‹ Le Diable au corpsChapitre 10 sur 18 · 4 · LA MARQUISE

4 · LA MARQUISE

Qu’y a-t-il donc ?

BELAMOUR.

Rien, Madame : c’est que je crois connaître cette voix-là.

LA MARQUISE.

C’est celle d’une de mes amies ; d’une petite folle, qui se nomme la Comtesse de Motte-en-feu.

BELAMOUR.

Je n’y suis plus.

LA MARQUISE.

Tant mieux. Vous ne connaissez peut-être pas l’univers ?

Passé ta porte, tu n’as plus rien à voir. Je te trouve bien osé de m’avoir suivie !

LE SUISSE.

Point tant te parlement, Matame. Il est là qu’on frice mon maîtresse. Fous n’entrir point : et pour M’zelle Flipine, recardez, il est au coin de sti champre, téhors l’escalier de sa quartir.

LA COMTESSE, en colere.

Va-t-en au diable, vieux Cerbere. Je me fiche de ton baragouin et de toi. J’ai passé ; c’est la Marquise que je veux voir, et si tu as l’insolence de me barrer le chemin, je jure de t’arracher tout un côté de tes moustaches de bouc.

LE SUISSE, en colere.

Ah ! qu’est-ça tonc, tiable ! moi tire à fous, Matame, qu’il y être point, pour ein Comtesse, ein choli comportement. Moi prav’homme qu’il y faire ma tevoir, et fous… si l’y être pas ein grand Tame, mort da mon vi… fous l’y faire voir tout t’abord…

LA MARQUISE.

C’est tout de bon !

(À Belamour.)

Je vais me débarrasser d’elle. Passez un moment là-dedans.

(Il obéit.)

LA COMTESSE, appellant.

Marquise ? ma chere Marquise ?

(Elle frappe à coups de poing contre la porte.)

Vîte ! eh vîte ! ouvrez-moi : votre

coquin de Suisse me manque : faites-moi raison de ce bélître-là.

(La Marquise, avant d’ouvrir, écoute encore pendant quelques instans.)

LE SUISSE, furieux.

Moi point coquin, Matame ; moi Chorche-Fridrick Imhoff, de la canton d’Underwald. Moi l’afoir serfit pendant vit ans tans l’régiment Fiespack : moi point pélibre, entente-vous.

(La porte s’ouvre.)

LA COMTESSE, se jettant dans
le cabinet de toilette.

Grand merci, ma chere, quoique vous veniez un peu tard à mon secours. C’est un rude homme, au moins, que ce M. Chorche-Fridrick Imhoff ?

(La Marquise sourit.)

Mais je vous boude : il est bien mal à vous de ne pas excepter… même moi, quand il vous plaît d’être en retraite.

LA MARQUISE.

Je vous demande pardon, ma toute aimable ; mais je ne comptais point sur vous : je vous croyais à la campagne.

LA COMTESSE.

Nous sommes en ville depuis deux jours.

LA MARQUISE.

Georges ? Vous avez fait votre devoir ; cela est fort bien : mais une autre fois, ne renvoyez point Madame. Je suis toujours visible pour elle.

LE SUISSE.

Àla poun’heure, Matame. Moi pas content quand che tois faire affronte à l’monte… Mais sti Tante il a foulu moi forcir !

LA COMTESSE, gaiement.

Ne croirait-on pas que j’ai tenté de violer ce petit mignon !

(Au Suisse.)

Retenez bien, du moins, ce qu’a dit la Marquise… Toujours, visible pour moi.

LE SUISSE, gracieusement.

Fort pien. Moi, fous l’y connaître assez. S’il y être pien choli, tiable ! il y être aussi pien méchante… Afoir moi tit, coquin, pélître !

LA MARQUISE, à son amie.

Ce n’est pas trop bien, du moins ?

LA COMTESSE.

D’accord.

(Au Suisse.)

Sans rancune, ami Georges ? En repassant, je tacherai de faire ma paix.

LE SUISSE, souriant.

Le paix il est tout fait.

LA MARQUISE, au Suisse.

Laissez-nous. J’y suis maintenant pour tout le monde.

LA COMTESSE.

Non pas, s’il vous plaît.

(Au Suisse.)

Un moment.

(À la Marquise.)

Je viens m’emparer du poste ; et j’ai besoin de vous pour tout le reste du jour.

LA MARQUISE.

Je ne puis cependant pas vous le donner… D’abord… je veux voir l’opéra nouveau.

LA COMTESSE.

Qu’à cela ne tienne : j’ai le même dessein. Que comptiez-vous faire ensuite ?

LA MARQUISE.

Mais…

LA COMTESSE.

Rien de déterminé, je le vois. Vous cherchiez une défaite. Allons, Madame, laissez-moi vous gouverner aujourd’hui ; et je veux que demain vous me combliez d’actions de graces.

LA MARQUISE.

De quoi s’agit-il donc ?

LA COMTESSE.

C’est mon secret.

(Au Suisse.)

Allez, l’ami ; nous sommes inaccessibles…

LE SUISSE, avec gravité.

Il y être à mon maîtresse à tonner moi sa commantement.

LA MARQUISE, à son amie.

Je fais tout ce qu’on veut.

(Au Suisse.)

Je n’y suis pour personne.

LE SUISSE.

Il est pon.

(Il fait demi-tour à droite et s’en va.)

La Comtesse, après avoir donné quelques baisers libertins à son amie, et lui avoir caressé la gorge, s’apperçoit enfin, à l’état des cheveux et au désordre du cabinet de toilette, qu’on était après se faire coiffer.

LA COMTESSE.

Eh bien, ma chere, que je ne dérange rien !

(Elle cherche des yeux le coiffeur.)

T’a-t-on fait faux-bond à mon arrivée ?

LA MARQUISE.

Non : le coiffeur est à moi… Là-dedans je pense.

LA COMTESSE.

Rappelle-le donc bien vîte. — Mon ami ? Monsieur ?… Ah ! je ne voyais pas cette sonnette…

(Elle y court.)

LA MARQUISE, la prévenant.

Ne te donnes pas la peine, ma chere.

(Elle sonne : Belamour paraît.)

La surprise de la Comtesse et de Belamour (qui se reconnaissent au premier coup-d’œil) est extrême. La Marquise n’est pas considérablement flattée de ce nouveau coup de théatre.

LA COMTESSE.

Que vois-je ! Eh mais ! C’est bien lui !… Me tromperais-je ? C’est lui, ma foi !…

(Belamour a paru d’abord interdit ; cependant il se compose sur-le-champ.)

Comme il est devenu grand et beau !

BELAMOUR, rougissant et
saluant avec beaucoup de grace.

C’est avec bien plus de vérité, Madame. que je peux faire à votre sujet des réflexions avantageuses.

(Il coiffe.)

LA COMTESSE.

Mais ! je n’étais cependant pas mal quand nous nous sommes connus.

(à la Marquise.)

Que je vous fasse mon compliment, Marquise : vous avez là…

BELAMOUR, craignant quelque
indiscrétion et interrompant.

Puisque vous avez, la bonté, Madame, de vous souvenir que vous eûtes ailleurs celle de me protéger, souffrez que je vous prie de me recommander à M. la Marquise, au service de qui j’ai l’honneur d’être depuis hier.

LA COMTESSE, avec intérêt.

Àdemeure ?

BELAMOUR, finement.

Ah ! je l’espere.

(Il consulte les yeux de la Marquise.)

LA MARQUISE.

Madame sait que je n’aime pas à voir souvent de nouveaux visages chez moi.

LA COMTESSE.

Oh ! quant à ses gens, je suis témoin qu’elle ne les renvoie que lorsqu’il n’y a plus moyen de les garder. — Mais, comme tu t’es formé, mon cher Cascaret ?

LA MARQUISE.

C’est Belamour aujourd’hui.

LA COMTESSE, avec espieglerie.

Belamour ! Oui : le nom lui convient.

(Elle sourit.)

N’y a-t-il pas… six ans, l’ami, que nous ne nous sommes vus ?

BELAMOUR.

Tout autant, Madame.

LA COMTESSE.

Es-tu toujours aussi bon-enfant ? aussi vif, aussi gai ?

LA MARQUISE, avec un peu d’humeur.

Comment voulez-vous qu’il fasse son propre éloge !…

LA COMTESSE, à Belamour.

Tu sais… ou ne sais pas que mon pauvre frere est mort ?

BELAMOUR, frappé.

Ô Ciel ! Que m’apprenez-vous !

(Se composant et continuant son accommodage.)

C’est bien dommage ! un si charmant cavalier !

LA COMTESSE.

Hélas ! oui, mon cher…

(Sourire malin.)

Je conçois que cette nouvelle a de quoi t’intéresser et t’affliger. On ne s’aime pas autant que vous faisiez, le pauvre Baron et toi, sans…

BELAMOUR, interrompant.

Il est vrai que M. le baron me faisait la grace de m’estimer à tel point…

LA COMTESSE, souriant.

Cette estime était bien réciproque de ta part.

(Avec malice.)

C’est donc estimer que cela s’appelle, entre vous autres ?…

LA MARQUISE.

Elle brûle de dire quelque méchanceté.

LA COMTESSE.

Comment donc ! on dirait que la Marquise y entend finesse ! Saurait-elle…

LA MARQUISE, gaiement.

Belamour est confiant : il a bien voulu me raconter quelques-unes de ses aventures, et moyennant cette clef…

BELAMOUR, à la Comtesse.

Vous devez être satisfaite, Madame ! On donne, comme vous voyez, à vos réflexions, peu flatteuses pour moi, l’interprétation satyrique, que vous auriez été bien fâchée qu’on n’y donnât pas.

LA COMTESSE, gaiement à son amie.

Je crois, ma foi, qu’il se pique tout de bon ?

LA MARQUISE.

Vous ne pouvez gueres y trouver à redire.

LA COMTESSE.

J’aurai donc tort de tout côté.

BELAMOUR, à la Comtesse.

Par quel malheur, Madame (s’il m’est permis d’interroger) le plus beau jeune homme, le mieux constitué a-t-il pu périr…

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