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LE DIABLE AU CORPS.
Qui donc étaient ces deux Cavaliers survenus si tard avec la petite Comtesse de Motte-en-feu chez notre Marquise, et qui furent témoins du malheureux échec arrivé, dans la chambre de Nicole, à la barbe d’Hilarion ? — La suite de ces aventures, cher Lecteur, vous fera connaître ces deux personnages qui ne vous sont pas, au surplus, absolument étrangers.
NICOLE, que nous avons
laissée enfermée chez elle, boudant, débarrassée de ses
tresses, mais non tout-à-fait encore des vapeurs de son
Malaga soporifique, s’était, malgré son chagrin, laissée
aller au sommeil. — Il pouvait y avoir environ deux
heures qu’elle reposait et l’effet du breuvage tendait assez
pour lors, à sa fin, pour que le bruit que faisait quelqu’un
se fit entendre : on grattait et frappait alternativement à
la porte.
— Qui va là ?
UNE VOIX, sourde.
Quelqu’un. — Ouvrez, s’il vous plaît ?
(Point de réponse… Un moment de silence, on gratte… on frappe…)
Mademoiselle ?
NICOLE, avec humeur.
Qui est-ce ?
LA VOIX.
Faites-moi la favur d’ouvrir.
NICOLE, en fureur.
Ah ! race de vipere ! si j’ouvrais, ce serait pour te frotter comme il faut. Dis donc, infâme bardache, as-tu juré de ne me laisser aucun repos ?…
LA VOIX.
Chut, chut. — Écoutez-moi.
NICOLE, très-haut.
Va, triple-gueux. Va-t-en emboudiner le derriere de ton excrément de capucin. — Va, seringue de Satan !…
(On gratte : on frappe toujours.)
LA VOIX.
Jé né suis pas cé qué bous pensez. Au contraire…
NICOLE.
Gredins ! ne me forcez pas à me lever. — Vous avez beau, maudits embrenés, être là deux pour chercher à me faire piece. Je me fous de vous.
LA VOIX, d’un ton gai.
Hé, sandis ! C’est pour avoir cet honnur-là qué jé viens. Jé né demande rien autre…
Cette plaisanterie faisait un d’autant plus mauvais effet, à travers la noire humeur dont Nicole était pour le moment dominée, que Belamour, assez facétieux personnage, gasconnait parfois avec beaucoup d’agrément, et pour lors prononçait exactement comme la personne qui se trouvait à cette porte. Comme, au surplus, la voix se voilait à dessein et ne donnait de son qu’autant qu’il en fallait pour être entendue, nulle différence assez frappante pour qu’on pût être sûr que ce causeur n’était point Belamour. — En conséquence, plus de réplique du dedans : dehors, on continue de gratter. — Soudain la porte s’ouvre.
Nicole s’était levée doucement, avait pris la pelle de sa cheminée, et se ruant en même-tems dans le corridor, croyait bien, en alongeant un grand coup de pelle, assommer à travers les ténebres, l’un de ces insolens mystificateurs, qu’elle y supposait. Elle avait fait avec la clef un léger bruit avant que la porte ne s’ouvrît. Elle jugeait donc que ces petits Messieurs auraient un peu reculé : dans ce cas, il convenait qu’elle avançât pour les atteindre. — Mais, au contraire, le pacifique visiteur bien persuadé que, si l’on se levait, c’est qu’on était détrompée, et qu’on ouvrait d’amitié ; ce personnage, dis-je, loin de s’éloigner, se serrait contre la porte, et par bonheur pour son crâne, il en était si près que le terrible coup de pelle l’outre-passa ; frappant la muraille à faux, il n’eut aucun mal : au contraire, un corps tout de charmes se précipitant sur le sien, il se trouva face à face, n’eut qu’un bras à jeter pour assujettir la soubrette, qui, d’ailleurs, surprise ainsi, faillit se trouver mal de frayeur, et lâcha sa pelle, qui fit un bruit diabolique en bondissant sur des carreaux de marbre. Alors :
LA VOIX.
Hé donc ! tout doux, charmante lutine. Honni soit qui viendrait céans pour vous faire du mal.
Ce qui prouvait, en effet, les bénignes intentions du noctambule embrasseur, c’est que, tout en les annonçant de bouche, il les justifiait, titillant déja, de la main qu’il avait libre, un point privilégié que, chez. Nicole, on ne pouvait toucher sans qu’aussi-tôt on éteignit dans son cœur toute colérique passion. — Ô puissance de cette ravissante insulte ! Soudain, muette pour les injures, souple dans les bras inconnus qui la pressent et l’amusent ; ne cherchant nullement à s’en dégager, mais bien plutôt fléchissant, sans y penser, les genoux et se renversant quelque peu… Quelle ouverture ne donne-t-elle pas aux explications qu’on peut être dans le cas de lui donner à-propos d’une aussi singuliere visite ! Elle est au fait de son objet quand un long, gros, dur et brûlant boule-joie vient s’emparer du poste qu’un doigt habile avait préalablement sillonné. Elle est au fait, car on l’a mis tout entier, et c’est alors seulement que tout ce qu’elle sait… c’est que ce n’est point celui de Belamour.
NICOLE, résignée et soupirant.
Sachons donc ce que tout ceci pourra devenir.
(Un baiser lui ferme la bouche ; elle est soulevée : on l’emporte dans la chambre.
— À droite,
(dit-elle.) En effet, on va trébucher contre un lit ; on l’y renverse ; et, zag-zag, en deux coups de reins le demi-viol est consommé.
Dieu te le rende !
(dit-elle en soupirant ;) elle croit apparemment que c’est là tout ce qu’on lui destine : mais elle se trompe : le charme de la premiere accolade est à peine dissipé, que déja s’y lie celui d’une seconde.
— Du moins,
(dit-elle en s’accordant)
fait-il bon n’être pas réveillée pour rien.
Et la voilà, d’un cœur !… à la besogne, qui est bientôt achevée.
— Çà, mon ami !
(sentant que tout pourrait bien n’être pas dit encore)
nous ne sommes pas au mieux de cette maniere : puisque le diable s’en mêle et qu’il faut que cela dure, ayons du moins nos aises : chemin faisant, j’aurai peut-être la satisfaction d’apprendre avec qui j’en découds.
LA VOIX.
Jé suis…
NICOLE, interrompant.
Un excellent tapeur d’abord ; et le porteur d’un braquemart adorable.
LA VOIX,, gaiement.
Tout à votre service, la poule, et vous allez voir…
NICOLE, l’imitant.
Comme bon vous semblera, poulet, et que je meure si je mets le moindre obstacle à votre bonne volonté… Vous avez des manieres…
(Elle est déja dans le cas de s’en appercevoir)
qui charmeraient plus difficile que moi.
(Pendant cet agréable colloque elle déshabillait en grande hâte le nocturne visiteur… Elle ne lui laisse pas même sa chemise. Nicole aussi, qui n’est pas à demi-complaisante, a quitté la sienne. — Au lit pour lors, non dedans, mais dessus, voilà nos deux champions qui s’accollent avec fureur, s’enchevêtrent, s’enclouent, se balottent, se trémoussent, se mordent, bondissent, vagissent, se contre-poussent à se disloquer les membres ; se distilent enfin l’un dans l’autre, et meurent de plaisir… La fortunée Nicole, à bon droit curieuse, ouvre déja la bouche pour demander tout de bon qui peut être ce vaillant compere, mais il recommence à limer si vivement, qu’elle conçoit que le moment des explications n’est pas encore arrivé pour lui. — Nous avons déja vu la brave Nicole ne pas vouloir demeurer en reste, en semblable occurence, avec ce bélître d’Hilarion. Bien moins, dans cette très-différente aventure, saignera-t-elle du nez ?)
NICOLE.
Oui !… c’est ainsi ! — Ah, foutre ! Nous verrons qui de nous deux demandera le premier grace… Tu en veux donc, l’ami ! — Tiens… on t’en donnera… là… là… vois-tu… là… là… là… fous… bon… courage… dru, dru, mon fils… ne crains pas de me fatiguer… vas… alonge… vas… toujours… Tu presses le tems !… eh bien :
(Elle le presse
davantage encore.)
Tiens… tiens… tiens… est-ce comme cela… que tu l’aimes !… Prends garde… tu as failli déconner… c’est cela !… Çà, broyons-en… ca…ma…rade… Ha !… ha !… fou… fou… ou… ou… outre !… En voilà… je crois… en… en… en… en voilà… a… a… ah !…
(Soufflant ce dernier sanglot jusqu’au fond de la poitrine de l’indomptable fouteur, elle lui fiche sa langue brûlante. Celle qui l’avait cherchée ferraille avec elle pendant l’indescriptible crise de leur jouissance. Ils ne parlent plus, ils sont foudroyés de plaisir.)
NICOLE, ressuscitant.
Mais, que je suis donc sotte ! J’ai de quoi faire du feu et n’ai pas encore imaginé d’allumer une bougie !
(Elle se précipite à bas du lit, court à son briquet et frappe la pierre.)
LA VOIX.
Hé cadédis, à quoi bon cela ! Pose l’amadoue sur les levres dé cé con céleste, il y aura du feu tout dé suite.
(Nicole obtient enfin une étincelle et fait de la clarté.)
NICOLE, un peu confuse.
Ah, c’est vous, Monsieur !
(C’est que c’est l’une des deux figures mâles étrangères qui s’étaient trouvées à l’amputation de la fameuse barbe.).
LA VOIX, avec feu.
Hé, oui, sandis, c’est moi. Lé Chévalier dé Rapignac, lé plus fortuné gentilhomme du Périgord.
NICOLE, poliment.
Je n’avais pas l’honneur de vous connaître, Monsieur, et je ne pense pas avoir eu celui de vous voir jamais à Paris, chez Madame.
LE CHEVALIER, d’un ton fat.
Qué si, qué si, mon cur. Ta maîtresse mé connaît… mais beaucoup… et démande encore à ta camarade Flipine… démande sulement.
NICOLE.
Certainement, M. le Chevalier, avec un mérite tel que le vôtre…
(Les yeux fixés sur le
boute-joie)
vous devez…
LE CHEVALIER, interrompant.
Oh ! ma fille, moins dé cérémonie, ou jé souffle. Dans l’ovscurité tu mé parais bien plus aimable, sandis ! Jé suis Chévalier, jé lé sais mieux qué personne, mais pour toi jé suis… l’ami, camarade, comme tu disais fort bien pendant qué nous faisions céla. — Eh ! té dis-jé, moi, Madémoiselle ?
NICOLE, riant.
Vous avez l’air d’être un bon enfant !
LE CHEVALIER.
Tu vois.
(Il guide de son regard celui de Nicole sur son engin, qu’il expose avantageusement.)
NICOLE.
J’ai fait mieux que de voir, ma foi.
LE CHEVALIER.
Mais, tout n’est pas dit encore. Viens, viens ma luronne, Dame Bénus né té vaut pas, sur mon ame. — Cépendant, jé veux être dans ton lit comme à la guerre, le Dieu-Mars.
(Pendant qu’il parlait, Nicole écoutait, édifiée de voir que la contenance du fier boute-joie ne démentait en rien les propos de l’orateur : en même-tems elle se purifiait des onctueuses attestations de ses ébats précédens et mettait à cette toilette tout le petit art de dévergonderie qui pouvait entretenir les bonnes dispositions du solide Chevalier. — La proposition qui va suivre était dangereuse : elle la risque pourtant.)
NICOLE.
Mon cher Chevalier jugerait-il à propos d’en faire autant ?
(Elle fait en même-tems un pas vers lui, le pot-à-l’eau, la cuvette dans les mains, et une serviette sous le bras.
LE CHEVALIER, sautant à bas du lit…
Ah, dé toute mon ame. Lave dé tes belles mains cé pétit monsiur-là…
NICOLE, souriant et lavant.
Pas tant petit, ne vous déplaise.
(Cette seconde toilette se fait le plus gaiement du monde. Pendant que Nicole verse de l’eau sur l’inamollissable engin, le patine, le caresse, et le fait trotter dans sa main de maniere à faire aller, peut-être, au plus loin les choses (si ce n’était ce qui s’est déja passé), l’heureux Chevalier promene ses mains sur les innombrables beautés de la soubrette, baise et bouche, et tetons, et bras, manie les superbes cheveux, affranchis de la coiffe de nuit pendant la bagarre. Descendu enfin le long du rable, il semble saisi d’une inspiration subite, et fait tourner sur elle-même la docile Nicole au moment où
elle pose cuvette et pot-à-l’eau…
LE CHEVALIER.
Tout est con chez, cette divinité !
En même-tems il tombe à genoux, se fait un masque des superbes fesses de son amie, la saisit aux cuisses, se remet debout, la soulevant de terre et reculant vers le lit. Il s’y jette tout de son long sur le dos, dirigeant pour lors en avant la tête et le haut du corps de la soubrette, et laissant jambes et cuisses par delà les épaules. Dans cette attitude, il a le superbe cul sur les yeux et sa bouche est croisée de cette entaille magique où la Nature a fixé le siege des voluptés. En même-tems, l’intéressant et fier boute-joie se dresse contre les yeux de Nicole, déja provoquée par une langue qui n’est pas la gauche et peu complaisante langue de l’automate Hilarion.
NICOLE, avec transport.
Ah ! c’est bien chez, toi que tout est vit.
Cet éloge est à peine prononcé que déja sa bouche, qui ne veut pas se laisser vaincre de procédés par celle du Chevalier, s’est remplie du frais et rubicon bigarreau dont l’orgueilleux engin est couronné ; la folle fredonne, en cette posture, une espece d’air en remuant les doigts le long de cette étrange clarinette, à laquelle ce doigté ne laisse pas de causer un vif surcroît de plaisir. Elle ne dédaigne point de caresser aussi les ornemens inférieurs, ni même de postillonner légérement ce réduit plus inférieur encore, que la Nature a fait le quiproquo de ne pas rendre absolument insensible aux atteintes variées de la volupté. Ces stimulantes manœuvres ont bientôt conduit l’ardent Chevalier au même degré de prurit que sa langue fait éprouver à Nicole ; ils sont mutuellement électrisés au même instant, et l’élixir de vie que reçoit dans sa bouche l’enchanté fellateur est aussi-tôt quadruplement restitué à celle de l’expirante fellatrice. Deux déterminés ivrognes ne vuident pas leurs verres avec autant de ferveur qu’en ont nos capricieux exaltés à savourer l’huile essentielle de Cythere. L’un et l’autre semblent desirer de tarir les sources où ils viennent de s’abreuver. — Enfin, il est tems d’avoir un moment de relâche. On reprend ses chemises après s’être bien rincé la bouche, d’abord avec de l’eau ; ensuite chacun avec un petit verre d’excellent Marasquin, dont Nicole s’est à propos souvenue d’avoir encore un flacon échappé, par bonheur, à l’intempérance du vilain Hilarion. — Après cette agréable et non moins utile restauration, nos acteurs sont forcés de céder au sommeil, car dès ce moment le Dieu de Lampsaque, qui se trouvait avec raison suffisamment honoré, refusa de seconder leurs desirs ultérieurs. Mais au réveil, qui fut un peu hâté chez le brave Rapignac par Nicole, la premiere en disposition de reprendre le fil du discours, il y eut un nouvel assaut trop semblable aux précédens pour que je doive prendre la peine de le décrire. La seule variation remarquable fut que la luronne, qui pour lors se faisait levretter, étant tombée en crise plutôt que son limeur (non pas maté, mais un peu tari), celui-ci crut qu’elle ne perdrait pas grand’chose à lui laisser darder dans le réduit voisin son essence amoureuse. Ainsi donc, en habile enfileur, il fit à l’improviste une passe de la boutonniere à l’œillet, mais cette tricherie fut si prompte, si adroite, et réussit si bien, graces à l’abondante onction dont la donzelle venait de saucer le succulent braquemart, que la bonne créature de Nicole (assez aguerrie sur l’article, comme nous l’avons dit ailleurs) ne fit que rire du tour et s’y prêta de la meilleure grace du monde. — Après l’affaire :
NICOLE.
Avouez donc que vous êtes un bougre, M. le Chevalier ?
LE CHEVALIER.
Hé, sandis ! qui né lé déviendrait pas en l’honnur dé cé beau cul-là !
NICOLE.
Àla bonne heure : mais sans tirer à conséquence.
LE CHEVALIER.
Je vais à l’instant réparer…
NICOLE, se refusant.
Non, mon cher : si vous êtes homme à mettre à tout ceci quelque suite…
LE CHEVALIER, avec feu.
Dé la suite, mon cur ! Qué jé dévienne chien si jé né démure jusqu’au jugement dernier lé trés-humble et fidele foutur dé la sublime Nicole.
NICOLE, avec un baiser.
Eh bien, gardons une poire pour la soif.
LE CHEVALIER.
Cap-dé-bious !
(Il lui fait toucher ses génitoires.)
En voilà deux, mon chou, qui né sont pas poires molles.
NICOLE, riant.
Ce sont des pommes, bijou ; c’est du court-pendu…
Laissons les pauvretés que, sur ce ton, purent ajouter deux êtres qui n’avaient pas tout-à-fait reçu leur légitime en esprit, et disons un mot de ce qui se passait ailleurs, pendant qu’ils employaient si bien leurs momens.
Après le coup de théatre de la séraphique barbe immolée chez Nicole, les spectateurs s’étaient dispersés. On avait conduit dans deux appartemens séparés, M. Dupeville (le même dont il a été beaucoup question dans le 1. Volume de cet Ouvrage) et M. le Chevalier de Rapignac, celui qui vient de paraître sur la scene : Dupeville demeura fort tranquillement chez lui, pendant que le démon de la luxure faisait chercher à l’autre les aventures récemment décrites. Quant à la Comtesse, on ne vint point à bout de lui faire agréer un lit isolé. Soit que cette endiablée eut reposé pendant quelques jours, ce qui ne lui était pas fort ordinaire, soit que l’attrait d’une jouissance, dont elle était privée depuis près de six mois, eut enflammé son imagination capricieuse jusqu’au délire, elle voulut absolument demeurer chez la Marquise et partager son lit. Dieu sait la vie qu’on y mena. La Marquise fut pendant deux heures entieres lutinée et forcée de lutiner. Tous les exercices de la tribaderie la plus sublimée furent repassés, coulés à fond. Jusques au fameux godemiché fourchu, vendu jadis par Bricon, et qui parut solemnellement sur la scene, rien ne fut oublié dans cette chaude reprise de liesse. Cependant, mis et reçu par la petite de Motte-en-feu, du moins ce joujou ne fut pas reçu par la Marquise à cause de sa grossesse : et à cela près tout fut, de part et d’autre, aussi bien rendu que prêté, et la clôture de ces féminins ébats fut un aveu réciproque qu’avec de semblables ressources le beau sexe pouvait fort bien se passer de celui qui se fait tant valoir, impose des loix si gênantes, et va souvent moins loin avec ses moyens de réalité, qu’on ne va, s’en passant, avec les moyens d’illusion. Ces Dames étaient lasses comme des couriers de bénéfices quand le sommeil eut enfin pitié de leur délicatesse. Vers onze heures du matin elles s’éveillerent moulues et se sentant la nécessité de ne pas se presser d’être debout. C’était l’occasion de parler d’affaires, de se confier tout ce qui s’était passé depuis qu’on ne s’était vu ; combien de passades, de caprices n’avoua pas notre petite dissolue au blond-ardent ! Mais la Marquise crut devoir faire mystere de son extrême-onction, et des suites, et de la scene avec Mahomet-Hilarion. Il fut enfin question des motifs pour lesquels trois personnes, qui, quoique connaissances, n’en étaient pas à voyager ensemble, de nuit, pouvaient être ainsi venues au Château :
LA MARQUISE.
Je t’avoue, ma chere, que depuis notre gageure, j’avais totalement oublié M. de Rapignac. Quant à Dupeville, depuis que je vis à la campagne, j’ignorais s’il était encore au monde.
LA COMTESSE.
La question, en effet, n’est pas bien décidée. Si on appelle vivre, aller, venir, manger, dormir, porter un habit et ne pas pourrir debout, Dupeville vit encore ; mais comme il ne vaut pas même le plus caduc des Soprani, je le dis, moi, mort et très-mort, en dépit des apparences.
LA MARQUISE.
C’est donc fait de lui ? là ; sans appel ? L’opération, dont je me souviens que tu m’as parlé, se fit donc, et…
LA COMTESSE.
L’annulla tout de bon. Au surplus je n’ai pas été curieuse de voir les ruines de sa virilité bistourisée ; mais je tiens du pauvre diable lui-même, qu’il ne peut plus se fourrer nulle part…
LA MARQUISE.
Ouf !
LA COMTESSE.
Il n’y a plus pour lui de crise d’aucun genre. L’imagination, des yeux, des doigts, une langue, voilà les seuls moyens qui lui restent…
LA MARQUISE.
Quoiqu’avec la philosophie de circonstances que peut se forger un homme de bon-sens, ces moyens-là doivent mener encore très-loin, je plains cependant de toute mon ame l’honnête Dupeville…
LA COMTESSE.
Tu ne me demandes plus ce qu’il peut te vouloir ?
LA MARQUISE, froidement.
J’ai pensé qu’il t’accompagnait : rien de plus.
LA COMTESSE.
Brrr ! c’est bien autre chose vraiment ! Il te veut quelque chose : directement et bien sérieusement à toi.
LA MARQUISE.
Nous saurons ce que c’est, apparemment ?
LA COMTESSE.
Ce qu’il y a d’assez plaisant, c’est que Rapignac et Dupeville se sont justement fourré le même projet en tête. L’un et l’autre viennent ici te faire part de leurs vues, et les soumettre à ta décision. Celui que tu favoriseras se propose de rester ; si tous deux échouent, nous les renverrons à Paris, et je te ferai compagnie dans ce champêtre séjour autant que bon te semblera.
LA MARQUISE, l’embrassant.
Ta complaisance me charme. Mais ces gens-là, qu’attendent-ils de moi ?
LA COMTESSE.
Devine.
LA MARQUISE.
Dupeville aurait-il souffert au jeu, ou dans son crédit quelque dommage considérable ? Et serais-je assez heureuse pour pouvoir l’obliger ? Il n’a qu’à dire un mot…
LA COMTESSE.
Sa concurrence avec un Chevalier gascon devait, en effet, te fournir cette idée ; mais elle est sans fondement. — Une autre conjecture ?
LA MARQUISE.
Oh, laisse-moi l’esprit en repos. Ils parleront, ou se tairont : cela m’est tout-à-fait égal, et je n’ai nulle envie de savoir leur secret…
LA COMTESSE.
Je me suis cependant chargée de te l’apprendre ; et je me flattais, par la tournure que j’avais choisie, de piquer un peu ta curiosité. — Serais-tu femme à te remarier ?
LA MARQUISE.
Me remarier, moi ? La ridicule question ! Oh non ! non, ma chere amie. Je ne me remarierai jamais.
LA COMTESSE.
On songe pourtant tout de bon à t’épouser.
LA MARQUISE.
Ces Messieurs ?
LA COMTESSE.
Tous deux, si la loi pouvait le permettre : mais du moins l’un ou l’autre.
LA MARQUISE.
Ils extravaguent ! Moi, grace au ciel, jeune encore, jolie, riche et folle de plaisir ! Moi, renoncer à ma liberté, le plus cher de tous mes biens !… Mais quel démon ennemi de mon repos a pu leur suggérer cette idée ?…
LA COMTESSE.
Là, là : calme-toi. Je ne me serais mêlée d’arranger cette affaire qu’autant qu’elle aurait pu te paraître agréable. N’en parlons plus : tu leur diras tes raisons ; les leurs (je peux te le dire d’avance) sont heureusement en défaut…