‹ Le dernier vivant Tome IIChapitre 6 sur 80 · La famille Chapart

La famille Chapart

Le docteur Chapart était en famille. Ce fut chez lui qu’on m’introduisit, quoique j’eusse demandé au concierge M. Lucien Thibaut.

— Ah ! ah ! jeune Talleyrand ! s’écria le docteur du plus loin qu’il m’aperçut. Course inutile ! Trop tard ! Les pensionnaires sont couchés, surtout ceux qui ont besoin de calme comme notre ami commun, car j’ai tout plein de sympathie pour ce garçon-là, moi, ces dames aussi. De la part de leur sexe, c’est tout simple, puisqu’il s’agit de peines d’amour !

Il s’était levé, roulant, tournant et ronflant, pour venir à ma rencontre.

Les deux dames Chapart, une mère laide et prétentieuse, une fille laide et insignifiante, m’adressèrent un cérémonieux salut.

— Quand je dis course inutile, reprit le docteur, ce n’est pas poli pour ces dames, à qui je vais avoir le plaisir de vous présenter. Léocadie, ma bonne, et toi, Zuléma, M. Geoffroy de Rœux ! Mon cher M. Geoffroy de Rœux, Mme et Mlle Chapart. C’est fait ! à l’anglaise ! Vous allez maintenant l’amitié de prendre une tasse de thé avec nous, du thé-Chapart, mon cher monsieur. Ceux qui en ont goûté ne veulent plus d’autre thé. Ça rime.

Mon premier mouvement avait été de refuser, mais j’étais dans un de ces cas où l’on ne doit négliger aucune occasion d’écouter ou de voir. Je m’assis entre Mme Léocadie et Mlle Zuléma.

Le docteur me fit remarquer d’abord une théière qu’il avait inventée et qui portait naturellement son nom, après quoi il me versa une tasse de thé-Chapart que je ne trouvai pas bon.

— Parfait ! répondis-je à la question qui me fut adressée à ce sujet.

La glace était rompue. Léocadie me dit aussitôt qu’elle se faisait fort de m’en procurer au même prix que le simple thé de la caravane.

— Voyons, voyons, mesdames ! s’écria Chapart, il ne s’agit pas de caravane ! Profitez de ce que vous avez un des mystérieux sous la main pour tâcher de savoir quelque petite chose sur le mystère. Figurez-vous, monsieur de Rœux que mes deux femmes en perdent le boire et le manger par rapport à M. Thibaut !

— C’est si drôle aussi ! s’écrièrent ensemble les deux dames.

Puis la mère seule :

— Ce jeune homme si doux et si beau, on peut le dire, que personne ne vient voir, pas même sa famille…

La fille seule :

— Excepté pourtant cette belle dame dont papa ne veut pas dire le nom et qui vient le regarder dormir…

— Un garçon qui rêve tout éveillé de meurtres, de millions, de cour d’assises !

— Et qui chante toute la sainte journée sa petite Jeanne chérie…

— Une personne qui le trompait, à ce qu’il paraît, monsieur !

— Excusez ! et condamnée pour meurtre !

Ensemble la mère et la fille :

— C’est aussi par trop drôle !

— Pif ! paf ! brr ! conclut le docteur. Ah ! elles n’ont pas leurs langues rue Coquenard ! Le fait est que vous devez en savoir joliment long, monsieur de Rœux, si vous avez lu ce que vous avez emporté hier ?

— Lire me fatigue, murmurai-je.

— Prenez les conserves-Chapart !… mesdames, vous êtes tombées sur un diplomate discret, vous ne saurez rien, même sur les millions du Dernier Vivant. Le fait est, mon cher monsieur de Rœux, que mes pauvres femmes portent à votre ami un intérêt extraordinaire. Ça ne se paye pas en sus de la pension, au moins ! Zuléma lui brode une chancelière-Chapart à double concentration de chaleur naturelle. Il est tout à fait de la famille, et si on venait nous dire… qu’est-ce que c’est, Bruno ?

Le domestique à tournure d’infirmier qui m’avait introduit auprès de Lucien lors de ma première visite, entra et vint parler à l’oreille du docteur.

Celui-ci sauta sur ses pieds en criant :

— Pas possible ! Par où aurait-il passé ?

Il ajouta :

— Vois le livre, Léocadie ; étions-nous en avance avec le pensionnaire ?

Cette façon de parler donnait à entendre que la maison Chapart n’avait pas deux pensionnaires.

Mais, en vérité, je ne songeais guère à cela. L’inquiétude me prenait.

— Serait-il arrivé quelque chose à M. Thibaut ! m’écriai-je.

Le docteur haussa les épaules.

Léocadie qui avait consulté le livre dit :

— Il ne doit rien, sauf le mois courant qui a commencé ce soir à dix heures.

Chapart tira sa montre impétueusement.

— Dix heures 25 ! proclama-t-il d’un accent triomphal. Le mois est dû ! Partez muscade !

Cette gaieté-Chapart achevait de m’épouvanter, mais j’eus toutes les peines du monde à obtenir réponse à mes questions. Quand on m’eut enfin avoué que Lucien Thibaut n’était plus dans sa chambre, je m’y fis conduire d’autorité.

Le docteur était là qui tournait, qui boulait, qui criait de sa voix essoufflée :

— C’est imaginable ! j’avais fait mettre une serrure-Chapart à la porte du pensionnaire. S’est-il envolé par la fenêtre ?

Il n’y avait, en effet, aucune trace d’évasion : tous les meubles étaient dans leur ordre accoutumé. Le lit n’avait pas été défait.

— Est-ce que cette dame est venue ce soir ? demandai-je : la dame qui le regarde dormir ?

Les trois membres de la famille Chapart se regardèrent.

Puis Léocadie prit un air déterminé et dit :

— C’est égal, le mois est dû.

— Intégralement, ajouta le docteur.

Il me restait un espoir. Lucien avait pu se réfugier chez moi. Mon adresse lui était dès longtemps connue.

Je pris congé assez brusquement de la famille Chapart et je me remis dans ma voiture en recommandant au cocher de brûler le pavé.

Quand j’arrivai chez moi, il était près de minuit. Bébelle, ma petite amie du cinquième étage était encore dans l’escalier où elle s’occupait à faire les montagnes russes en se laissant glisser le long de la rampe.

— Bonsoir, monsieur, me dit-elle, tu rentres tard. Papa et maman ont été au restaurant et puis au spectacle. Je suis toute seule, ça m’amuse.

Le restaurant et le spectacle venaient ordinairement après la bataille. Cela faisait partie de la réconciliation.

Bébelle, qui avait regagné le haut de sa montagne, fila près de moi comme un trait, sur la rampe, et ajouta :

— Il y a une femme chez toi, monsieur. Tu sais, je ne dis pas une dame.

En effet, je trouvai Guzman en grande conférence avec une superbe coiffe de dentelles, sous laquelle éclatait la santé de Pélagie.

Aussitôt que la Cauchoise me vit, elle dit à Guzman :

— Vous êtes bien honnête de m’avoir tenu compagnie. On ne s’ennuie pas avec vous.

Puis s’adressant à moi.

— Le patron m’avait donné ordre de faire faction jusqu’à votre retour. Vous me remettez bien, pas vrai ? C’est moi qui vous ai donné l’adresse de la rue des Moulins, à Belleville.

Je pris la lettre qu’elle me tendait. Le regard que j’avais jeté à mon Guzman en entrant n’était pas exempt de défiance. Je n’aimais pas voir cette brave Pélagie dans ma maison.

Sa présence arrêtait d’ailleurs sur mes lèvres la question qui les brûlait. Je n’osais prononcer le nom de Lucien devant elle.

La lettre de M. Louaisot était ainsi conçue :

« Ci-joint, mon cher monsieur, quelques épreuves du roman nouveau. Il a du succès dans un certain monde, et sa publication va engraisser l’affaire.

« Va bien le docteur Chapart ? Et l’incomparable voyageuse des Missions étrangères ? Qu’est-ce qu’elle vous aura dit de moi ? Vous voyez si on s’occupe de vous ! Vous ne faites pas une enjambée sans que vos amis ne le sachent.

« Vous devez être assez avancé dans votre dépouillement pour qu’on puisse causer utilement.Voulez-vous bien me faire dire par ma mule à quelle heure je pourrai avoir l’honneur de vous rencontrer demain dans la journée.

« À moins que vous ne préfériez passer chez moi ?

« J’ai à vous parler de M. L… T…

Mes respectueux compliments, etc. »

— Voici ma réponse, dis-je à Pélagie : je serai chez moi demain toute la journée.

— Alors, j’ai campo ? fit-elle, bonsoir !

Puis, se tournant vers Guzman, qu’elle enveloppa d’une œillade séduisante, mais modeste, elle ajouta :

— Je ne me plains pas d’avoir attendu avec une personne bien élevée, mais quand vous viendrez faire une commission à la maison, nous offrons à rafraîchir.

Guzman rougit jusqu’aux oreilles.

Au moment où Pélagie passait la porte, mes voisins du cinquième remontaient chez eux en chantant des hymnes patriotiques.

— Est-il venu quelqu’un ? demandai-je vivement dès que la Normande fut partie.

— Monsieur, me répondit Guzman, vous avez tout de même de drôles de connaissances !

Il était tout à fait en colère.

— Si monsieur me laissait du Vespétro, poursuivit-il, pour rincer le bec aux demoiselles qui viennent chez lui comme au cabaret à des heures indues…

Je lui saisis le bras et répétai :

— Est-il venu quelqu’un ?

— Oui, il est venu quelqu’un. Encore un drôle de pistolet !… Mais cette Normande-là, voyez-vous…

— Qui est venu ? m’écriai-je en le secouant.

— Croyez-vous qu’ils disent leur nom, ceux qui viennent vous voir ! Il a laissé un mot sur la table de monsieur.

Je le repoussai et je m’élançai dans ma chambre.

Une lettre cachetée était sur ma table, en effet. Du premier coup d’œil, je reconnus l’écriture de Lucien.

Guzman poussa la porte derrière moi, et je l’entendis qui disait :

— Monsieur sait ce qu’il fait, mais, moi, je ne le sais pas !

La lettre de Lucien ne contenait que quelques lignes. Elle disait :

« Ne t’inquiète pas de moi. J’ai la tête froide et calme. Je ne cours aucun danger.

« Demain, tu auras peut-être de mes nouvelles. »

— Guzman ! appelai-je.

Car je l’entendais toujours grommeler à travers la porte.

— Monsieur ?

— Celui qui a écrit la lettre s’est-il rencontré avec la Normande ?

— Non, monsieur.

— C’est bien, va te coucher.

Je déposai sur ma table de nuit les épreuves dont l’envoi était une obligeante attention de M. Louaisot, ainsi que la liste des histoires que mon pauvre petit Martroy devait m’apporter le lendemain.

Par-dessus le tout, je posai le dossier de Lucien, – et je me mis au lit.

J’étais disposé à faire une longue et laborieuse séance. La lettre de Lucien me disait : Hâte-toi.

Et j’étais de son avis : pour agir il faut savoir.

Or, j’étais encore loin de savoir.

Ainsi, pour ne citer qu’un exemple, il y avait sur la liste de Calvaire-Martroy un titre ainsi conçu : Histoire de l’enfant d’Ida.

Ida, c’était Olympe. Je n’avais jamais entendu dire que Mme la marquise eût un enfant…

Je me remis donc à dévorer mon dossier, désirant ardemment avoir achevé cette part de travail quand arriverait l’appoint promis par Martroy.

Je me disais :

— J’en saurai alors plus long que Lucien lui-même, et mon brave M. Louaisot ne compte pas là-dessus !

Note de Geoffroy. –J’en étais resté au n∘ 91 bis, qui était un permis de visiter l’accusée Jeanne Péry, femme Thibaut, délivré à maître L. Thibaut, son défenseur.

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