‹ Le Diable au corpsChapitre 11 sur 18 · 4 · LA COMTESSE

4 · LA COMTESSE

Pour avoir été des vôtres, Messieurs : voilà ce qu’il en coûte de donner dans certains travers… Je veux dire de le laisser appercevoir. — Mon frere,

(à la Marquise.)

beau comme un ange, pétillant d’esprit, bouillant de santé,

(à Belamour.)

pour pouvoir soutenir à Paris le genre de vie très-dispendieux qu’il y avait choisi, s’était mis, pendant quelque tems, à gruger des femmes sur le retour ; mais, comme ce métier fatigant l’ennuyait et le privait de meilleures fortunes, il trouva plus avantageux d’avoir des complaisances pour quelques hommes, et notamment pour ce vieil abbé commandataire si riche, si affiché… Là ! comment se nomme-t-il déja ? Tu le connais parfaitement.

BELAMOUR, un peu confus.

Je sais qui vous voulez dire mais ne nommons point les masques.

LA COMTESSE.

Comme tu voudras. — Mon pauvre frere qui l’avait ensorcelé, le mettait à sec de toutes manieres. Une concubine honoraire, d’abord folle de mon frere, mais devenue bientôt son ennemie, parce qu’il dédaignait d’avoir pour elle des procédés qu’elle avait espérés, trouva mauvais à la longue de se voir tout-à-fait oubliée de l’abbé, méprisée du ganimede, et de voir encore l’immense revenu du prélat, se fondre sans qu’elle fût d’aucune façon indemnisée.

BELAMOUR.

La guenon ! M. le Baron était bien un morceau pour elle ! Je l’ai refusée, moi.

LA COMTESSE.

Comme il y avait derriere la toile, un faquin, tout prêt à prendre cette créature pour femme, aussi-tôt qu’une apoplexie, ou quelque indigestion, aurait brusquement congédié de ce monde le patron impur, au train dont allait la ruine de celui-ci, le couple intéressé prit l’alarme. Le quidam, militaire, et je ne sais comment officier, quoique de la lie du peuple, éclaira de près la conduite de mon frere, établit que l’abbé n’était pas le seul heureux, sema des bruits honteux (trop bien fondés par malheur) avec si peu de ménagement qu’ils parvinrent jusqu’à la garnison du Baron. On y lit des plaisanteries sur son compte, il le sut ; il prit de l’humeur et voulut remonter à la source des propos injurieux ; on la lui fit connaître. Outré pour lors d’avoir en tête le plus vif adversaire, et de se trouver dans l’alternative ou de le châtier cruellement, ou de perdre son état et l’honneur, il fit à ce détracteur le défi le plus vif. L’escogriffe, qui n’avait pensé qu’à intriguer et nullement à se faire querelle, plia, proposa de se rétracter, fit, en un mot, toutes les bassesses ; mais, mon frere… tu sais comme il était brave ?

BELAMOUR.

Jusqu’à l’excès : c’était son défaut.

LA COMTESSE.

Mon frere, donc, ne voulut entendre à aucun accommodement ; il fallut en découdre. Dans un combat à l’épée, il y eut trois lames de cassées, et plusieurs blessures de faites des deux parts, mais légeres en apparence. Ce n’était pas assez pour le Baron qui voulait absolument tuer son homme ou mourir. Il avait donc eu soin que des pistolets pussent aussi-tôt succéder à l’arme blanche : il força le quidam à tirer le premier ; l’amorce ne prit point : un second coup partit et effleura la tête du Baron, qui pourtant ne la perdit point. Tirant à son tour, il étendit sans vie le fatal auteur de tant de disgraces. On aimait assez mon frere à son régiment pour que d’avance on y fût désolé de l’avoir chagriné : sa bravoure lui ramena ceux même de ses camarades qui lui avaient été le plus défavorables. Mais le coup qu’il avait à la tête un peu trop négligé, ou quelque vice du sang, ces deux causes réunies peut-être, occasionnerent bientôt un principe de mort auquel il fut impossible de remédier efficacement : un mois après son duel honorable mon pauvre frere expira.

(Pendant ce récit, Belamour s’est insensiblement attristé jusqu’aux larmes : la petite Comtesse elle-même, qui avait infiniment aimé son frere, comme on le verra par la suite, a besoin de s’essuyer les yeux. La Marquise a suivi dans la glace tous les mouvemens de la physionomie de Belamour ; elle n’a pas remarqué sans une extrême satisfaction combien cette honnête créature a le cœur sensible. Elle l’en aime encore davantage. C’est d’attendrissement qu’elle pleure à son tour. Voilà donc, pour une histoire malheureuse, trois des plus foux personnages du monde, métamorphosés en élégiaques ! Mais ce deuil ne peut pas être long. — Après quelques momens de silence, c’est la Marquise, moins douloureusement affectée, comme de raison, qui cherche la premiere à renouer l’entretien.

LA MARQUISE.

Nous faisons ici, tous trois, une assez triste figure ! Quant à moi pourtant, semblable à ce paysan qui assistait à un sermon sur la passion, où tout le monde pleurait, excepté lui, j’aurais pu dire : « Pourquoi pleurerais-je moi, qui ne suis pas de la paroisse ! » Mais, quoique votre infortuné Baron ne m’ait été de rien, j’ai eu la bêtise, je crois, de le pleurer aussi ! En vérité, c’est à mourir de rire !

LA COMTESSE, assez gaiement.

Je ne sais pas, en effet, d’où m’est venue cette reprise de tristesse. Depuis dix-huit mois que le Baron est mort, je n’avais pas pensé quatre fois à lui.

LA MARQUISE.

Langage de veuve, ma chere Comtesse.

LA COMTESSE.

Que voulez-vous dire ?

LA MARQUISE, observant.

Oui : le ton, les expressions… Me voilà sûre, à n’en pas revenir, que le cher défunt et vous, avez été du dernier bien ensemble.

LA COMTESSE.

Si pareille chose pouvait se supposer, la tournure ne serait pas mal-adroite pour m’en arracher l’aveu. Mais non, Madame, non : je ne donnerai point dans le panneau.

LA MARQUISE, riant.

Eh ! vous y donnez, mon cœur, sans vous en appercevoir. Si je n’avais pas deviné, ne seriez-vous pas toute fiere de pouvoir certifier qu’il y eut du moins une personne de votre connaissance, avec laquelle vous n’eûtes jamais de particularités ! Vous avez, eu votre frere, Madame… et…

(Fixant Cascaret.)

Cascaret encore ?

BELAMOUR, étonné.

Moi, Madame !

LA COMTESSE.

Eh bien, ma chere, courage ! Vous avez, de moi, je le vois, une opinion fort avantageuse !

LA MARQUISE, lui donnant
la main avec un sourire amical.

Mon Dieu, Comtesse, nous nous connaissons assez, pour pouvoir plaisanter de tout ensemble sans nous fâcher.

…(Comme s’avisant tout-à-coup.)

Mais à propos. Je perds la tête, je crois ! J’allais oublier tout net de répondre à un billet fort pressant, par lequel on me demande, pour mes affaires, des papiers essentiels qu’il faut avoir encore le tems de chercher…

(Elle se leve.)

La coiffure se finira quand nous pourrons…

BELAMOUR.

Si Madame avait pu donner encore dix minutes, c’était fait.

LA MARQUISE.

Il ne m’en faut que vingt pour ce qui m’occupe en ce moment.

(Elle va sortir.)

LA COMTESSE, d’un ton badin.

Et vous me confiez, comme cela Belamour ? Nous allons demeurer tête-à-tête ?

LA MARQUISE, avec espieglerie.

Vous seriez bien attrapée, si je le renvoyais d’auprès de vous. — Au surplus, vous dînez avec moi ?

LA COMTESSE.

Quand vous ne m’en auriez pas priée.

LA MARQUISE.

Bon :

(Elle tient la porte pour sortir.)

LA COMTESSE.

J’aurai pourtant une course d’un quart-d’heure à faire, mais plus tard. C’est chez quelqu’un qu’on ne trouve qu’au moment de son dîner, et il n’est…

(à sa montre.)

qu’une heure.

LA MARQUISE, sortant.

Arrangez-vous.

(Elle ferme la porte du cabinet.)

LA COMTESSE, comme à part.

Oui, je l’espere, nous nous arrangerons.

(Si Belamour a entendu ces derniers mots dits en quelque façon pour lui, du moins il ne fait pas semblant d’y entendre finesse. Il paraît fort occupé des soins relatifs à son service.)

La Marquise sortie par une porte de dégagement, en a fermé encore une autre avec assez de bruit pour qu’on puisse croire qu’elle a passé plus loin ; mais elle est bien réellement demeurée dans le dégagement où elle est à portée d’entendre et même de voir tout ce qui pourra se passer dans le cabinet de toilette. Cette ruse féminine est un effet bien naturel de son caprice très-vif pour Belamour, et de la défiance que lui inspire la rouerie connue, de la Comtesse. En se mettant aux aguets, la Marquise s’est dit : « s’ils me trahissent, je chasse M. Belamour, et je me brouille pour la vie avec la Motte-en-Feu. » Le cœur lui bat en même tems bien fort, car elle est plus qu’aux trois quarts persuadée qu’on la trahira.

Après quelques instans d’un silence absolu, pendant lequel Belamour a paru, peut-être avec quelque affectation, s’occuper de ranger, de nettoyer : la Comtesse s’impatiente enfin :

LA COMTESSE.

Çà, Monsieur Cascaret, ou Belamour, comme on voudra, tâchez de ne pas oublier que vous êtes avec une personne qui mérite peut-être de votre part un peu plus d’attention.

BELAMOUR, saluant.

Ah, Madame ! Pouvais-je me flatter que vous daigniez, vous-même en faire à moi !

LA COMTESSE.

Tu te fiches de moi, je pense, avec ton ton complimenteur. Qui t’a rendu si poli ! Certainement, tu n’y gagnes pas, mon ami. Cascaret l’ingénu, le jovial, le fringant Cascaret était bien plus aimable que ne me paraît l’être le précieux Belamour. Quant à moi, je suis toujours Minette : faut-il me voir forcée à te le rappellera. Réponds…

BELAMOUR.

Me soupçonner capable d’oublier des jours semés de tant de bonheur, ce serait outrager mon ame. Mais depuis six années, Madame, il doit s’être fait bien du changement ! L’amitié de M. le Baron, qui m’avait assez enivré d’orgueil pour qu’à la fin je me regardasse presque comme son égal…

LA COMTESSE.

Et les folies de sa sœur t’avaient-elles moins gâté ?

BELAMOUR.

Ne doit-il pas me sembler maintenant que tout cela fut un songe !

LA COMTESSE.

Nigaud ! S’il était vrai que tu le pensasses, j’aurais bientôt fait de te désabuser… Laisse-moi reconnaître un seul trait de mon cher Cascaret, et je te fais bientôt retrouver toute ta Minette… Le voilà médusé !… Eh bien !… Le trait est neuf en vérité ! D’où peut vous venir, de grace, cet impertinent respect ?

BELAMOUR.

Vous m’éprouvez, Madame ? Vous voulez voir si ma tête pourra se monter comme autrefois, et si j’aurais l’audace encore de m’oublier jusqu’à ces familiarités coupables que votre excessive jeunesse pouvait seule vous donner alors la patience de tolérer.

LA COMTESSE.

Monsieur persifle !

BELAMOUR, joignant les mains.

Moi, Madame ! Si j’étais capable de semblable indignité !…

LA COMTESSE.

Là, là, Monsieur Belamour, moins d’extérieur : point d’imprécations contre vous-même, et sachez que je vous pardonnerais plutôt une rouerie adroite et spirituelle qu’une imbécille retenue… que vous affectez, au surplus… Je viens de vous deviner. Vous avez la Marquise ? ou vous êtes amoureux d’elle, et faites ici le petit Caton, avec moi, comme si elle était là pour vous juger, et triompher de votre indifférence à mon égard ?

BELAMOUR.

Quel étrange discours ! Moi, l’amant…

LA COMTESSE, impatiemment.

L’amant, l’amant ! vieux style : on n’a plus d’amant.

BELAMOUR.

Le complaisant : (ce qu’il vous plaira) de ma respectable maîtresse !…

LA COMTESSE, avec hauteur.

N’avez-vous pas été le mien !

BELAMOUR.

Mais, vous aviez à peine quinze ans alors : nous étions des enfans sans frein, sans connaissance de nos devoirs, sans notions de la distance de nos états et de la dangereuse conséquence dont pouvaient être nos folies… Nous étions égarés, corrompus par votre diable de frere qui avait la rage de vous livrer à moi, qui soufflait le feu de notre tempérament naissant qui jettait l’un dans les bras de l’autre, et venait s’y jetter ensuite, qui jouissait de nos jouissances ; et qui, ne connaissant ni les barrieres du sexe, ni celles du sang, voulait, en un mot, que tous trois nous ne fussions qu’un… Notre existence était alors un délire…

LA COMTESSE, soupirant.

Ah, oui, Cascaret, celui du parfait bonheur… Tu viens d’en retracer si vivement l’image ; viens donc, maudit philosophe, m’en donner aussi, du moins un moment, la réalité : viens…

(Elle ouvre les bras et prend la posture la plus indicative.)

BELAMOUR, levant les yeux au ciel.

Que voulez-vous de moi, femme trop dangereuse…

LA COMTESSE, piquée et
changeant d’attitude.

L’apostrophe est honnête ! —

(Belamour soupire
avec bruit.)

Mon Dieu, Monsieur : point tant d’histrionnage : ne dirait-on pas, avec ces bras exhaussés, et ces gros soupirs, un pere noble dans quelqu’un de nos drames larmoyans ! — Allez : vous n’êtes qu’un sot, mon ami. Si je ne me connaissais pas, Dieu merci, des charmes, de la jeunesse et tout ce qui fait enfin qu’on desire une femme, je serais, je vous l’avoue, fort humiliée de votre procédé… Mais, j’étais bien bonne, en vérité, de faire des avances à Monsieur !…

(Elle charge ironiquement
ce qui suit.)

Il idolâtre sa belle maîtresse… il soupire… il a fait vœu de fidélité…

BELAMOUR.

Cette idée est d’une… bizarrerie…

LA COMTESSE, naturellement.

J’en mettrais ma main au feu. Osez soutenir le contraire, Monsieur le réservé.

BELAMOUR.

Je vous jure, Madame…

LA COMTESSE, interrompant.

Que vous allez mentir si vous assurez que vos sentimens pour la Marquise se bornent au respect dû par un serviteur à sa Dame…

BELAMOUR.

Vous me mettez au supplice.

LA COMTESSE, avec douceur.

Entendons-nous, Cascaret. De la franchise, et tu peux encore espérer que je te pardonne. Confie-moi ton secret ; je suis incapable d’en abuser. Mais, persiste à vouloir me donner le change, je gâte tes affaires et te fais mettre à la porte.

BELAMOUR, excédé.

Que voulez-vous, terrible femme, que vous confie… celui qui n’a rien à confier !

LA COMTESSE.

Tu es amoureux ?

BELAMOUR.

De qui voulez-vous que je le sois !

LA COMTESSE, riant.

De moi dans ce moment, si j’ai le droit de choisir ; mais tu l’es de la Marquise ?

BELAMOUR.

Je ne dis pas cela ; mais si j’avais cette faiblesse coupable, je me la nierais à moi-même. —

(Cette fausseté discrete de la part de Belamour, et la duperie de la Comtesse font éprouver à la Marquise, dans son petit coin, un plaisir inexprimable.)

LA COMTESSE.

Tu n’es pas amoureux, soit ; mais si tu l’étais par hasard…

(Elle observe en souriant.)

Tu serais un grand sot, sur-tout si tu gardes le silence… Tiens, faut-il que je te parle à cœur ouvert ? C’est un conseil à la Minette, que je vais te donner. Les gens de bon sens foutent, et ne soupirent point…

BELAMOUR.

Quel acharnement à me supposer…

LA COMTESSE.

Épris de la Marquise ? Mais cela doit être. Tu ne peux t’en dispenser sans faire preuve de mauvais goût. Elle est charmante. Hommes, femmes, tout ce qui la voit doit rafoller d’elle, et j’en rafolle aussi. Oui, ne vous en déplaise, M. Belamour, je suis ta rivale, et des plus décidées encore. Cela ne m’empêchera pas de te donner derechef le meilleur conseil… Ne soupire point : la Marquise est sensible : elle a le plus excellent cœur… mais elle déteste les gens à langueurs, à soupirs : tu n’es pas un homme d’une tournure ordinaire : il est permis à un grivois tel que toi de s’émanciper un peu…

(Elle lui prend la main.)

Viole, mon ami. Oui, dès que tu en trouveras l’occasion, viole, viole et reviole jusqu’à ce que l’on n’ait pas même la force de pouvoir feindre le moindre ressentiment de cette témérité.

BELAMOUR.

J’admire en vérité, Madame, comment votre imagination s’échauffe à tracer le plan d’une entreprise qui n’a pu seulement me venir en idée. Je sais trop ce que je dois à ma maîtresse et à moi-même.

LA COMTESSE.

Eh bien, sois une bête si tu veux. Je te dis, moi, qu’on doit à toute jolie femme, de l’avoir de gré, de force, ou par adresse ; elle doit à son tour d’en être enchantée quand l’objet en vaut, comme toi, la peine… Ne m’admires-tu pas cependant ! Toute autre, à ma place, t’aurait dévisagé. Point du tout : j’ai pour toi le plus excellent procédé du monde ! Je sers l’amour de qui se refuse au mien ! — Il soutiendra la gageure, et ne fera pas semblant de m’avoir entendue ! — Eh bien : nous allons voir comment on s’y prendra pour éluder. — M. Belamour.

BELAMOUR.

M. la Comtesse ?

LA COMTESSE.

Nous sommes seuls. Je ne sais comment vous me trouvez ; mais je sais, moi, que je vous trouve toujours assez beau garçon pour que je ne me prive pas du plaisir de vous r’avoir.

BELAMOUR.

Vous n’y pensez pas, Madame ! Et cet amour que vous me supposez…

LA COMTESSE.

Je suis bien la très-humble servante de cet amour-là, mais…

BELAMOUR, interrompant.

Notez bien que je n’accorde pas qu’il existe ?

LA COMTESSE.

Tant mieux : moins d’obstacle à ma joyeuse fantaisie. — Venez. ?

BELAMOUR, s’approchant.

Que souhaitez-vous, Madame ?

LA COMTESSE, gaiement.

Il faut avoir la complaisance de me le mettre, mon ami. C’est parler sans énigme ?

BELAMOUR.

Rien de plus clair, assurément.

LA COMTESSE, avec tendresse.

Viens donc, Cascaret, viens recevoir, viens fêter encore ce joli con doré, qui reçut si souvent tes éloges et tes caresses…

(Elle le met au
jour.)

Le vois-tu ? donne-moi ta main. Reconnais qu’il brûle toujours de ce feu dévorant qui, (disais-tu) te faisait toujours craindre que ton boute-joie n’en sortît grillé, malgré la douche intarissable dont je l’inondais du moment de l’approche jusqu’à celui de la retraite.

— (Belamour ne pouvant, sans insulte, se refuser à l’invitation de la Comtesse, donne complaisamment une main qu’elle place sur le cratere du petit volcan. — Elle ajoute :)

Tout cela te paraît un peu changé, n’est-ce pas ? Il n’y avait pas alors cette épaisse garniture…

BELAMOUR, le maniant.

Chaque âge a ses beautés, Madame.

LA COMTESSE, comme à part.

Il sait vivre du moins. —

(À lui.)

La couleur même a varié ? Je suis pourtant fâchée qu’elle surpasse encore celle des cheveux. Tous les hommes n’aiment pas cette nuance.

BELAMOUR.

Tant pis pour eux : je suis plus juste.

LA COMTESSE.

Il est vrai que tu fis toujours profession d’indulgence pour le cas où je suis, et je me souviens que, dans notre bon tems, tu parus attacher beaucoup de prix au don de quelque échantillon de ma dorure : j’eus, comme tu sais, la malice de te faire desirer bien long-tems cette bizarre faveur…

BELAMOUR.

Dont, bien plus, ce n’est pas à vous, méchante, que j’eus enfin l’obligation.

LA COMTESSE.

Tu te rappelles donc encore cette plaisante scene ? Avoue que nous avions le diable au corps ce jour-là ?… Je voudrais qu’un peintre eût été présent pour saisir l’instant où, doublement chevillée entre mon frere et toi, je vis, tout-à-coup, ton ami s’armer de son épée, qui se trouvait à sa portée, et sentis que, de l’autre main il m’arrachait quatre ou cinq poils nouvellement développés… Cela me fit diablement mal, par parenthese, et faillit me faire estropier…

BELAMOUR.

J’en sais quelque chose, car vous reculâtes si brusquement contre moi, qui n’avais qu’à peine un demi-pouce d’introduit à l’opposite, qu’à l’instant je m’y trouvai fourré plus qu’à moitié.

LA COMTESSE, souriant.

Ce n’est pas ce que j’y trouvai de plus mal : mais la douleur !… Je me serais assurément fâchée, sans le comique du Baron, qui te frappant, d’un air grave, avec le plat de son épée, et te présentant les poils, te dit à haute voix d’un ton emphatique :

(Elle contrefait son frere.)

Salut et honneur, M. Cascaret. Nous vous faisons enfin chevalier de la Toison d’or

(Naturellement.)

Toi de fondre sur les attributs du nouvel ordre, comme l’épervier sur sa proie : de les baiser, de les porter sur ton cœur et par-tout… Tu valais quelque chose alors ; mais aujourd’hui !…

BELAMOUR, souriant.

Quel reproche avez-vous à me faire, si je suis encore à même de vous représenter ce précieux cadeau ?

LA COMTESSE, avec feu.

Est-il bien possible ! Eh bien, mon tendre ami, cette preuve d’attachement me désarme ! je te rends toute mon amitié : que je te la prouve de toute mon ame… Embrasse-moi. —

(En même tems elle s’est levée, a jetté ses bras autour du cou de Belamour, collé levres sur levres, pénétré dans la bouche du séduisant coiffeur, agacé sa langue, et soufflé jusqu’au fond de sa poitrine le feu du desir. Pendant cette brusque accolade, une main effrontée assiege la ceinture, met au jour la virilité de Belamour, la parcourt, l’excite et met savamment en usage le moyen qui réveille infailliblement cet animal quand il s’est laissé surprendre assoupi. La Comtesse s’enflamme elle-même à ce jeu de main. Elle ne quitte la bouche du coiffeur que pour s’abaisser jusqu’à l’objet qu’elle excite, toujours intéressant pour elle, toujours nouveau, qu’elle brûle de comparer à ce qu’il pouvait avoir été six ans auparavant. Ce n’est pas sans difficulté que ce joujou, fatigué des travaux de la veille et de ceux du jour, atteint son degré ordinaire d’extension et de roideur. Il y parvient pourtant, graces au magique secours de l’experte Comtesse. Elle est pour lors à genoux, et si près de son ancien hochet, qu’elle ne peut se retenir d’y porter la bouche. C’est un de ses caprices favoris ; Belamour, qui ne s’en souvenait plus, n’a pas le tems de prévenir cette brusque attaque. Quand il reconnaît qu’il s’agit de plus qu’un baiser, il fait un léger effort pour faire démordre la Dame ; mais, si elle quitte prise pour un moment, ce n’est qu’en demeurant maîtresse du rebelle boute-joie, et pour dire du ton le plus vif : —

Ne vous jouez pas à me contrarier, Belamour, je suis femme à le trancher net entre mes dents s’il essaie de tromper ma fantaisie…

(Vîte elle se remet à sa besogne, toujours à genoux : Belamour debout, s’appuie des deux mains contre la boiserie. Pendant qu’on le travaille, il tourne çà et là la tête avec l’expression de la gêne et presque du dépit. Mais c’est ce que l’exaltée fellatrice n’est point à portée d’observer. Bientôt pourtant ce singulier et lubrique moyen a son premier effet. Belamour est ému, laisse descendre ses regards sur la capricieuse Comtesse, ne réfléchit pas, sans un sentiment avantageux pour elle, à ce que le transport dont elle fait preuve a d’obligeant. L’amour-propre flatté, l’effervescence du sang, la vision agaçante d’un sein de neige palpitant, sur lequel planent les yeux ; les accens du plaisir, l’électricité sensuelle ; en un mot, tout concourt à la fois à séduire Belamour. La volupté le gagne insensiblement, elle circule de veine en veine, croît et va devenir extrême. Cette jouissance est d’autant plus délicieuse, qu’elle a d’abord été contrariée, et qu’elle est filée lentement. Il sent enfin que les écluses de la vie vont s’ouvrir, et croit qu’à ce terme du moins on va lui permettre la retraite ; mais au plus léger mouvement, les ciseaux d’ivoire se font sentir, et l’avertissent qu’il est dangereux pour lui de bouger. Il faut donc qu’il se résigne et darde dans cette bouche libertine le flot qu’on ne lui permet pas de répandre dehors. Avide de ce nectar prolifique, la Comtesse se garde bien de rien restituer. Cette premiere victoire remportée, elle se leve soudain, empoigne avec fermeté le trophée, se jette dans un fauteuil, entraîne sur elle le fortuné Belamour, et guide aussi-tôt le dard encore écumant contre certain orifice sur les levres duquel elle acheve de l’essuyer. Un frottement des plus vif obtient à l’instant un jet intérieur de cette liqueur dont la Comtesse porte des sources intarissables ; sur les bords ainsi lubrifiés, le boute-joie pressé, glisse et plonge à fond. Mais Belamour est délicat ; il n’est plus tems de faire le cruel ; cependant, il a l’amour-propre de vouloir toujours faire, avec distinction, l’office qu’exige de lui la position extrême où il se trouve. Fera-t-il les choses à demi ? C’est du plaisir réel qu’il doit à la généreuse Comtesse… Il prend son parti sur-le-champ ; il sait comment, au défaut des moyens ordinaires, (équivoques chez, lui pour le moment) il peut y suppléer, sur-tout avec la Comtesse, qu’il vient de reconnaître pour n’avoir perdu aucun de ses goûts. Belamour se dégage ; prompt comme l’éclair, tombe à ses pieds, prend sur chaque épaule une de ses cuisses d’albâtre, et lui rend, de la meilleure grace du monde, tout ce qu’elle vient de faire pour lui. — Ce dernier incident n’amuse pas infiniment le témoin caché (qu’on n’oublie point sans doute !) Cependant, la raison veut que la Marquise excuse cette infidélité forcée, et devenue nécessaire. La Comtesse, au moment de sa crise, bondit, se tord, sifle entre ses dents, sanglotte, mord un de ses bras, et mouille, selon son usage, la bouche du galant fellateur, qui, vaincu par l’exemple, n’ose avoir l’impolitesse de rejetter ce dont on lui fait part. — Cependant, de part et d’autre, l’ardeur du sang est appaisée : après cette chaude escarmouche, il ne reste aux combattans qu’un fond de mécontentement réciproque, qui fait que, toutes choses remises en ordre, ils seraient assez embarrassés de demeurer ensemble, si la Marquise ne les tirait pas d’affaire en reparaissant avec bruit, annoncé par la clôture simulée d’une porte, avant d’ouvrir celle par laquelle elle les rejoint.

LA COMTESSE, à son amie.

Enfin donc vous voilà ? Cette réponse a été bien longue !

LA MARQUISE.

Bien courte, voulez-vous dire ?

(Elle se remet
à sa toilette.)

LA COMTESSE.

Demandez au pauvre Belamour comme il s’est ennuyé !

LA MARQUISE.

Il ne répondra pas à cela y par exemple.

(Elle observe, dans son miroir Belamour, qui paraît un peu déconcerté. La Marquise, en passant par hasard la main dans la fente de ses juppons, a senti sa chemise humide. Pour s’assurer si c’est l’effet du superflu des ébats du matin, ou celui de l’arrivée de quelque chose que de légeres tranchées ont annoncé dès la veille, elle enjoint à Belamour de se retirer. Seule avec la Comtesse, elle s’éclaircit et trouve du sang.)

LA MARQUISE.

C’est tout de bon.

LA COMTESSE, avec humeur.

Peste de l’impromptu !

LA MARQUISE.

Àla rigueur, j’irais bien encore à l’opéra. Je déteste pourtant d’être hors de chez moi les premiers jours de cette disgrace. Mais ne voulant pas manquer à la parole que je t’ai donnée…

LA COMTESSE.

Eh, bon Dieu ! ce n’est pas l’opéra qui me tient au cœur : je n’y allais ce soir qu’à cause de toi ; oui, pour que tu ne m’échappasses point si je cessais de te garder à vue. Mais ce qui aurait suivi !

(Elle baise ses doigts.)

Ah ! pends-toi, ma chere, tu n’as pas le sens commun d’avoir cette saloperie-là précisément aujourd’hui.

LA MARQUISE.

De quoi s’agissait-il donc, enfin ?

LA COMTESSE.

Eh bien, puisqu’il faut vous le dire, Madame, la Couplet nous faisait souper ce soir, en façon de Filles, avec deux jeunes étrangers, Bienfaits (dit-elle) riches, bouillans de desirs, et qui ont demandé tout ce qu’il y a de plus libertin ; la… de ces femmes

(Elle sourit.)

comme nous serions en état d’en former, si notre sexe, doué de tant d’intelligence sur cet article, avait besoin pour cela d’aller à l’école…

LA MARQUISE, avec un peu d’ironie.

Et M. Couplet nous avait fait la faveur de penser à nous !

LA COMTESSE.

Je tiens à grand honneur cette préférence, tandis que tant en coquines de profession qu’en amatrices (ou amateurs, pour parler plus correctement,) elle a sous la main les plus fortes, besogneuses de Paris.

LA MARQUISE.

J’avoue que je n’ai pas d’abord senti le beau côté de son projet.

LA COMTESSE, finement.

Je crois qu’elle a parlé aussi, mais à mots, couverts, de cinquante louis : cela ne vous regardait pas, vous qui, depuis que vous êtes veuve, regorgez d’or et ne travaillez plus que pour l’honneur ; mais moi, qui suis en tutelle, et ne réussis pas toujours a désenchanter les écus captifs de Mons Sourcillac, j’aurais fort bien, ce me semble, empoché ces cinquante louis-là. Vous voyez, ma chere, que la perte d’une occasion telle que celle de ce soir se répare difficilement.

LA MARQUISE.

J’en suis désolée à cause de toi, ma chere : quant à moi, j’aurais très-mal figuré là, je ne suis nullement en train…

LA COMTESSE.

On aurait su vous y mettre, Madame.

LA MARQUISE.

Mais, vous irez toujours ? Rien n’empêche.

LA COMTESSE.

Reste à savoir si cela ferait le compte de la Couplet, et si ces lurons, qui paraissent affamés de plaisir, se contenteraient d’une seule convive. Ce n’est pas qu’au besoin je ne me chargeasse bien de la commission. Ah, parbleu ! je voudrais vous mettre à sec les cassolettes de ces petits fanfarons et faire aller tête basse pendant huit jours leurs engins si fringans… Les trios ne me font pas peur.

LA MARQUISE.

L’aventure de Tournesol et compagnie fait preuve même de votre goût pour les chœurs.

LA COMTESSE.

C’en était, cette fois, un à grand orchestre. Mais, je voudrais vous y voir, vous qui faites toujours un peu la sucrée ; je gage qu’en pareil concert vous feriez tout aussi bien qu’une autre votre partie à livre ouvert.

LA MARQUISE.

Cela est très-possible, et je veux même quelque jour m’en donner le plaisir. Jusqu’à présent je ne me suis signalée qu’en petit comité, mais j’imagine que quelque grande représentation ferait agréablement diversion à la monotonie de mes plaisirs, et donnerait un nouveau lustre à mon célebre savoir-faire.

LA COMTESSE, avec feu.

Je te ménagerai cela, moi. Mais, c’est qu’aussi tu ne sais profiter de rien : tandis que notre céleste confrairie existait, tu n’as pas eu le bon sens de te mêler dans les grandes échauffourées. Je n’en ai pas. Dieu merci, manqué une. Tu n’aurais pas fait ton chemin, au moins ?

LA MARQUISE.

N’y pensons plus : puisqu’il n’y a rien de stable au monde, rien de doux dont la méchanceté des envieux ne vienne à bout de priver le petit nombre qui saurait parvenir à se rendre content, il faut bien s’accommoder aux circonstances et prendre du plaisir où l’on peut en trouver. Il y a vraiment des jours où j’envie le bonheur d’une fille de bordel.

LA COMTESSE, lui serrant la main.

Bravo, ma fille. Voilà de la bonne philosophie ; ce que tu viens de dire est presque digne de moi. Je te souhaiterais… par exemple, de tomber, comme cela m’est une fois arrivé, dans un essaim de moines !

LA MARQUISE, se récriant.

Fi donc ! J’ai toute cette race en horreur.

LA COMTESSE.

Doucement, s’il vous plaît : avant de juger une chose, il faut connaître ce qu’elle peut valoir. Écoutez, ce que je vais vous dire, et vous crierez, (si vous l’osez) après, fi donc. — À seize ans…

(La Marquise sonne.)

Vous ne voulez donc pas de mon histoire ?…

LA MARQUISE.

Je l’entendrai dans un moment avec plaisir, par la seule raison qu’elle vous intéresse, car rien au monde ne viendrait à bout de me faire goûter la moinaille.

(Belamour paraît.) (À lui.)

C’est pour achever…

(Belamour touche à peine d’un côté la chevelure de sa Maîtresse, que de l’autre la Comtesse met tout en désordre.)

Eh bien ! eh bien ! quelle extravagance !

LA COMTESSE.

Tu te moques, je pense ! Je suis faite comme un petit voleur, et tu crois que je vais te laisser adoniser ? Nous n’avons rien de marquant à faire, nous demeurons ensemble…

(À Belamour.)

Une baigneuse à Madame.

(Belamour n’a pas
l’air d’être fort content.)

Oui, Monsieur Belamour, c’est comme cela. Vous aurez tout le tems, une autre fois, de faire votre chef-d’œuvre.

(Belamour marque quelque dépit. La Comtesse chante les vers suivans, tirés d’une Ariette de la Servante-maîtresse.

« Eh bien ! ne fait-il pas la mine !
Comment ! Je crois qu’il se mutine !»

LA MARQUISE, rencontrant
un regard expressif de Belamour qui semble demander qu’elle lui fasse raison de la Comtesse, chante, en riant, la fin de la même Ariette.

« Minette le veut ainsi ;
Elle est maîtresse ici. »

(Belamour finit par rire de ces joyeux caprices.)

LA MARQUISE.

Et votre course donc, M. la Comtesse ?

LA COMTESSE.

Àpropos ; je l’oubliais tout net.

(Elle regarde
à sa montre.)

L’heure est ma foi presque passée… Mais… Oui : je puis écrire, cela fera tout aussi bien. Fais-moi donner ce qu’il faut, je te prie.

LA MARQUISE, à Belamour.

Avancez cette table à Madame…

(À la Comtesse.)

Tout y est. Ce nouvel arrangement me plaît fort ; nous ne nous quittons plus.

LA COMTESSE.

Selon la réponse qu’on va me faire. C’est pour ce que tu sais que j’écris… Si…

LA MARQUISE, souriant.

Je t’entends à merveilles.

LA COMTESSE.

Mais, ne pourrions-nous pas dîner de bonne heure ?

LA MARQUISE.

Comme tu voudras.

LA COMTESSE.

Aussi-tôt que mon billet sera fini. Je me sens un appétit de diable.

LA MARQUISE, à Belamour.

Envoyez de la lumiere, et dites qu’on serve le plutôt qu’on pourra.

(La Comtesse est déja penchée sur son papier, et la Marquise croit pouvoir faire à l’heureux coiffeur une mine délicieuse, à laquelle (surprenant un regard furtif de la Comtesse, qui sourit) il ne peut répondre que par un salut profond, avec le sérieux du plus grand respect…

(Il se retire.)

Le billet s’acheve. Presque en même-tems on annonce à ces Dames qu’elles sont servies.

LA COMTESSE, s’en allant
avec son amie, lui dit :

Souvenez-vous pourtant que je ne vous tiens pas quitte de mon aventure Bernardine…

(Quelque chose qui se passe au même moment sous leurs yeux fait diversion…)

Fin de la quatrieme Partie.

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