4.1 N∘ 92
(Écriture de Lucien. – Non signé.)
29 septembre.
Geoffroy, j’ai vu Jeanne. Je craignais de la trouver bien plus changée. Elle m’a grondé parce que je pleurais. Elle veut que j’aie confiance en Dieu.
J’avais passé toute la soirée d’hier, toute la nuit, toute la matinée d’aujourd’hui à méditer sur ce grand acte que j’allais accomplir. Prendre sur moi la défense de Jeanne ! J’étais bien heureux, mais j’avais grand peur.
Je comptais l’interroger minutieusement. Ne savais-je pas que la lumière sortirait de ses réponses tout naturellement ?
Je ne l’ai pas interrogée. Le temps nous a manqué pour cela. Elle a mis sa tête sur mon épaule et nous avons parlé de sa mère.
Mon Dieu ! je ne demande pas mieux que d’avoir confiance en vous ! Mais à voir cette tête suave, miroir d’une âme angélique, prise dans ce sombre cadre d’une cellule de prison, que croire de votre justice ?…
Je disais cela. Elle a posé ses deux mains sur ma bouche. Elle m’a dit : Au-delà de ce monde, il y a autre chose…
Et puis elle s’est mise à sourire, ajoutant :
— D’ailleurs, je ne serai pas condamnée, puisque tu es mon avocat.
Et son front a remplacé ses deux mains sur ma bouche, pendant qu’elle répétait en extase :
— Mon mari, mon mari, mon mari ! Tu es mon mari !
Nous nous aimons, Geoffroy, nous sommes heureux. Elle a raison. Il faut croire à la miséricorde de Dieu.
Changerais-je mon sort contre celui d’un roi ?…
Elle est à moi, elle est ma femme. Ils ne peuvent pas faire qu’elle ne soit pas ma femme. Voilà où Dieu est grand ! Voilà où Dieu est bon ! Que son nom soit mille fois béni !
Dans la petite maison du Bois-Biot, du temps de Mme Péry, il y avait une chambre qui donnait sur l’ancienne avenue du manoir. Le manoir a disparu, mais les grands chênes restent.
Mme Péry avait son piano dans cette chambre. Elle chantait bien rarement. Une fois pourtant, j’entendis le piano en passant dans l’avenue, et la voix de notre chère jeune mère descendit parmi les branches.
Elle chantait la chanson normande, la pauvre Chanson du Poirier.
Au bas de not’ village,
Ma lon lan la,
Ma tour la-i-la,
Au bas de not’ village
Il était un poirier.
Il était un poirier(bis)
Tous deux sous son ombrage
Nous venions nous aimer.
Perrine, ma Perrine,
Ma lon lan la
Ma tour la-i-la,
Perrine, ma Perrine,
Veux-tu nous épouser ?...
Dans la cellule de la prison où nous étions, Jeanne s’est mise à chanter cela. Sa mère bien-aimée revivait et souriait entre nous deux.
Nous nous tutoyons maintenant. Jeanne m’a dit :
— Toi, tout te fait pleurer !
Elle n’a plus voulu chanter.
Je n’ai pas insisté. Les gens de la prison trouveraient peut-être que c’est mal. Il vaut mieux qu’elle ne chante pas.
C’est une histoire touchante que la Chanson du Poirier.Perrin et Perrine sont des fiancés. Ils sont trop pauvres pour faire des noces, mais ils soupirent sous le poirier.
Perrin tire au sort. Il a un bon billet, quelle joie ! Mais il part tout de même parce que François, son frère de lait est tombé soldat et que la vieille mère de François pleure.
Le poirier est tout en fleurs. Perrin et Perrine y viennent une dernière fois. Ô Perrin ! mon ami bon et brave ! je t’attendrai, je t’attendrai !
C’est Perrine qui dit cela.
Et Perrin :
Quand ce fut à la guerre,
Ma lon lan la
Ma tour la-i-la,
Quand ce fut à la guerre,
Je me sentis trembler.
Je me sentis trembler, (bis)
Je voyais par derrière,
Je voyais le poirier...
Et sous le poirier tout ce qu’on regrette : la brise du pays, l’herbe de la prairie, et Perrine si jolie !
Mais une voix a parlé au-dessus du canon. En avant ! c’est l’empereur qui passe.
— Tu as peur, conscrit ? – Non, sire.
— Comment t’appelles-tu ? – Perrin.
— Perrin, je te fais brigadier…
Si Perrine savait cela ! Que c’est facile, la guerre ! Une, deux, droite, gauche, et ne jamais reculer !
Comme cela, on arrive le premier à la brèche.
— Tiens, c’est toi, brigadier ? – Oui, sire. – Ramasse une épaulette, lieutenant !
Oh ! Perrine ! Perrine ! Une, deux, droite, gauche, toujours, toujours – jusqu’à Moscou !
Mais pas plus loin !
On recule à travers les plaines glacées.
— Capitaine ! le dernier à la retraite ! Voici ma croix.
— Sire, merci.
Mais reverra-t-il Perrine, après tant de fatigues et de blessures ? Une – mais pas deux !
Droite – mais pas gauche ! Il reste une de ses jambes dans la neige, sur la route qui revient vers la patrie.
Il y serait resté lui-même sans une vision qui réchauffa le sang de ses veines :
Perrine, ma Perrine,
Ma lon lan la,
Ma tour la-i-la
Perrine, ma Perrine,
Priait sous le poirier...
La guerre est finie. L’heure du retour a sonné. Comme il se hâte ! Voici déjà le village. Mais le poirier ?
C’est le printemps. Le poirier devrait être en fleurs. Ils ont coupé le poirier !
Le clocher est resté debout, lui, car les cloches sonnent. Pourquoi sonnent-elles ? Pour une noce.
— Qui se marie ? – Regardez ! Voilà les fiancés.
Les fiancés montaient les marches de l’église : Perrine et François. C’est triste la guerre.
Perrin entre, clopin clopant, derrière eux dans l’église. Il se cache à l’ombre d’un pilier. Que va-t-il faire ? Essuyer une larme et prier,
Prier pour sa Perrine,
Ma lon lan la
Ma tour la-i-la,
Prier pour sa Perrine
Et son frère de lait...
Geoffroy, Geoffroy, moi, je suis aimé. Ne cherche pas pourquoi je t’ai dit la chanson normande. C’est pour me vanter de mon bonheur.
Je me trouve si heureux, si heureux !