qu’elle fut partie, le docteur me dit :
— Vous n’en saurez pas une syllabe de plus, cher M. Thibaut. Ayez bon courage et faites exactement comme il a été convenu. Excusez-moi, j’ai déjà pris beaucoup sur l’heure de mes visites.
Il était plus de cinq heures. Je pris congé aussitôt.