Chapitre 10 Suite du récit de Geoffroy
J’étais singulièrement agité. Il y avait dans la lettre de Martroy, venant après celle de Louaisot, des choses qui m’effrayaient jusqu’à l’angoisse.
On ne pouvait plus en douter : le dénouement était là, tout près.
J’étais entré dans cette étrange histoire au moment précis de sa maturité.
Je sentais qu’il y avait quelque chose à faire, mais quoi ?
Les doigts me démangeaient en touchant le pli adressé à Lucien, et qui ne pouvait être décacheté par moi que le lendemain.
Cent fois je me mis à la fenêtre pour voir si Lucien venait, – mais Lucien ne venait pas.
Une idée naquit enfin dans la fièvre de mon cerveau, fièvre intense, mais qui m’accablait au lieu de m’exalter. Je l’accueillis avec une véritable joie.
Je crois que je serais mort s’il m’avait fallu rester en place.
J’appelai Guzman et je lui ordonnai de garder la maison en mon absence, sans s’éloigner d’un pas, même pour faire ses trente points. Il me le promit.
Je lui donnai l’ordre aussi de faire attendre M. Lucien Thibaut, si celui-ci venait enfin, et de lui remettre la clé de mon secrétaire où le manuscrit de Martroy était cacheté sous bande, à son adresse.
Puis, je sortis, n’emportant rien des papiers à moi confiés, mais muni de toutes mes notes, prises au cours de ma lecture.
Je me fis conduire au domicile du nouvel avocat général près la cour impériale de Paris, M. Cressonneau aîné.
Il était chez lui et voulut bien mettre un gracieux empressement à me faire entrer, dès qu’on lui eut porté ma carte.
Je le trouvai dans un cabinet charmant, ah ! charmant. Depuis que le pauvre Lucien lui avait fait visite, le luxe de M. Cressonneau aîné avait beaucoup augmenté, – surtout dans le sens artistique.
Ce n’étaient partout qu’objets rares, ou soi-disant tels, et tableaux qu’avec un peu de bonne volonté on pouvait attribuer à des maîtres.
Don Juan de troisième volée aurait respiré, non sans plaisir, l’air un peu trop chargé de glycérine qui embaumait ce gracieux séjour ; il aurait lorgné avec sympathie les drôleries rococo et les galantines de duchesses qui ornaient le fumoir boudoir, ouvert à la suite du cabinet.
Moi, je ne vis à tout cela aucune espèce de mal. On ne peut pas toujours être jugé par d’austères perruques à la Molé ou à la d’Aguesseau. M. de Lamoignon est mort et bien mort.
— Est-ce que je serais assez heureux, s’écria M. Cressonneau aîné, avant même que j’eusse passé le seuil, pour pouvoir quelque chose qui vous fût agréable ? Nous sommes croisés si souvent dans le monde ! Et je regrettais de ne pas vous avoir été présenté. Je suis un de vos lecteurs, vous savez ! La littérature me délasse énormément.
Il me montra d’un geste arrondi un coin de son bureau où la dernière pièce de Dumas fils caressait la dernière pièce de Sardou, assises toutes les deux sur le dernier roman d’Edmond About.
Ces choses charmantes paraissaient être là un peu comme les autres bibelots : pour la montre.
— Mais, reprit-il, vous avez peut-être honte d’avoir écrit une des jolies pages de ces temps-ci ? (Ce fut seulement ici que M. Cressonneau aîné me serra la main.) Vous auriez grand tort. Dans le roman, il y a beaucoup de diplomatie, et, dans la diplomatie, encore plus de roman.
Pour le coup, il respira, pensant avoir fait un mot.
Il était assez joli garçon, ce magistrat de la jeune école. Il avait bien un peu le verbe offensant de l’avocat, mais cela passait, tant il avait franchement envie de plaire et tant il sentait bon de loin.
Je tirai mes notes de ma poche, mais il n’avait pas fini.
— Plaisanterie à part, continua-t-il comme si jusque-là il n’eût débité que des gaietés folles, votre roman m’a pincétout à fait. Il y a là-dedans une étude extrajudiciaire extrêmement subtile. Nous autres de la jeune école, nous prenons nos renseignements où nous les trouvons. C’est original. On y apprend beaucoup… Parbleu ! je ne veux pas dire que vous n’ayez pas lu l’instructionnisteanglais Wilkie Collins, – et l’auteur d’East Lynnedont je ne me rappelle plus le nom, – et cette grosse bonne femme de miss Braddon, – et surtout ce fou qui est si intéressant quand il ne vous asphyxie pas sous l’ennui, l’Américain Edgard Poë, mais enfin je ne m’en dédis pas : c’est original, malgré la banalité de votre thèse : l’erreur judiciaire. Voulez-vous la vraie vérité ? Vous la savez aussi bien que moi : il n’y a jamais eu d’erreur judiciaire. L’affaire Lesurques elle-même fut un « bien jugé » ; à plus forte raison, les autres. Seulement cela sert à faire tous les ans beaucoup de drames et beaucoup de romans qui désennuient les oisifs. Et nous sommes tous des oisifs, cher M. de Rœux, aux heures où nous faisons des romans et où nous en lisons. J’ai vraiment hâte de savoir ce que vous allez m’ordonner.
J’avais plus de hâte que M. Cressonneau, car son éloquence me paraissait un peu prodigue.
— M. l’avocat général… dis-je.
— Ah ! interrompit-il, très bien ! vous me donnez une leçon à la Talleyrand. Pourquoi vais-je me frotter à un diplomate ? J’ai compris : je redeviens avocat général des pieds à la tête !
Il prit une pleine poignée de papiers timbrés et en couvrit le coin du roman et de la comédie, après quoi il se frotta les mains.
Je n’ai jamais vu d’homme plus enchanté de ce qu’il faisait. Soit qu’il parlât, soit qu’il agit, tout en lui avait l’air de dire : Voilà comme nous sommes dans la nouvelle école !
— Je n’avais pas du tout l’intention de vous donner une leçon, dis-je, mais je venais justement vous parler de ce qui me paraît être une erreur judiciaire.
— Oh ! oh ! fit-il sans perdre son sourire, vous vous occupez de cela autrement qu’en fictions ! De quelle cause s’agit-il ?
— De l’affaire Jeanne Péry.
Il frappa dans ses mains.
— C’est vrai ! s’écria-t-il, je l’avais oublié : vous êtes l’ami de ce pauvre diable de Thibaut. Quel malheur ! Avoir les reins cassés à trente ans ! Il avait des protections, savez-vous ? Et M. le conseiller Ferrand qui va passer président de chambre au 15 août lui porte encore un véritable intérêt. Mais voyons, cher M. de Rœux, comment pourriez-vous connaître cette affaire-là mieux que moi qui l’ai instruite de fond en comble !
— Voulez-vous me faire l’honneur de m’écouter un instant ?
— Deux instants… dix instants… toute une journée, si vous voulez. Mais pouvez-vous supprimer les ciseaux ? et faire que Jeanne Péry ne fût pas l’héritière du comte Albert de Rochecotte ? Répondez !
— Sans vous prendre au mot tout à fait, répliquai-je, je vous demande au moins une demi-heure d’attention, mais d’attention sérieuse, sans commentaires ni interruption.
J’avais parlé ainsi sans élever la voix, mais de cet accent qui coupe court aux divagations les plus obstinées.
Il croisa ses mains sur ses genoux, et me regarda avec beaucoup de bienveillance.
— De tout mon cœur, répondit-il, vous n’allez pas vous fâcher ! Je suis vraiment curieux de voir le roman que vous avez trouvé dans cette aventure si pleine de palpitant imprévu !
Je ne me fâchai pas, ou du moins je ne le laissais pas voir.
Au contraire, je pris la parole d’un air reconnaissant, et je la gardai juste trente minutes.
C’était suffisant pour résumer, vis-à-vis d’un homme qui avait étudié la question, toute la substance de la contre-enquête contenue dans mes notes.
Je déclare que je parlai clairement à M. Cressonneau – et qu’il me comprit.
— J’admire, me dit-il quand j’eus achevé, quel avocat vous auriez fait. C’est un épitomeadmirable. Il y avait là de quoi plaider quatre heures durant sans éternuer ni cracher… Eh bien, cher monsieur, je suis forcé de vous dire que je savais cela tout aussi bien que vous. Le président des assises, M. Ferrand, connaît personnellement le docteur ès-crimes dont vous parlez, et qui ferait fureur dans un livre comme Les Habits Noirs.Il le regarde comme un déterminé filou. Mais de là à perdre pied au bord d’une fable aussi invraisemblable, il y a loin, permettez-moi de vous le dire. Nous tenons les hommes pour ce qu’ils valent, mais nous prenons les faits pour ce qu’ils sont. Vous m’avez intéressé, mon cher monsieur, mais vous ne m’avez pas converti.
Je rassemblai mes notes.
Pendant que je me livrais à ce travail, Me Cressonneau poursuivait :
— Vous n’êtes pas content, c’est clair. J’en suis sincèrement peiné. Mais si Jeanne Péry était innocente, pourquoi s’est-elle évadée ?
— Tout le monde n’est pas comme vous, M. l’avocat général, répondis-je. Il y a des gens assez peu éclairés pour croire aux erreurs judiciaires.
— Bien riposté ! mais voyons, maintenant que vous avez les mains pleines d’éléments nouveaux qui, selon vous, éclairent la question comme si un rayon de soleil passait au travers, pourquoi Jeanne Péry ne se présente-t-elle pas pour purger sa contumace ?
— Ignorez-vous donc, monsieur, demandai-je avec étonnement que Jeanne Péry a disparu, qu’elle n’est pas libre, et que, selon toute probabilité, elle est aux mains de ceux qui…
Il m’interrompit d’un geste amical.
— Les hommes d’imagination ! fit-il. Cela réussit jusqu’à un certain point devant le jury, ces choses-là, parce que le jury est composé de bourgeois qui vont au théâtre. Voyons ! nous sommes ici de bonne foi tous les deux, n’est-ce pas ? et dans une situation toute amicale vis-à-vis l’un de l’autre. Je vous passe le docteur ès-crimes, et j’accorderai, si vous voulez, qu’il a une salle à 150 pieds au-dessous du niveau de la Seine, où il fait dans Paris des cours de scélératesse au cachet ; je vous passe aussi les ressemblances, je vous passerais presque la folle transformée en poignard mécanique, quoique on ne s’échappe pas comme cela à volonté de la Salpêtrière, et quoique les ciseaux, bénis par l’archevêque primat de Grant, me paraissent pendre à un cheveu gros comme un câble, mais raisonnons ! vous avez des arguments de cette force-ci. Les preuves, dites-vous, sont trop abondantes et trop bien disposées : il y a excès de vraisemblance...
— Excès de vraisemblance ! mon cher monsieur, permettez-moi de m’étonner qu’un homme de votre incontestable valeur puisse tomber dans de pareils solécismes de logique ! Je ne me donne pas pour un très grand métaphysicien, et je m’occupe assez peu de ces formules surannées à l’aide desquelles les Allemands et les Écossais, résumés dans ce qu’on appelle la philosophiedu brave M. Cousin, enfilent des pois chiches qu’ils vendent pour des perles, mais enfin j’ai passé, comme tout le monde, mon examen de bachelier, je sais qu’une abstraction est une abstraction, un absolu un absolu. Il peut y avoir plus ou moins de vraisemblances accumulées autour d’un fait, cela dépend du soin et j’ose le dire, de l’habileté du juge instructeur, mais jamais il ne peut y avoir tropde vraisemblance, car, alors, ce ne serait plus la vraisemblance.
– Je n’ai pas dit autre chose, M. l’avocat général…
Mais il m’interrompit parce qu’il tenait à placer sa tirade.
— Permettez ! je vous ai laissé parler. Vous me répondrez si vous voulez. L’absolu est-il l’absolu ? Changeons le substantif : oseriez-vous affirmer que beaucoup de vérités puissent produire trop de vérité ?Ce sont, mon cher monsieur, de vaines logomachies. Il suffit, pour répondre à cela, de distinguer entre le singulier et le pluriel : une multitude de biens c’est peut-être trop de biens, au pluriel, mais ce n’est pas assurément trop de bien, au singulier, parce que le bien est un absolu…
Je vous demande bien pardon d’avoir raison, cher monsieur, et je suis sincèrement désolé de n’être pas de votre avis. Croyez-moi, la jeune école est sérieuse, très sérieuse, sous des apparences, je ne dirai pas frivoles, mais au moins dépourvues de toute pédanterie scolastique. Nous savons nos auteurs, en tapinois, et vous trouveriez au fond de notre sac jusqu’à des croûtons du latin de Cujas. Seulement, nous ne les mâchonnons point devant le monde, comme faisaient les vieux qui savaient trop peu pour s’aviser de cacher leur savoir…
Je m’étais levé.
Quand sa phrase fut finie, je saluai.
Il me reconduisit jusqu’à la porte de l’escalier avec une rare bienveillance, protestant qu’il se mettait tout entier à mon service et me demandant s’il n’aurait pas bientôt le plaisir de lire un nouveau roman de moi.
Moi, je ne le cache pas, j’aime un peu de gravité chez le juge, un peu de hâle sur la joue du soldat, comme il me faut un peu de modestie chez la jeune fille et un peu d’accord dans mon piano.
Mais je mentirais lâchement à ma conscience si je n’avouais pas que M. Cressonneau aîné était un joli avocat général et qu’il ne déparait point la jeune école.
Ma démarche se trouvait être si carrément inutile que je l’oubliai presque aussitôt que je fus dans la rue. Je me fis reconduire chez moi au galop. La nuit était tombée quand j’arrivai rue du Helder.
Je trouvai Lucien installé dans ma chambre à coucher et occupé à parcourir les œuvres de J. B. M. Martroy.
Mon premier regard le toisa de la tête aux pieds avec inquiétude, car, à cette heure de crise suprême, j’eusse bien mieux aimé agir seul que d’avoir près de moi un malade ou un fou.
Il était rasé de frais, coiffé avec soin, vêtu selon la plus rigoureuse élégance. On n’eût pas trouvé, le long du boulevard, à l’endroit propice, entre le café Foy et Tortoni, beaucoup de jeunes messieurs possédant au même degré que Lucien la tenue du vrai gentleman.
Il avait beau être un homme de loi d’Yvetot ; dès qu’il voulait, Paris brillait en lui, et je ne pus m’empêcher de comparer cette fière élégance à la petite fashionde M. Cressonneau aîné.
Ce qui m’importait davantage encore, l’expression du visage de Lucien était mâle et tranquille.
— As-tu tout lu ? me demanda-t-il après m’avoir serré la main plutôt froidement.
— J’ai tout lu, répondis-je.
— Ton opinion est-elle formée ?
— Parfaitement, d’autant que tu tiens là un manuscrit qui explique et complète ton dossier.
— Oui, fit-il avec distraction, mais je n’aurai pas le temps de le lire.
Il me tendit tout ouverte la lettre contenue dans la missive que M. Louaisot m’avait adressée.
— Prends connaissance de ceci, ajouta-t-il.
Et il continua sa lecture.
Ce calme avait de la force. Je fus content.
La lettre de M Louaisot était ainsi conçue :
« Cher M. Thibaut,
« Ne connaissant pas votre nouvelle adresse, j’ai recours à M. G. de Rœux pour vous faire tenir cette communication qui, comme vous allez le voir, a son importance.
« Je vous ai fait beaucoup de mal, mais ce n’est pas ma faute. Je n’avais rien personnellement contre vous.
« Du reste, vous me l’avez rendu avec usure. Sans le vouloir et même sans le savoir, vous avez été le bâton qui sans cesse enrayait mes roues. Par vous peut-être va se trouver ruinée une combinaison admirable qui m’avait coûté vingt années de travail.
« L’œuvre de toute ma vie, on peut le dire, et cela au moment où le succès allait couronner mes efforts.
« Vous comprenez bien que je ne vous aime pas, cher monsieur. Le contretemps le plus funeste qui puisse entraver la marche du génie, c’est d’avoir un imbécile à combattre. Mieux vaudrait toute une armée de gens d’esprit !
« Donc, je vous déteste, ou plutôt vous m’irritez comme ferait un maladroit sans parti pris qui ravagerait du coude, sur l’échiquier, les calculs d’un joueur de première force.
« Et, cependant, je m’adresse à vous, parce que vous êtes la seule personne au monde qui puisse me venger comme il faut.
« Si, comme je commence à le craindre, j’ai besoin d’être vengé.
« Vous n’allez guère au théâtre. Connaissez-vous La Tour de Nesle ?Votre ami, M. de Rœux pourra vous expliquer ce que c’est que Buridan.
« Buridan avait, comme vous et moi, affaire à une terrible coquine. Poursuivi par l’idée que cette coquine, qui est une reine, pourra lui faire tôt ou tard un mauvais parti, Buridan creuse et charge une mine qui doit faire explosion après sa mort.
« Je suis dans la position de Buridan – ou de Carter, le dompteur, quand il entre dans la cage de sa lionne.
« J’ai creusé, j’ai chargé ma mine. Je vous enverrai la mèche allumée. Et tout est arrangé pour que vous soyez forcé de mettre le feu si je meurs.
« À l’instant où j’achève cette lettre j’entame une partie suprême. Nous sommes au 29 juillet, neuf heures du soir ; si demain, 30 juillet, à neuf heures du soir, je n’ai pas réussi, c’est que je serai mort.
« À cette heure donc, vous recevrez la mèche des mains d’une personne que vous connaissez bien. Je vous fais mon héritier, et mon héritage, c’est votre femme,qui valait pour moi huit millions.
« À demain, neuf heures. »
Je consultai ma montre, il était neuf heures et cinq minutes.
Lucien vit mon mouvement et me dit :
— Il faut un quart d’heure pour venir ici de la rue Vivienne. Elle n’est pas en retard.
— Qui, elle ?
— Pélagie, qui va m’apporter la mèche.
Il ferma le cahier qu’il était en train de lire et le jeta sur la table.
— Résume-moi en peu de mots ce qu’il y a là-dedans, dit-il.
Je fis aussitôt ce qu’il désirait ; quand j’eus achevé, il me dit :
— J’aurais su tout cela que je n’aurais pas agi davantage. J’étais mort. Ma dernière lueur de vie était en toi. En venant, tu m’as ressuscité.
Il me prit de nouveau la main qu’il serra, cette fois, avec chaleur.
Quoi que j’eusse pu faire, mon résumé avait pris du temps. La demie de neuf heures sonna à la pendule.
Lucien sembla se recueillir.
— Si elle ne vient pas, prononça-t-il tout bas, nous allons tenter un effort par nous-mêmes.
— Quel effort ?
— Je suis juge, répondit Lucien, dont l’œil devint sombre, non pas parce que l’empereur m’avait nommé, mais parce que ma conscience me crie : Tu es juge !
— Franc-juge, alors ? fis-je en essayant de sourire.
Il prononça plus bas encore :
— Cette femme a mérité de mourir !
Je savais qu’il parlait d’Olympe.
En ce moment, nous entendîmes dans l’antichambre une voix pleurarde qui parlementait avec Guzman. Je m’élançai, j’ouvris la porte et la grande coiffe de Pélagie se montra, encadrant un visage qui, littéralement, était inondé de larmes.
— À quoi que ça rime, s’écria-t-elle, avant même d’avoir passé le seuil, de s’entêter à une idée de même ! Vouloir épouser quelqu’un de force ! N’avait-il pas à la maison tout ce qu’il lui fallait ? Et maintenant le voilà fini, le pauvre monsieur, car il m’avait bien dit : « Si tu ne reçois pas contrordre avant neuf heures, c’est qu’elle m’aura fait avaler ma langue, et alors porte la lettre rue du Helder ! »
Les sanglots secouaient la richesse de sa vaste poitrine. Elle était sincèrement et profondément affligée.
— Donnez la lettre, dit Lucien.
— Je l’avais toujours bien prévenu ! gémit-elle. Je lui avais dit : « Ne poussez pas celle-là à bout, ou bien il vous arrivera du chagrin ! Je l’ai vue sur la place d’Yvetot le jour où on arrêta la mariée. J’ai peur des pâles ! Prenez garde à elle !… » Mais il n’écoutait rien ! Il se croyait si fort !
— Donnez la lettre, répéta Lucien.
— La voilà, mon brave monsieur, et vengez-le bien comme il faut. Moi, je n’ai même pas la consolation de m’occuper de ça. L’adjudant m’attend en bas, et il n’est pas patient. Ce n’est pas au moment où j’en perds un que je vas risquer l’autre, n’est-ce pas ?
Elle remit la lettre, bouchonna ses yeux avec son tablier et sortit en levant les bras vers le ciel.
Dans l’antichambre, j’entendis Guzman qui lui disait :
— Ce n’est donc plus le maréchal des logis d’artillerie ?
— J’ai de la mort plein le cœur, répondit Pélagie, et penser qu’il faut qu’on danse à la barrière !
La lettre de M. Louaisot disait :
« M. Lucien Thibaut,
« Mon métier a été de mentir. J’avais du talent dans cette partie-là. Je parle de moi au passé, parce que je suis mort.
« Les morts ne mentent plus. Elle m’a tué parce que je voulais sauver votre femme.
« Votre femme est prisonnière dans les caves de la Grande-Maison, rue du Rocher, n∘ 9. Elle n’y est pas seule. Fanchette était pour Mme la marquise aussi dangereuse que Jeanne elle-même, car si la justice avait mis la main sur Fanchette, la condamnation de Jeanne tombait.
« En cela, et pour la seconde fois, la justice se serait encore trompée, mais qu’importe, une fois de plus ou de moins.
« En tenant Jeanne et Fanchette captives, nous rendions définitive la condamnation de la première, nous devenions héritiers, le bonhomme – le Dernier Vivant – s’éteignait doucement et tout était dit. Mais ça ne suffisait pas. Olympe a dit : « Il n’y a que les morts qui ne gênent jamais… »
« Vengez-moi. Pour récompense, je vous rends votre femme.
« Voici mes instructions pour arriver jusqu’à elle.
« Prenez des hommes de police, si vous voulez, ce sera plus sûr. Munissez-vous de lanternes, car la route souterraine est longue.
« Il ne s’agit pas d’entrer par la rue du Rocher et la maison du vieux : vous trouveriez là de bons obstacles, c’est moi qui les ai disposés.
« Arrivez par la rue de Laborde, prenez le terrain où l’on bâtit : l’ancienne plaine Bochet : entrez dans le jardin de la Grande-Maison, il n’a plus de clôture.
« À la droite du dernier acacia qui reste debout et à trente pas environ des ruines de la Grande-Maison, vous trouverez un pavillon dont il ne reste plus que les quatre murs.
« Entrez, dérangez la paille qui est à gauche de la porte, vous verrez dessous une trappe et vous la lèverez par son anneau.
« Sous la trappe, il y a un escalier, vous allumerez vos lanternes et vous descendrez.
« Marchez alors droit devant vous.
« Au bout de quarante pas, tournez à gauche. – puis faites douze pas et tournez à gauche encore.
« Vous serez alors dans un cellier très vaste où vous verrez des foudres, – une vingtaine – qui s’alignent contre le mur.
« Le dernier foudre, en allant toujours sur votre gauche, masque une porte voûtée dont la clé est pendue à un clou à l’intérieur du tonneau, immédiatement au-dessous de la bonde.
« Ah ! elle se croit bien gardée aussi de ce côté !
« Vous ouvrez la porte, et vous êtes arrivé, car devant vous s’étend un couloir, large comme une route charretière, qui vous conduit tout droit à la cachette.
« Seulement, le couloir est long, cinq cents pas au moins ; je n’ai pas le temps de vous dire à quoi tout cela servait dans le temps.
« Allez, sauvez votre femme – et vengez-moi. »
Lucien avait lu cette étrange missive à haute voix.
— Est-ce que tu crois à cela ? demandai-je.
— Viens, fit-il au lieu de répondre.
Il prit son chapeau.
— Le piège tendu par ce misérable est grossier, dis-je encore. Prends garde !
— Viens, répéta Lucien. Ce misérable ment, mais il n’y a pas de piège. Il est mort, Olympe vit, et je suis juge. Viens.
À mon tour, je pris mon chapeau.
J’avais l’idée qu’en le suivant je pourrais empêcher un malheur.
En passant, il demanda à Guzman des allumettes et un paquet de bougies.
— Ne prendras-tu pas au moins des hommes de police ? demandai-je.
Il me répondit :
— Non ; j’aurai mieux que cela.
Nous montâmes en voiture devant le café anglais. Il donna au cocher une adresse que je connaissais : celle de M. le conseiller Ferrand.
Je voulus lui parler en route, mais il ne me répondit pas.
Quand la voiture s’arrêta il me dit :
— Reste à m’attendre, je ne serai pas longtemps.
Je lui demandai ce qu’il allait faire. Je n’eus point de réponse encore.
Il passa la porte cochère.
Mon rôle me pesait terriblement. Il me semblait que dans cette barque où j’étais, la responsabilité tout entière était sur moi qui ne tenais pourtant pas le gouvernail.
Dès le premier pas que je fis sur le trottoir, je vis venir à moi une femme pauvrement habillée qui boitait en marchant et qui tenait son mouchoir sur sa bouche.
Elle m’accosta tout essoufflée et fut quelque temps avant de pouvoir parler.
— Vous êtes M. de Rœux, me dit-elle enfin, je vous suis en courant depuis la rue de Helder. Je n’ai pas perdu de vue le fiacre. Ah ! si vous saviez le malheur !
Je vis alors seulement que ses yeux étaient tout sanglants de larmes.
Je ne comprenais pas encore pourtant. Elle reprit :
— Il est mort, monsieur ! Ils me l’ont tué ! C’est la folle ! la Couronne…
— Martroy ! m’écriai-je.
Stéphanie, la pauvre créature, chancela et je la soutins dans mes bras.
— Sa dernière pensée a été pour son bienfaiteur, comme il vous appelait, dit-elle, il m’a dit : porte-lui ma lettre, je ne lui écrirai plus… et pourtant, il a pu mettre encore un petit mot au bas avant de mourir. Voici la lettre… et je retourne là-bas, monsieur, car mon vieux maître n’est pas un bon malade.
Elle me quitta en effet, courant par cahots et s’épongeant les yeux.
Je m’approchai d’un magasin, et je lus la lettre de Martroy à la lueur du gaz.
Elle commençait gaillardement ; il ne se doutait pas de son sort.
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