4.47 N∘ 131
(Écriture de Lucien.)
18 mai.
Je suis debout ! je vois Paris ! Jeanne y est. Jeanne m’a écrit, Jeanne m’a parlé, bonté de Dieu ! moi qui désespérais !
Ce matin, on a laissé entrer chez moi un beau jeune garçon de douze à treize ans. J’ai cru au premier aspect que c’était Olympe déguisée, tant il lui ressemble.
Il venait de la part de M. Louaisot de Méricourt, dont il est le neveu.
M. Louaisot m’envoyait des compliments, et désirait avoir de mes nouvelles.
Le beau jeune garçon n’est pas resté plus de deux minutes. J’étais à me demander pourquoi M. Louaisot me l’avait envoyé lorsque j’ai vu une petite enveloppe sur ma table de nuit. Je l’ai prise. Il n’y avait rien à l’extérieur.
J’ai déchiré le cachet. Tout ce qui me reste de sang s’est précipité vers mon cœur. J’avais reconnu l’écriture de ma Jeanne.
Rien que deux pauvres petites chères lignes :
Je ne peux pas te dire où je suis. Je me porte bien. Je t’aime de tout mon cœur. Je ne serais pas malheureuse, si je n’étais loin de toi...
Cette lettre ne peut avoir été apportée que par le jeune garçon !
Avant son arrivée je suis sûr qu’il n’y avait aucun papier sur ma table de nuit.
Olympe n’a pas de frère – ni de fils. Elle est d’ailleurs trop jeune pour avoir un enfant de cet âge-là.
Il lui ressemble étrangement !
À-t-il apporté cela de lui-même ?
Est-ce un envoi de Louaisot qui voyait de loin que la lampe allait s’éteindre ?…
Je crois être sûr qu’il a besoin de moi vivant – pour nourrir l’affaire.
Ce qui est certain, c’est que les deux lignes sont de Jeanne.
Je les défie bien de me tromper en contrefaisant son écriture ? Je les ai baisées, ces deux lignes, cent fois, mille fois. Il reste quelque chose de son âme à mes lèvres.
Je suis ressuscité.
J’ai recopié ta lettre – ta lettre qui attendait là depuis trente-huit jours. Je te l’ai adressée.
Elle est à la poste. Tu l’as déjà peut-être.
Tu vas venir, je le devine, je le sens. Un bonheur n’arrive jamais seul.
Ma mère est revenue. J’étais si mal hier qu’elle avait peur de ne pas me retrouver vivant.
Quand elle m’a vu, elle a crié au miracle.
Le docteur Chapart a brandi la bouteille de médicament qui est toujours sur ma commode.
— Madame, s’est-il écrié, vous avez dit le mot : c’est un miracle. J’espère que vous répandrez parmi vos amis et connaissances qu’il est dû au sirop Chapart !
C’est une effrontée boule de chair que ce gros petit homme ! Il sait que son sirop me sert à arroser la plate-bande qui est sous ma fenêtre, – et qu’il n’y vient jamais rien…
Voilà midi. Tu as ma lettre. Je suis seul. Je veux préparer notre causerie de tantôt.
Car tu vas être ici vers deux heures. C’est si loin, Belleville ! Je changerai de logement pour me rapprocher de toi, quand même je devrais perdre le sirop Chapart.
Je te disais l’autre jour que j’ignorais ce que tu pourrais faire pour moi. J’étais mort. Je suis vivant aujourd’hui. Je sais ce que tu feras.
Ou plutôt ce que nous ferons, car je veux travailler avec toi nuit et jour.
Il y a une Fanchette ! Nous possédons un point de départ.
Mais d’abord, retrouvons Jeanne. C’est facile. Quand je tiens quelqu’un à la gorge, c’est un collier de fer. Louaisot sait où est Jeanne. Je le lui demanderai dans le langage que j’ai tenu à l’homme étranglé.
Tu verras le trésor de renseignements que j’ai amassé. Nous sommes dans les délais pour former opposition à l’arrêt du 2 décembre. Jeanne sera réhabilitée, – quand je devrais traîner Fanchette aux pieds de la Cour !
Et quand même rien de tout cela ne serait possible, quand notre dernière ressource serait la fuite, partout où elle sera, j’aurai ma patrie.
Deux heures qui sonnent ! la route est longue et la grande rue monte. Je t’attends.
J’ai fermé ma fenêtre. L’air est froid. Ou bien, c’est moi peut-être qui ai des frissons…
Deux heures et demie ! Aujourd’hui tu viendras trop tard, Geoffroy. Je sens l’autre moi qui pousse ma pensée hors de mon cerveau. Le voilà. Ma plume tombe…