‹ Le dernier vivant Tome IIChapitre 73 sur 80 · 9.6 N∘6

9.6 N∘6

J.-B.-M. Calvaire à M. Geoffroy de Rœux

Prés-Saint-Gervais, 29 juillet

Cher bienfaiteur,

Car je vous dois tout, depuis mes pieds chaussés de vos souliers, jusqu’à ma tête qui est encore, grâce à vous, sur mes épaules.

Je l’ai véritablement échappé belle. Nous avions bien raison ; le patron m’avait reconnu. Quel homme ! Supposez des sens pareils et un instinct semblable à Napoléon Ier, il est certain que la coalition européenne était tordue ! Et alors, nous n’avions pas l’invasion !

Je passe les autres conséquences qui sont incalculables.

Figurez-vous que le ban et l’arrière-ban étaient sur pied. François Riant avait son poste devant Tortoni. Il m’a regardé sous le nez, mais sans me reconnaître.

Ma taille est contre moi, je ne suis pas si sûr de n’avoir pas été remis par mon ancien voisin de bureau, rue Vivienne. Il m’a suivi depuis le passage de l’Opéra jusqu’au Gymnase.

Je n’osais pas prendre les rues, de peur d’être accosté.

Au coin du faubourg du Temple où j’ai tourné, je me suis trouvé nez à nez avec Pélagie. Elle serait bonne chienne de chasse sans les militaires. Heureusement qu’elle en avait trouvé un, dont le képi tout entier disparaissait à l’ombre de sa coiffe.

Enfin, je suis arrivé sain et sauf à la maison, sans autre accident qu’une peur affreuse que j’ai eue à l’endroit dit : la Carrière, en avant du village de l’Avenir. Je vous ai déjà parlé de ce coupe-gorge.

C’est un vilain trou et qui a mauvaise renommée. C’est là que je suis obligé de quitter la grande route pour gagner mon pauvre gîte, et pendant un demi-quart de lieue, je longe des fouilles de sable dont la mine n’est pas rassurante. Il y est plus d’une fois arrivé malheur.

Je m’en allais en rasant la haie du côté opposé au trou, et ne faisant pas plus de bruit qu’une belette, quand j’ai entendu causer dans la carrière.

La voix m’a sauté à l’oreille. C’était le patron qui parlait !

Je me suis couché dans le chemin, mettant ma tête au bord du talus. Entre deux tas de gravats, j’ai vu un homme et une femme qui causaient, abrités par la rampe taillée à pic.

Il faisait noir. Si je n’avais pas entendu sa voix, je n’aurais pu reconnaître M. Louaisot ; quant à la femme, elle n’a pas prononcé une parole tout le temps que j’étais là, mais je suis sûr que c’était Laura Cantù – la Couronne.

Je ne suis pas resté longtemps : je serais mort de peur.

Voici ce que j’ai entendu, le temps que j’ai écouté ; c’était le patron qui parlait :

— … Il y en avait une des deux qui était endormie auprès du vampire, le jour où vous avez fait justice, au Point-du-Jour. Elles sont la femelle du monstre.Je dis ellesau pluriel et laau singulier, parce que, par un infernal mystère, elles sont deux, et ne font qu’une. Vous les reconnaîtrez à ceci que leurs deux corps n’ont qu’un visage…

Comme je vous le disais, la Couronne n’a pas répondu.

Le patron s’est mis à marcher. Je me suis relevé et j’ai pris la fuite.

Au moment où je m’éloignais, j’ai encore entendu :

— … Mais auparavant, et sans sortir d’ici, il faut…

Le patron et la Couronne ont tourné le tas de sable.

Que « faut-il ? » et « sans sortir d’ici » ?

Je suis bien sûr que la Couronne ne voudrait pas me frapper. Elle me connaît trop bien. Elle a eu du pain de moi…

Un bonheur ne vient jamais seul, dit-on. En rentrant à la maison, je trouvai ma femme tout heureuse. Elle venait d’être gagée comme bonne à tout faire chez le bonhomme Jean Rochecotte par Mme la marquise de Chambray.

Là-bas, ils ignorent, tout aussi bien que M. Louaisot lui-même, que Stéphanie et moi nous sommes mariés.

En apparence, et vous comprenez bien pourquoi, j’avais rompu toutes relations avec Stéphanie en quittant le service de M. Louaisot.

Ça va être une séparation bien pénible, c’est vrai. Je n’aurais plus près de moi la compagne chérie qui mit tant de consolation dans ma misère, mais d’un autre côté, la misère a disparu. Je pourrai me donner des douceurs qui diminueront l’amertume de l’absence.

Et d’ailleurs il y a une raison qui m’a déterminé tout d’un coup à accepter cette situation nouvelle : Ça pourra vous être utile.

Très utile. Pendant quelques heures, passées par ma Stéphanie dans le grand Capharnaüm de la rue du Rocher, elle a déjà levé bien des lièvres. Quoique légèrement contrefaite, elle est souple comme une anguille. Elle se glisse dans des fentes où d’autres ne pourraient pas entrer le doigt.

Je vais vous marquer ici ce que je sais par elle. Ce n’est pas encore grand-chose, mais ça ouvre des percées et on y mettra l’œil.

D’abord, vous souvenez-vous de la topographie de la plaine Bochet, tracée par moi dans celui de mes romans vrais qui porte ce titre saisissant : Du sang et des fleurs ?(Voir mes œuvres complètes.)

Depuis ce temps-là, la plaine Bochet a bien changé. Elle appartient dans toute son étendue, et beaucoup d’autres choses avec, au dernier vivant de la tontine qui a fait là une spéculation à quintupler son capital en quelques années.

Il a eu ces immenses terrains pour un morceau de pain. Je suis sûr que ses huit millions sont presque intacts, – s’ils ne se sont pas augmentés.

Il y avait, vous le savez, la ruelle qui passait entre deux murs. Le mur du nord, celui derrière lequel Joseph Huroux s’était caché pour guetter la cahute du vieux Jean, le jour où la Couronne travailla,enfermait une vaste propriété dont le jardin ressemblait à une forêt vierge, et, dans le jardin, il y avait un immeuble connu sous le nom de : la Grande-Maison.

C’était, par moitié, un château ou du moins un très vieil hôtel, par moitié une fabrique plus moderne, mais qui datait pourtant d’avant la première révolution.

Il ne reste plus guère de la Grande-Maison aujourd’hui que des pans de muraille qu’on va démolir et des caves immenses qui vont être comblées.

Les pierres de la fabrique ont déjà servi à bâtir la maison neuve du Dernier Vivant dont Mme la marquise de Chambray a fait sa demeure depuis deux jours.

Notez ceci : depuis deux jours,et soyez sûr qu’on prépare du nouveau.

Le patron n’habite pas là, mais il y a une chambre et on l’y voit plusieurs fois par jour.

Il y est venu entre autres, aujourd’hui, avec un jeune homme remarquablement beau, qui ressemble à madame la marquise.

Une entrevue a eu lieu entre Mme la marquise, Louaisot et ce jeune homme.

Puis le jeune homme s’est retiré avec Louaisot.

Les domestiques disent que Mme la marquise a pleuré.

Mais revenons aux caves. Ces caves ont pour moi une odeur de gibier. J’y sens une piste. Ne serait-ce pas là « qu’on cache la femelle du vampire »,cet être bizarre qui n’a qu’une figure pour deux corps ?…

C’est assez bien le signalement de Jeanne et de Fanchette, dites donc ! ces Siamoises dont la ressemblance a déjà tant servi le patron…

Ce sont de véritables souterrains. Le château avait précédé la fabrique ; avant le château peut-être y avait-il un monastère, je ne sais pas, moi, mais sous ces voûtes interminables on pourrait loger un drame en cinq actes et en douze tableaux, plus noir que les Mystères d’Udolphe.

Je les connais, en partie du moins. Du temps où je rôdais encore par-là et quand on a commencé à ravager le jardin de la Grande-Maison, je suis entré plus d’une fois par les brèches. Les ouvriers s’amusaient à chercher le bout de ces arceaux demi ruinés qui auraient pu contenir des provisions pour toute une ville assiégée.

J’y retournerai.

En attendant, je puis vous dire que, la nuit dernière, Mme la marquise de Chambray est descendue dans ces caves toute seule.

Voilà tout ce que Stéphanie m’a dit, et vous savez que je n’invente jamais rien.

Ici, cependant, la tentation serait forte. Quelles diableries l’imagination ne devine-t-elle pas derrière ce voile ?

Le vieux Jean est superbe, il engraisse, mais il rage, parce qu’on le force à manger de bons morceaux qui coûtent cher. On l’a surpris dans le quartier cherchant à revendre son pain et sa viande qu’il emportait dans son mouchoir.

Mme la marquise a voulu lui faire quitter son vieux manteau de chasseur d’Afrique, mais elle a échoué complètement. Il a menacé de se tuer si on le forçait à mettre du linge propre.

Je rouvre ma lettre pour vous dire que la Couronne n’a pas couché dans son lit de cette nuit.

Il y a quelque chose en l’air, je vous en signe mon billet !

Stéphanie part pour son nouveau service. Elle emporte ma lettre. À demain ce que j’aurai pu savoir.

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