7 · LA MARQUISE
Peut-on les savoir ?
LA COMTESSE.
Je ne sais rien taire, moi. — Le bruit s’était répandu que ta petite-vérole t’avait défigurée. À partir de là, chacun de tes aspirans pouvait supposer que tu renoncerais à ta vie mondaine et bruyante. — Elle sera toujours aimable, toujours d’une charmante société, disait Dupeville, je n’ai besoin de rien de plus : elle a du bien, j’en ai deux fois davantage. Nous tiendrions une délicieuse maison…
LA MARQUISE, gasconnant.
Et Monsou dé Rapignac ?
(Naturellement.)
Quel était son calcul ?
LA COMTESSE, gasconnant.
Sandis ! J’ai pitié dé cetté femme-là ! Son acquécident mé fend lé cur. À la flur dé l’âge, sans beauté, délaissée, mélancolique, elle crévérait dé chagrin si quelqué galant homme né vénait générusement à son sécours. Jé vux être cé galant homme-là. Jé né suis pas opulent, par malhur, mais j’ai mes pétites ressources.
LA MARQUISE.
Elles sont en effet connues ; Monsieur vole au jeu. Les eaux, les foires sont ses terres ; l’argent des sots ses revenus ; l’effronterie et l’impunité, les soutiens actuels de sa lucrative industrie.
LA COMTESSE.
Ahye, ahye ! Je vois d’ici que Mons de Rapignac n’épousera point.
(Pendant ce couplet la
Marquise a sonné.)
(Philippine paraît.)
LA MARQUISE, à son amie.
Que veux-tu pour déjeûner ?
LA COMTESSE.
Un consommé : rien de plus.
LA MARQUISE.
J’avais la même idée pour moi.
(À Philippine.)
Allez, Philippine, demander deux consommés… Qu’on fasse vîte…
LA COMTESSE, à Philippine.
Un moment, ma petite.
(Bas à la Marquise.)
Ne pourrait-on pas faire apporter cela par ce drôle de corps qui vint hier soir nous annoncer…
LA MARQUISE.
Par Félix ?
LA COMTESSE.
Félix, ou comme on voudra ; mais pendant mon sommeil cette peste de mine ne m’est pas sortie de l’imagination.
LA MARQUISE, souriant.
Voici le pendant de l’envie de Joujou !
LA COMTESSE.
Ah ! tu m’accorderas que ceci vaut infiniment mieux ?
LA MARQUISE.
Oui, et non :
(À Philippine plus haut.)
— Philippine, que ce soit Félix qui nous apporte le déjeuner.
PHILIPPINE.
Fort bien, Madame.
(Elle sort.)
Pendant que Philippine est absente, la Marquise raconte à son amie ce qu’était Félix avant qu’elle le prît à son service. — Elle ajoute :
LA MARQUISE.
C’est une fleur dans ce moment, mais, bientôt cela ne sera plus rien. Corps frêle, ame commune ; peu d’esprit ; plus d’espiéglerie que de sensibilité ; des goûts affreux : car ce petit garnement est déja bien plus déterminé bardache que Belamour, sans en avoir les aimables qualités, et tout au moins aussi culiste que Boujaron, sans en avoir l’énergie de caractere !
LA COMTESSE.
Et tu gardes cela ?
LA MARQUISE.
Qu’en faire ?
LA COMTESSE, gaiement.
Un présent à Minette. Donne, donne-moi vîte ce précieux galopin.
LA MARQUISE.
Voilà comme vous profitez, du panégyrique que je viens de faire ! Vous n’êtes pas dégoûtée du petit impur ?
LA COMTESSE, l’embrassant.
Ah, bien au contraire ! Tu me vois dans l’enchantement. Je veux, à tout prix, ce Félix. Si tu ne me le cedes pas, je l’enleve ; je me l’attacherai ; je ferai sa petite fortune. Quel plaisir d’avoir une jolie créature qui, d’après ce que tu m’en dis, fera son capital de ce que mes autres chalands ne m’accordent gueres que par complaisance. Je me ferai donc loyoliser à discrétion ! Je ferai loyoliser mes fouteurs tant que bon me semblera ! Quand, vers la fin d’un assaut, je sentirai décliner la vigueur de mon champion, Félix aussi-tôt, appellé comme un corps de réserve, vous enfilera mon gaillard et ressuscitera les desirs…
(Elle chante avec charge :)
Il me semble déja
Que je vois tout cela.
(De la Laitiere et les Chasseurs.)
Que je vais être heureuse !
(Elle se jette sur la Marquise et lui fait avec pétulance cent polissonneries.)
LA MARQUISE, gaiement.
Eh bien, eh bien ! Quelle vivacité ! Que diable voulez-vous que je fasse à ce cul scélérat que vous trémoussez, avec tant de grace ! Je n’ai pas, moi, l’honneur d’être M. Félix.
LA COMTESSE.
Qu’il se dépêche donc ce petit bougre-là. L’heureuse rencontre que je fais de lui me décide à me donner enfin un de ces Jokeys qui commencent à devenir à la mode,
LA MARQUISE.
Je les trouve bien ridicules. Cet attirail d’écurie ! ces cheveux plats ! ces chapeaux à la Quaker !…
LA COMTESSE.
Je déteste pour le moins autant que toi toute imitation anglaise, et sur-tout j’en veux aux Anglais eux-mêmes, qui, selon moi, sont d’ennuyeux philosophes et de tristes fouteurs…
LA MARQUISE, avec malice.
Mais, leurs Lords de la cité payent avec assez de magnificence.
LA COMTESSE.
Beaucoup mieux que nos marquis, vrais ou faux, quand ils vont à Londres. — Mais cela nous mènerait trop loin. Revenons aux Jokeys. J’aime à la folie ces charmans enfans qui le jour galoppent tant qu’on veut, et la nuit se prêtent comme on l’entend au bonheur de tout le monde. Je te le prédis, l’usage des Jokeys durera.
LA MARQUISE.
Nous verrons. Au surplus, tu peux disposer de Félix, et… Si tu veux, je vais te faire tout-à-l’heure, à son sujet, un petit plaisir.
LA COMTESSE, vivement.
Un très-grand, si c’est de le faire entrer sur l’heure en exercice des fonctions que je lui destine.
LA MARQUISE.
C’était mon idée. — Félix dans un moment apportera nos consommés. Laisse-moi jouer la comédie. Tu feras semblant de dormir bien fort ; tu te seras arrangée de maniere que, moi, sortant du lit, je puisse sans affectation laisser à découvert et dans la posture la plus favorable à tes vues, le superbe objet des futurs services de mon petit libertin. Je lui ferai signe de marcher bien doucement, et moi-même je mettrai la plus grande attention à ne faire aucun bruit en passant dans mon cabinet de toilette. Ronfle alors : je gage qu’avant cinq minutes le garnement te manque de respect et que, malgré la liberté du choix, la plus difficile de tes deux bagues est habilement enfilée.
LA COMTESSE.
Aurait-il bien l’esprit de me faire cette gentillesse !
LA MARQUISE.
Éprouve.
LA COMTESSE, avec transport.
Je serais femme à l’adorer.
LA MARQUISE.
Chut. On vient. — C’est lui sans doute : songeons à nos rôles.
(La Comtesse se ploye de façon que, la tête enfoncée dans un oreiller, elle a le cul au-delà des bords du lit ; mais elle est encore couverte.
Félix entre, portant les consommés. La Marquise, assise dans le lit, lui fait (d’une mine et d’un doigt sur la bouche) signe de ne faire aucun bruit. Il obéit. Elle-même alors, descend du lit avec beaucoup de précaution, mais, entraînant avec elle par une feinte mal-adresse assez de couverture pour laisser son amie tout-à-fait à découvert. — La Marquise s’enferme dans le cabinet, ou plutôt en fait semblant. Les apprêts du déjeuner sont bientôt faits. Pour lors il est assez naturel que l’amateur Félix, sous prétexte d’attendre de nouveaux ordres, demeure et se livre au délicieux plaisir d’admirer tout ce que la Comtesse livre à ses regards.
Admirer !… c’est bien peu !… Félix soupire !… Un feu dévorant s’allume dans son sang… Le cœur lui bat !… Mais peut-on à son âge dompter de semblables mouvemens !… Réfléchit-on au danger auquel un excès d’insolence expose !… L’homme formé, le sage, verrait-il impunément la fin d’un con rosé, l’orifice un peu mobile d’un cul qui défie, car tout autre qu’un enfant devinerait bien que rien de ce qu’on montre là ne dort. Félix attiré, comme le fer par l’aimant, fait un premier pas bien court ; le second est plus long, plus assuré ; le troisieme le met contre les objets. Il est dans le tourbillon de leur athmosphere électrique ; il en est échauffé, brûlé… Cependant le respect !… la crainte !… Foin de tous deux ! il ose se baisser… poser d’abord un baiser léger comme le zéphyr sur l’une… sur l’autre des ravissantes rondeurs… La Marquise se serait-elle trompée ? car le petit frippon donne aussi par occasion un imperceptible coup de langue le long de ce qu’il peut aborder du sillon-conique… Mais non : cet hommage passager ne change rien à son choix, déja fait tel que la Marquise l’avait prévu… Sur le point de risquer une insigne impertinence, Félix ne respire plus, il est haletant, suffoqué… Cependant, l’instrument du crime est en présence… il touche le but…, mais, à sec ? il se fera trop sentir… on s’éveillera !… De la prudence, Félix ! — En effet : il prend au bout de ses doigts une forte dose de salive, et pour lors, se recommandant à la fortune… il se met à pousser… ô bonheur ! il entre !… tout y est !… et la Dame ne s’est point éveillée ! Elle n’en avait pas eu le prétexte, car cette route est, chez elle, si frayée par gens bien autrement marquans que Mons Félix, qu’il serait là fort à son aise sans le soin qu’on a de l’étreindre, au moyen du ressort infiniment élastique dont le réduit en question est privilégié. Bref, il use assez long-tems et bien délicatement de ces conjonctures favorables. La magie du plaisir opere enfin… Mais, quelle surprise ! Au moment où la chaude éjaculation de l’essence amoureuse avertit la Comtesse que le viol de son postérieur se consomme ; la folle (avec l’adresse et la promptitude d’un chat qui se rue sur la souris) jette ses mains aux deux côtés de la culotte du petit drôle, la saisit, et, maîtresse de lui par ce stratagême, empêche qu’il ne puisse déculer pendant que, riant aux éclats, elle appelle la Marquise à haute-voix, quoique sans nécessité, puisque celle-ci n’avait pas plutôt soupçonné M. Félix d’être à la besogne, qu’elle s’était rapprochée du lit : elle avait très-bien vu tout, à travers un faux rideau de taffetas de Florence. Sommée de paraître, elle l’écarte brusquement, et met ainsi le comble au trouble, à la confusion de l’audacieux enculeur. Le pauvre petit, à demi-mort de plaisir, est achevé par cette nouvelle crise ; il perd connaissance et tombe sur le corps de la Comtesse… Cependant les deux amies l’arrangent sur le lit, lui font respirer des sels, et avaler de l’eau de Cologne mêlée d’eau : ses esprits se raniment… Alors il se roule pour cacher dans les oreillers, sa face humiliée. Il se désole et répand un torrent de pleurs…
LA MARQUISE, d’un ton assez doux.
Vous êtes un joli sujet, Monsieur Félix.
LA COMTESSE, avec bonté.
Laisse-la dire, mon petit ami. Va : tu es un bon enfant, et tu fais cela comme un ange.
(Elle lui donnait en parlant de petits coups du plat de la main sur les fesses, qu’elle lui a dévoilées.)
LA MARQUISE, se gênant
pour ne pas rire.
Il faut avoir infiniment de bonté, Madame, pour…
LA COMTESSE.
Cesse de plaisanter. — C’est pour rire, Félix. Quant à moi, je ne te veux aucun mal. Bien au contraire, Regarde-nous : allons, plus de tristesse…
(Elle lui chatouille ses petites génitoires et le reste.)
Voyez, comme le pauvre enfant est rentré en lui-même ; il y a de la cruauté, ma chere.
LA MARQUISE.
Oh bien, arrangez-vous. Puisque l’indignité qu’il vous a faite ne vous irrite pas contre lui, je veux bien aussi lui faire grace des étrivieres ; mais, à bon compte, je le chasse.
(Comme Félix n’a point encore osé regarder ces Dames, elle se font des mines d’espiéglerie dont il ne se doute pas. L’arrêt de congé qu’il vient d’entendre, aggrave sa douleur. Il saute à bas du lit, et tombe aux genoux de la Marquise.)
FÉLIX.
Oh, ma chere Dame ! ma bonne maîtresse ! vous me chassez !… Que vais-je devenir ? Mon Dieu, mon Dieu ! que je suis à plaindre !
LA COMTESSE.
Ne crains rien, Félix ; tu ne seras pas malheureux : je te prendrai, moi.
FÉLIX.
Vous êtes bien généreuse, Madame. Mais j’ai tant d’obligations à ma bonne maîtresse !… Faudra-t-il que je la quitte accablé de sa disgrace !
LA MARQUISE, lui souriant
et lui tendant la main.
Seche tes larmes, Félix. C’est une petite malice qu’on t’a faite, et tu aurais été un sot de te conduire autrement.
(Il baise avec transport, en se relevant, la main de la Marquise : elle ajoute sans interruption.)
Mais, recevez, mon cher, un utile avis. Vous êtes, pour un enfant, un trop antiphysique, et…
LA COMTESSE, vivement.
Garde-toi bien de donner dans ce qu’elle dit là…
LA MARQUISE, à son amie.
Laissez-moi lui parler. Je l’aime et ce n’est que pour son bien…
LA COMTESSE, interrompant.
Je sens que je l’aime aussi beaucoup, et, c’est pour son bien, que je le prie d’écouter ce que je vais lui dire. — Ici bas, Félix, chacun a son lot. La Nature, mon fils, ne t’a pas outillé de maniere à ce que tu puisses te vouer avec avantage au service des cons ; si tu ne crois pas perdre beaucoup à te passer d’eux, suis ton penchant, crois-moi. Les conistes n’ont à leurs ordres que le tiers de l’humanité ; leurs antagonistes l’embrassent toute entiere. Par goût, les premiers ne toucheront point à tes conquêtes ; par caprice, tu auras droit, de partage tout au moins, dans toutes les leurs…
LA MARQUISE, à son amie.
Charmante morale, en vérité. Mais déjeunons. Vous, Félix, entrez au service de mon amie, cela me fera grand plaisir.
FÉLIX.
Hélas, Madame ! renvoyé de chez vous, si je n’avais pas eu le bonheur de trouver une si aimable condition, j’aurais bien vîte couru reprendre mon froc, ou plutôt me jeter dans la riviere.
LA COMTESSE, lui prenant la main.
Allons, petit fou, point de ces sombres idées. Baise… baise donc.
(Pendant qu’il obéit d’un air timide, elle lui glisse deux doubles louis dans la main. — À la Marquise :)
Il est donc à moi ?
LA MARQUISE.
Nous en sommes convenues.
LA COMTESSE, à Félix.
Sur ce pied tu vas me servir, et quand je partirai tu me suivras à Paris…
PHILIPPINE, interrompant.
Mesdames ? Un de ces Messieurs fait demander comment vous avez passé la nuit ? et si vous trouvez bon qu’il vienne en ce moment vous présenter ses hommages ?
(Sourire réciproque de ces Dames.)
LA COMTESSE.
Il ne faut pas s’informer si ce compliment précieux est de la part de Dupeville.
LA MARQUISE.
Le recevrons-nous, ce beau parleur ?
LA COMTESSE.
Sans doute.
LA MARQUISE, gasconnant.
Et M. dé Rapignac, Philippine ?
PHILIPPINE.
On n’a pas encore entendu parler de lui.
LA MARQUISE.
Et Nicole ? l’avez-vous vue ?
PHILIPPINE.
J’ai voulu lui dire bon jour chez elle : mais j’ai eu beau frapper, il n’a pas été possible de me faire entendre.
LA MARQUISE.
Et Belamour ?
PHILIPPINE.
On ne l’a pas vu non plus de toute la matinée…
(Un Laquais vient remettre à la Marquise un billet.)
LA MARQUISE, prenant le papier.
De quelle part ?
LE LAQUAIS.
Je l’ignore, Madame. — Un paysan est là, qui me l’a remis et attend la réponse.
LA MARQUISE, ouvre le billet,
le lit avec attention, hoche la tête et dit en souriant :
L’extravagante !
(Au Laquais.)
Retirez-vous, je vais faire répondre.
(Le Laquais sort.)
LA MARQUISE.
Allez, Philippine, dire à cet émissaire que je veux parler tout de suite à la personne qui m’écrit. Tout de suite, entendez-vous ?
(Philippine sort.)
Laissez-nous aussi, M. Félix. Voilà des suites de vos jolis tours, pourtant.
(Félix interdit suit
Philippine.)
LA COMTESSE.
Qu’est-il donc arrivé ?
LA MARQUISE.
Cette pauvre Nicole à qui la tête tourne ! c’est elle qui m’écrit : écoute.
(Elle lit le billet.)
« Madame, après ce qui s’est passé sous vos yeux, je ne dois pas espérer que vous daigniez me garder à votre service. Je me retire donc, et vous prie d’agréer mes très-humbles excuses du scandale que j’ai causé, quoique bien innocemment, dans votre maison… » — Assurément, elle est fort innocente ; ce sont ces bandits de Belamour et Félix qui sont les seules causes du scandale.
LA COMTESSE, gaiement.
Mais ils nous ont bien fait rire. Il faut leur pardonner.
LA MARQUISE, gaiement.
Tous deux ont de grands droits à votre indulgence, Madame la Comtesse.
LA COMTESSE.
Si vous n’étiez pas une ingrate, vous les jugeriez comme moi, M. la Marquise. — Mais voyons le reste du billet…
LA MARQUISE, lisant.
« Oubliez-le…
(Le scandale.)
oubliez-le, de grace : et ne vous souvenez que de mon inviolable attachement ; que de mon zele pour votre service ; et du plus profond respect de votre très-humble et très-obéissante servante,
Nicole Culchaud. »
LA COMTESSE.
Certes, sa seule signature eut pu lui tenir lieu de justification.
LA MARQUISE.
Aussi n’ai-je pas contre elle le moindre ressentiment, et serais-je très-fâchée qu’elle quittât mon service.
LA COMTESSE.
En vérité, ma chere, tu es née coiffée. Les meilleurs cœurs du monde se sont, je crois, donné rendez-vous pour venir te servir ! Philippine ! Nicole ! Belamour ! Félix !… jusqu’à ta livrée, tout cela t’aime et se conduit à édifier !
LA MARQUISE.
D’abord, je tache de bien choisir. Après cela, je fais de mon mieux pour contribuer au bonheur de tout ce petit monde. Les bons maîtres font assez ordinairement les bons domestiques.
LA COMTESSE.
Je fais infiniment pour tout ce qui m’entoure… et cependant, il n’y a gueres que Zamor sur qui je puisse vraiment compter.
LA MARQUISE, avec amitié.
Parfois trop bonne et même un peu familiere ? Un moment après, capricieuse et mortifiante dans les accès d’humeur ?…
LA COMTESSE, avec amitié.
Tu as raison : il faut que je me corrige. — Va, je ne gâterai point Félix, je te le jure.
LA MARQUISE.
Ah ! tu n’as déja pas trop mal commencé. — Mais, voici Dupeville…
LA COMTESSE.
Et ta Nicole aussi.
Dupeville, quoique Nicole soit à trois pas derriere lui, attend, en homme de la vieille cour, qu’elle puisse entrer la premiere. Elle refuse le pas ; Dupeville la prend par la main et la fait entrer avec lui.
Nicole, honteuse de paraître devant les témoins de sa capucinale aventure, se tient à l’écart, tandis que Dupeville (qui, pour ne la point humilier, a fait semblant de ne pas la reconnaître) prend à la fois une main à chacune de ces Dames et les porte ensemble à sa bouche.
LA COMTESSE, à son amie,
d’un ton espiegle.
Vous voyez, Madame ? On ne veut point faire de jalouse.
(À Dupeville.)
Comment te portes-tu, mon pauvre invalide ?
DUPEVILLE, s’inclinant.
Vous êtes infiniment bonne. — Très-bien…
(La Marquise se leve ; il ajoute :)
Mais gênerais-je ici quelqu’un ?
LA MARQUISE.
Point du tout, mon cher. Permettez seulement que je dise un mot à cette fille.
LA COMTESSE, bas à Dupeville.
C’est celle d’hier soir.
(Dupeville ne répond que par une mine analogue à la douceur de son caractere.)
LA MARQUISE, avec bonté.
Gardez-vous de songer à me quitter, Nicole ; je vous aime ; vous m’êtes attachée : c’est assez pour que tout puisse être oublié. Prenez le tems que vous jugerez nécessaire pour vous remettre des secousses qu’une mystification, qui m’a déplu, doit vous avoir fait éprouver. Je ne veux de vos services que lorsque vous vous sentirez en état de m’en rendre sans trop prendre sur vous. Jusques-là, vivez avec les autres, ou dans votre particulier, comme vous le trouverez bon ; mais la paix avec tout le monde ? — Allez.
(Nicole attendrie jusqu’aux larmes, tombe aux genoux de sa maîtresse, et les lui baise.) — (En silence.)
Va, ma chere Nicole, tu me fais mal… Embrasse-moi… Va-t-en.
(Nicole sort.)
Philippine revient agitée, tremblante…
PHILIPPINE.
Justes Dieux ! — Madame ?… Je n’en puis plus… La respiration me manque… M. Belamour et M. de Rapignac…
LA MARQUISE, troublée.
Eh bien ?
PHILIPPINE, avec oppression.
Au fond du jardin, Madame… des épées !… ils se coupent la gorge…
LA COMTESSE, émue.
Quel conte nous fait-elle, du moins !
LA MARQUISE, agitée.
Dupeville ? Courez, mon cher. Voyez ce que c’est…
DUPEVILLE.
J’y vole.
Àpeine a-t-il fait un pas, qu’on voit de loin Rapignac soutenu sous les bras par Belamour.
LA COMTESSE, avec pitié.
Hélas ! il n’est plus tems.
LA MARQUISE, tremblante.
Grands Dieux ! qu’est-ce que tout ceci veut dire ?
Le Chevalier de Rapignac et Belamour se sont battus. Celui-ci a donné au premier un grand coup d’épée dans la poitrine ; il le ramene vers le pavillon, tenant sur la blessure un mouchoir qu’on voit très-ensanglanté. Les Dames, Dupeville, les gens, tout le monde va au-devant de ces ennemis, excepté Philippine, demeurée dans l’anti-chambre pour secourir Nicole qui vient de s’y trouver mal, à la vue de Rapignac qu’elle croit mort, ou peu s’en faut, et que les ébats de la nuit lui ont rendu trop cher, pour qu’elle ne prenne pas à lui le plus vif intérêt.
BELAMOUR, s’adressant à
tout le monde avec une extrême agitation.
Du secours ? du secours, par pitié !…
(À la Marquise.)
Permettez, Madame, que Félix prenne sur-le-champ le meilleur de vos chevaux, et vole à Paris pour y chercher votre chirurgien ?
(La Marquise a fait un signe de consentement ; Félix est déja dans l’écurie Belamour poursuit.)
En attendant, je prie qu’on le couche : de mon côté, je vais chez le premier venu…
LA MARQUISE, à Belamour, avec effroi.
Mais vous, malheureux ! vous perdez aussi du sang…
BELAMOUR.
Ah ! plût à Dieu qu’il ne fût pas plus blessé que moi !
(En effet, il n’a qu’une piqûre peu profonde dans la main dont il a tenu son épée. — Il court chez le chirurgien du lieu. — On transporte Rapignac dans une chambre haute. Comme il passe avec tout son cortege devant la piece où Nicole s’est trouvée mal ; celle-ci, peu maîtresse de ses mouvemens, court à lui, et veut le serrer dans ses bras : on l’en empêche ; elle a cependant le soulagement de voir qu’il respire encore et qu’il marche même avec le secours des bras dont il est soutenu.
LA MARQUISE.
Je me perds dans la confusion de tous ces intérêts…
LA COMTESSE.
Nous serons sans doute éclaircies.
L’esculape villageois demeurait fort près du château et se trouvait chez lui par bonheur ; il paraît donc au bout de quelques minutes, amené par Belamour. Dupeville assiste au pansement et ne tarde pas à venir rapporter que le bon homme, assez peu versé dans les secrets de son art, ne décide point encore si le coup d’épée sera mortel ou non. À bon compte, on a fait une copieuse saignée, pendant laquelle le pauvre Rapignac a perdu tout-à-fait l’usage de ses sens. — Félix est déja sur le chemin de Paris, galoppant à toutes jambes. Les avis sont très-partagés sur le compte du vainqueur. La Comtesse et Dupeville voudraient qu’il partît à tout hasard ; mais il brûle de rester ; la Marquise conçoit la possibilité de le cacher, et de le soustraire à toutes poursuites. — À la question d’où vient cette querelle avec Rapignac ? il répond qu’elle est fondée sur des griefs bien éloignés, qu’il pourra mettre au jour dans un moment moins critique. En attendant, il prie qu’on le plaigne et ne l’accuse point d’être dans ses torts.
La petite Comtesse et Dupeville s’établirent à la campagne de notre Marquise, ne voulant pas la laisser seule à travers l’embarras et les alarmes que lui causait l’aventure fâcheuse de Belamour. — Le Chevalier de Rapignac fut pendant plusieurs jours entre la vie et la mort, mais un mieux imprévu fit enfin connaître que sa blessure ne serait point mortelle. En attendant, Belamour avait refusé de s’écarter, non-seulement par attachement pour sa bonne maîtresse, mais parce que le Tréfoncier, homme de beaucoup de crédit, s’était fait fort de parer aux mauvaises suites quelconques dont le coiffeur pourrait être menacé à l’occasion de sa querelle. Le tems, qui, comme on sait, remédie à tout, avait peu à peu ramené sur la scene la gaieté, la paix et les plaisirs. La petite folle de Motte-en-feu, toujours dans son élément par-tout où il se trouvait des hommes et des femmes, passait délicieusement son tems, ayant à ses ordres sa bonne amie, deux filles charmantes, Belamour, Félix, et jusqu’à Dupeville qui, tout inutile qu’il était, trouvait encore de l’emploi, près de la plus active des capricieuses. Tous les matins cette dévergondée quittait de bonne heure son lit, pour venir dans celui de son amie, la lutiner et lui faire cent contes extravagans, toujours couronnés par quelque viol, quand elle n’obtenait pas avec réciprocité la satisfaction de ses desirs fantasques. — Ce fut pendant un de ces tête-à-têtes libertins, qu’il y eut entre ces Dames l’entretien qui suit :
LA MARQUISE.
Sais-tu bien, Madame la Comtesse, que Limefort et Rapignac ensemble n’abymeraient pas une femme autant que tu le pourrais, si l’on te laissait faire ?
LA COMTESSE, gaiement.
Sois moins charmante et l’on ne t’abymera pas.
(Elle lui donne un baiser.)
LA MARQUISE.
Déja ce pauvre Félix n’a plus que les os et la peau.
LA COMTESSE.
Il n’en est que plus leste, et je l’en aime mieux.
LA MARQUISE.
Fort bien ! — Et ma Philippine, qui tousse pendant une grosse demi-heure toutes les fois qu’elle sort de votre appartement !
LA COMTESSE.
Je lui conseille de se plaindre ! C’est moi qui fais la cour à cette petite morveuse : la voilà bien malade de la souffrir ! Se plaindrait-elle de moi ?
LA MARQUISE.
Bien au contraire ; tu te fais adorer. Mais tu me la tueras avec tes tendres complaisances.
LA COMTESSE, ironiquement.
Qu’elle me prévienne donc, et se défasse, au même jeu, d’une aussi dangereuse ennemie que je parais l’être pour sa délicatesse.
LA MARQUISE.
Je t’abandonnerais plus volontiers sa camarade Nicole : c’est une fille de fer. Voilà ce qui te conviendrait.
LA COMTESSE, soupirant.
Ah, sans doute ! — Mais elle a un bien vilain défaut, cette chere Demoiselle.
LA MARQUISE.
Un défaut ? Quel est-il ?
LA COMTESSE.
Celui des passions. Cette fille est-elle un moment sans amour et sans jalousie !
LA MARQUISE.
En effet : je ne cesse de lui en faire la guerre.
LA COMTESSE.
Présentement encore, elle est si possédée de Rapignac, qu’elle ne peut me souffrir. — Je voulais, il y a quelques jours, attirer Mademoiselle dans mon lit, où je méditais de la surprendre agréablement par l’intromission du plus fort et du mieux organisé de nos godemichés : pas pour un diable, il n’y eut pas moyen de la décider à se coucher.
LA MARQUISE, ironiquement.
Voyez un peu !
LA COMTESSE.
J’eus beau prier. — Néant. — Je fis voir mon attrayant préparatif. — Elle me rit au nez. — Je lui courus sus. — Elle se defendit, et, comme elle est de la force d’un Turc, elle rendit tous mes efforts inutiles. Daigna-t-elle seulement me marquer la moindre amitié !
LA MARQUISE, gaiement.
Je te plains de toute mon ame ; et blâme, en vérité, très-fort cette maussade créature.
LA COMTESSE.
Elle se pique aussi, pour notre cher Belamour, de la plus complette aversion.
LA MARQUISE.
C’est différent : Belamour a des torts.
LA COMTESSE.
Quant à mon petit Félix, que cette humoriste-là s’avise encore de l’appeller canulle et de le faire montrer au doigt par la valetaille, je ferai souvenir la princesse de son araignée et de ses nattes.
LA MARQUISE, riant.
Voilà du plus fin dépit, ou je n’ai pas l’honneur de m’y connaître. — Mais, pourquoi n’aurais-tu pas un peu d’indulgence pour les escapades monastiques, toi qui, si j’ai bonne mémoire, voulais me raconter, un jour, que tu t’étais parfaitement bien trouvée d’être tombée, jadis, dans un essaim de moines !
LA COMTESSE.
Jadis, jadis ! Ne dirait-on pas que j’ai cent ans, et que cette aventure date de l’autre siecle ! Sachez, Madame, qu’il n’y a pas plus de dix mois de ce dont je vous parlais. Mais, pardieu, je n’avais pas à faire à des capucins. Je le dois cette histoire : sur ma parole, elle t’amusera…
LA MARQUISE, avec dédain.
Fais-m’en grace, mon cœur ; car de tout tems j’eus pour cette moinaille un dégoût…
LA COMTESSE.
Fort sot, Madame. — Et je vais vous en faire convenir.
LA MARQUISE, froidement.
Contez, donc.
LA COMTESSE.
Dès l’âge de seize ans, un concours de circonstances, qu’il est inutile de déduire ici, m’avait fait avoir des bontés pour Dom Ribaudin…
LA MARQUISE, gaiement.
Dom Ribaudin. Voilà bien un vrai nom de moine !
LA COMTESSE.
D’accord : et d’autant mieux que ce nom burlesque avait seul décidé de la vocation du personnage. Il descendait d’honnêtes gens, jusqu’à lui voués aux petits tribunaux de judicature. Un beau transport militaire l’ayant surpris, il s’était fait pourvoir d’un emploi dans la milice. Être cu-blanc et se nommer Ribaudin, c’était prêter beaucoup à la plaisanterie. On le vexait : il se fâcha, se battit et fut blessé. À la suite de ces disgraces, changer de nom, c’eut été montrer de la faiblesse ; s’appeller de même, c’eut été s’exposer à de nouveaux périls : cesser de servir était donc le plus court. De milicien à moine, il n’y a qu’un pas. Ribaudin, un beau jour, troqua son blanc uniforme contre le scapulaire de St. Bernard, et bien il fit ; car, maintenant, il se félicite infiniment de ce trait de sagesse.
LA MARQUISE.
Allons, Je vois d’avance que ce moine est supérieurement dans votre estime : sachons ce que vous allez faire de lui.
LA COMTESSE.
Lors de mon dernier voyage en Provence, je traversais la Bourgogne. À certain village, ma voiture s’arrête devant la Poste, pour changer de chevaux. Je venais de passer une chaise menée au petit trot par deux jumens potelées, luisantes comme le marbre. Qui chariait-on ainsi ? Un saint religieux. — Nos regards se rencontrent, comme il me passe à son tour. — Que vois-je ! (s’écrie-t-il.) Mademoiselle de Condor, si je ne me trompe ? (Tu remarqueras qu’il m’avait perdue de vue et ne savait nullement qu’on m’eût donné un époux dont j’étais déja veuve.)
LA MARQUISE.
Fort bien.
LA COMTESSE.
— Oui, Dom Ribaudin (ripostai-je gaiement.) Mais Minette de Condor est aujourd’hui la Comtesse de Motte-en-feu. — À la bonne heure : quant à moi, toujours Ribaudin pour vous servir. — S’il y entendait malice, il faisait bien ; car ma premiere idée, très-involontaire, avait été que cette rencontre pourrait bien aboutir à quelques nouveaux services de la part de l’honnête Bernardin. Il m’avait beaucoup plu dans le tems de nos folies. Je le trouvais encore tout-à-fait à mon gré, et je jeûnais depuis trois jours !
LA MARQUISE.
Depuis trois jours ! Je conçois qu’après un si long carême le diable en personne vous eût donné de l’appétit.
LA COMTESSE, gaiement.
Vous m’injuriez ! Eh bien, vous ne saurez pas mon histoire. — J’ai fini.
LA MARQUISE.
Mon Dieu ! vous mourez d’envie de me la raconter. — J’écoute… et je te veux tant de bien…
(Un baiser.)
que, pour la premiere fois de ma vie, je vais m’occuper avec intérêt d’un moine, puisqu’il a pu te paraître agréable.
LA COMTESSE, la caressant.
Voilà ce qui s’appelle bien réparer ses torts. — Je poursuis donc. — Qu’êtes-vous devenu depuis si long-tems, Révérend ? D’où venez-vous ? où allez-vous ? — Je suis supérieur d’un couvent à deux lieues d’ici : je reviens de Cîteaux, et je vais retrouver mes moines. — Et moi, je vais voir mes grands parens à Aix : on change mes chevaux. — Ah ! pardon, M. la Comtesse : mais j’espere que vous serez un peu moins pressée de vous éloigner. Votre ancien et dévoué serviteur n’aura pas eu le bonheur de vous retrouver si près de son séjour actuel, sans se flatter que vous daigniez un moment l’embellir ?
LA MARQUISE.
Comment donc ! Mais ce moine a de l’usage ! Un galant homme ne s’exprimerait pas mieux !
LA COMTESSE.
Il y a moines et moines, ma bonne amie. Un frocard, à besace, un vil mendiant, sorti de la lie du peuple, élevé dans la bassesse de ses parens et passant à celle du capuchon, n’a rien de commun avec les religieux de quelque ordre décent et riche. Ceux-ci, pour l’ordinaire, assez bien nés, jetés dans une carriere douce, où rien ne leur est refusé, où même ils peuvent cultiver d’heureuses dispositions, si la Nature leur en accorde, de tels moines peuvent être et sont quelquefois très-aimables.
LA MARQUISE.
Et je conçois que Dom Ribaudin était l’un de ces aimables-là ?
LA COMTESSE.
Des plus distingués même. — Je souscris sans me faire prier au desir qu’il me témoigne de m’enlever un moment. Je partage sa voiture ; la mienne suit avec notre monde, nous allons. Chemin faisant, le Prieur me conte qu’il commande plutôt en ami qu’en supérieur, huit moines que lui-même s’est choisis parmi ceux de ses confreres qu’il a le plus affectionnés, et dont le plus âgé n’a pas quarante ans ; qu’ils sont tous unis, gais, et fous de plaisirs de toute espece ; que, dans un local immense, chacun d’eux a ses petites aisances particulieres et vit comme il lui plaît, quand il juge à propos de ne point paraître ; que, d’ailleurs, la maison jouissant d’un revenu plus que suffisant, et les commensaux ayant réduit à presque rien la charge de leurs devoirs, il ne s’occupent jour et nuit que des moyens de varier leurs propres amusemens et ceux des gens qui viennent les visiter. En un mot, que formant plutôt une famille qu’une communauté, ils mangent à table tonde, reçoivent et même logent des femmes, le tout sans indécence et sans tracasserie. Il ne tient donc qu’à moi de présumer que Dom Ribaudin me conduit au Paradis-terrestre.
LA MARQUISE.
Reste à me le prouver.
LA COMTESSE.
En effet, à la réception dont on m’honore, je reconnais à l’instant que mon introducteur est chéri de ses moines, et qu’une jolie femme, venue sous ses auspices, peut, chez eux, se regarder comme dans un empire où tout va lui être soumis. Dom Ribaudin ne m’en avait pas imposé non plus quant à leur extérieur. Tous ces enfans gâtés de Saint-Bernard avaient de la figure, quelques agrémens, et pas un n’avait cet air conventuel qui donne, sur-tout aux gens-du-monde, un préjugé, parfois outré, contre le froc en général.
LA MARQUISE.
On verra, je gage, sortir quelque jour de la plume de ma chere Minette un beau volume intitulé l’Amie des Moines.
LA COMTESSE, riant.
Si tu veux bien me permettre de continuer, tu verras que je traite, du moins assez amicalement, ceux-ci dans la société. — On m’entoure, on me fête, on me cajole ; je suis jonchée de fleurs, et plutôt portée que promenée par-tout. — L’heure du dîner arrive enfin. Chere ample, succulente, délicate ; vins exquis. Je suis seule femme, à la vérité, mais plusieurs étrangers, militaires et bourgeois, complètent une table de dix-huit couverts… Vous bâillez ? Madame ! Eh bien : si ce bulletin de Cocagne ne vous amuse pas, bientôt du moins celui de Lampsaque dissipera votre ennui.
LA MARQUISE.
Faites donc vîte, car vous savez que je fais peu de cas des détails de la table.
LA COMTESSE.
J’abrege. — Tout le monde boit si bien que tout le monde est du moins en gaieté. Quant à moi, je suis, il faut que je l’avoue, un peu plus qu’en pointe. Bourgogne, Champagne, S.-Émilion, Malvoisie de Madère, Tokai, j’avais pris de tout cela, raisonnablement assez : ce qui faisait au bout du compte un peu trop. J’avais été presque polissonne à table, ce qui peut-être fit baisser un peu le thermometre du respect avec lequel on avait cru devoir me traiter d’abord : mais j’y gagnai du moins de paraître plus aimable cent fois…
LA MARQUISE.
Madame est modeste.
LA COMTESSE.
Il n’y avait certainement pas un seul de mes hôtes qui n’eût donné beaucoup pour passer un moment tête-à-tête avec moi, et j’avais assez adroitement partagé mes attentions, mes mines, mes œillades, mes douceurs même, pour que chacun pût croire qu’avec lui particuliérement, ce tête-à-tête me ferait le plus grand plaisir. Au sortir de table, j’étais si diablement en rut que j’aurais fait appel au premier qui se serait trouvé sous ma main… Dom Ribaudin avait beau jeu pour tourner à son profit ces dispositions devinées… — Ce sera bien chez moi (dit-il, me tirant à l’écart) que l’adorable Minette daignera prendre son café ? — J’entends (répondis-je comme une petite folle) fort et bouillant, je vous prie. — N’en doutez pas… — Et je sentis en même-tems qu’il pressait contre ma main quelque chose qui m’annonçait le plus bouillant desir. Mon œil aussi-tôt lance un éclair du côté de la porte… À travers un mouvement assez confus de tout le monde qu’il y avait là, nous nous éclipsons.
LA MARQUISE.
J’ai failli dix fois t’envoyer faire… Je vois enfin que tu y vas.
LA COMTESSE.
Et de grand courage. — Nous prenons tête-à-tête, et bien vîte, un café digne de la bouche des Dieux. Le Prieur, plus bouillant encore après notre libation, me fait une agacerie ; je la lui rends au double : il risque une licence, j’enchéris et je le trouve d’une force !… Un canapé commode nous offre ses coussins : la paille ne vole pas plutôt à la flamme que nous à notre objet : deux gouttes d’eau ne sont pas plutôt confondues… Le boute-joie de feu n’est pas plutôt où je languissais de l’avoir, que les flots de nos réservoirs prolifiques s’échappent et nous noyent de bonheur. La partie est un éclair, la revanche ne dure gueres : ce n’est qu’au tout que, commençant à filer un peu le plaisir, nous nous ménagions pour le coup une jouissance indicible.
LA MARQUISE.
Je finis par te pardonner cet honnête Prieur ; il fait parfaitement bien les choses.
LA COMTESSE.
Il avait commis une faute, cependant : c’était de laisser la porte ouverte. Pendant que nous procédions à ce tout si délicieusement savouré, le pere Procureur, verni sans malice, avait traversé la premiere piece, et, sur la porte de celle où nous étions, il attendait la fin de notre chaude séance. Lorsqu’elle fut achevée, gêne et pudeur à part, l’acteur et le spectateur, intimes amis, ne rient-ils pas aux éclats ! Moi, toujours à peu près ivre de vin et qui l’étais complétement de volupté, je ne suis point déconcertée ; je fais chorus avec eux et ris aussi comme une extravagante. Ce joyeux transport mettait bien sans doute le Procureur dans le cas de solliciter quelque petite portion de mes bonnes graces. La demande est une attaque assez vive ; ma réponse, une chûte immodeste sur le propice canapé. Mon nouvel athlete est un grivois de cinq pieds huit pouces, leste, fait au tour, ex-dragon. Une et deux fois tout d’un il me tape !… Ah !
(Elle baise ses doigts.)
Cela ne se décrit point ; il faudrait y avoir passé.
LA MARQUISE.
Mais ne me fais-tu pas des contes en l’air, petite diablesse ?
LA COMTESSE, avec feu, et
d’un ton sérieux.
Si je te ments que jamais vit ne me fasse l’honneur de m’entrer au corps.
LA MARQUISE.
Oh ! c’en est trop. Ce serment dans ta bouche vaut celui des Dieux par le Styx : je ne doute plus de rien. — Poursuis.
LA COMTESSE.
Le Prieur, assis à côté de nous, regardait. Quand nous avons fini, ne voilà-t-il pas ce merveilleux patron qui, se pavanant sur nouveaux frais, m’attire sur lui face à face et s’alonge sur le bord du siege, les jambes passées entre les miennes ! Comment se défendre de l’enfourcher ? Je le fais de la meilleure grace du monde et m’enferre sans perdre une ligne du plus formidable braquemart. Le Procureur alors, regrettant sans doute d’avoir si-tôt désemparé, puisque j’étais ainsi d’humeur à pousser plus loin les choses, se plaint qu’on l’a frustré ; son ami, par forme d’indemnité, me trousse jusqu’au-dessus des reins et lui désigne mon attrapant postérieur…
LA MARQUISE.
Voilà de l’insolence, par exemple, et tout ce que pourrait se permettre le plus effronté coureur de bordels.
LA COMTESSE.
Le trait était, je l’avoue, un peu cavalier. Mais Dom Ribaudin avait bien ses petites raisons pour se le permettre. Il savait, d’ancienne date, qu’une apostrophe à l’œillet tandis que je donne la boutonniere, ajoute toujours à mon bonheur. Nous avions travaillé quelquefois ensemble à trois. C’était donc en vue de m’obliger en même-tems que son ami, qu’il s’avisait de lui ménager cette consolation.
LA MARQUISE.
Je n’ai plus rien à dire.
LA COMTESSE.
Dom Procureur, d’abord un peu timide, s’avoisine cependant, caresse délicatement du plat de la main ma blanche et ferme mappemonde… Il ose même glisser un doigt furtif le long du sillon. — Eh ! vas donc, grand nigaud (lui dit alors d’une voix mâle l’impatient Prieur.) Moi, la tête perdue, je répete comme un perroquet : eh ! vas donc, grand nigaud. Je fais mieux ; suspendant un instant la cadence avec le fortuné Ribaudin, je tiens la bague immobile et livre de la sorte un facile accès. — Qu’un moine a, pour cela, d’intelligence et d’adresse ! Zest, zest, je suis empalée.
LA MARQUISE, l’imitant.
Zest, zest. Ma petite mignonne ! Mais savez-vous bien que tout cela est d’un libertinage épouvantable !
LA COMTESSE.
Attendez la fin ; vous moraliserez ensuite à votre aise. — Dom Procureur n’avait pas pensé plus que nous à fermer la porte. Or, le Cellérier et le maître des hôtes qui, pendant nos ébats, c’étaient débarrassés du reste des convives, venaient, à leur tour, apportant plusieurs carafons des plus excellentes liqueurs. Pas le moindre obstacle pour arriver jusqu’à nous. — Quelle est leur surprise ! Quel coup de théatre piquant pour le Prieur, sur-tout, qui seul a la face tournée de leur côté ! — Eh ! vîte, mes amis (leur crie-t-il de bonne humeur) entrez, et fermez enfin la porte, car le diable ne manquerait pas de nous amener à la file toute la communauté. Moi, toujours plus égarée, et qui pour un empire n’aurais pas voulu qu’on me dérangeât, je répété encore comme l’écho ; eh ! vîte : entrez et fermez la porte. — Et je continue d’aller un train de chasse entre mes deux encloueurs. — La rareté du spectacle ne manque pas d’attirer fort près les nouveaux témoins. Je ne m’amuse pas à leur parler, car ma langue s’est aussi-tôt remise à ferrailler avec celle de Dom Prieur, mais mes bras alongés vers eux et le mouvement impatient de mes doigts indiquent à ne pouvoir s’y méprendre, que je ne demande qu’à multiplier mes bontés. À peine sont-ils à ma portée, de droite et de gauche, que les saisissant à la ceinture…
LA MARQUISE.
Jolies manieres, en vérité !
LA COMTESSE.
Quand on a le diable au corps !… Je les attire et fais mettre à chacun un genou sur le canapé. Pour lors, ils ne me laissent pas toute la peine de mettre en liberté leurs fougueux engins, déja bien impatiens de se donner carriere. Ils sont au grand jour ; je m’en empare et vous les étreins !
LA MARQUISE.
Une ouvriere animée de ce zele ferait la fortune d’un bordel.
LA COMTESSE.
Quoique vous en puissiez penser et dire, j’avais raison. Quand on prend du galon, on n’en saurait trop prendre. — Ce surcroît de possession m’exalte, me met hors de moi ; je ne suis plus une simple femme, je suis une démoniaque en délire, dont Priape et Bacchus brassent le sang ; je sanglotte ; je siffle comme un serpent ; je jure ; je mords ; je broye à grands coups de mon croupion convulsif les deux fouteurs, qui me le rendent bien, je te le jure. Mais le jeu de mes mains est tout différent : avec une délicate adresse elles font mousser intérieurement chez mes acolytes le fluide de vie, mais je me garde bien de le faire monter trop à la hâte dans ses brûlans canaux… J’attends, pour consommer ma docte manœuvre, que la tempête du plaisir soit également préparée par-tout. J’en devine l’instant. Alors, je m’abandonne moi-même, tous mes gens sont électrisés, pompés ; quatre jets du divin élixir dardent ensemble et dedans et dehors. Je noye le Prieur ; la bordée du Cellérier se dirige vers ma gorge, mais celle du maître des hôtes me frappe comme un trait au visage ; un de mes yeux en est rempli… — C’est le Jourdain, dit-il, qui remonte vers sa source. — Cette galanterie monacale termine agréablement et par des éclats de rire la vive scene qui vient de se passer.
LA MARQUISE.
Respirez de grace un instant, et laissez, si vous pouvez, ces pauvres religieux reprendre haleine.
LA COMTESSE.
Aussi, vais-je vuider avec eux quelques verres de liqueur. — L’eau-de-noyaux d’Anfoux la plus vieille, le Marasquin le plus consommé parfument la cellule, théatre de nos voluptueux travaux…
LA MARQUISE.
Le bordel monacal, l’expression est plus correcte.
LA COMTESSE.
Le verre à la main, je fais tête encore à mes champions aussi vigoureusement que j’avais pu le faire sur le canapé. Cette nouvelle libation n’aidera pas à dissiper mes premieres fumées, mais en les augmentant, au contraire, elle va…
LA MARQUISE, interrompant.
Jour de Dieu ! Je frémis pour ces braves moines et pour vous.
LA COMTESSE.
Chacun, voyez-vous, a sa maniere d’être. — Tous les sens, j’en suis sûre, ont chez moi des fils qui aboutissent à la région du plaisir amoureux. Entends-je de la bonne musique ? je desire : vois-je un tableau galant ? mon sang s’agite : touche-je une peau humaine, mâle ou femelle ? je suis en feu. L’odeur même d’une rose, d’un œillet me fait pâmer de plaisir. Ai-je bu ? je suis dévorée ; je convoite tout ce qui peut me tomber sous la patte, et le foutre est pour lors la seule eau que je sache mettre dans mon vin.
LA MARQUISE.
La confession est modeste, en vérité !
LA COMTESSE, gaiement.
Pour achever, chere bégueule, je te dirai qu’après que j’eus pris au moins un verre de chaque liqueur, mon œil humide et tendre se fixant sur les galans dispensateurs de ces stimulans breuvages, semblait leur dire : j’ai trop peu fait pour vous. — Ils soupirent, comme pour dire : il est vrai. — Je soupire à mon tour. — Si l’on pouvait oser (dit à basse-voix le fougueux maître des hôtes) ?… — Nous oserions (ajoute le brûlant Cellérier.) — J’avais d’avance les yeux tournés vers le fameux canapé. Le Prieur, intelligent et bon compagnon, conçoit que c’est le moment d’entretenir le Procureur de quelque chose… de bien important apparemment, et qui exige qu’ils passent ensemble dans un arriere-cabinet. Cette retraite nous met fort à notre aise. — « Vous qui m’avez donné dans l’œil (dis-je, en riant, au maître des hôtes) postez-vous là ». — En même-tems je le fais tomber dans le canapé. Je suis d’abord indécise… Lui ferai-je face ? ou bien, lui tournant le dos, le favoriserai-je à la maniere de Berlin ? Dans ce moment je remarque que le Cellérier a les dents moins belles et d’ailleurs un boute-joie moins distingué… C’est donc le maître des hôtes qui primera. Je l’enfourche et lui passe mes bras autour du cou : il le desirait ainsi. Cette préférence réfléchie le flatte et double ses moyens. Il s’élance avec le plus fier courage dans la lice orientale ; l’occidentale n’est pas moins vivement enfilée par le luxurieux Cellérier. Celui-ci fournit assez vîte sa tâche ; j’ai fait aussi la mienne ; mais le maître des hôtes, aux ressorts apparemment plus rétifs, est encore bien loin du dénouement. Je ne veux pas essuyer un affront ; je me trémousse sur le personnage à l’assommer, à briser le meuble, à faire écrouler le plancher. Cette excessive mobilité n’empêche pas le Prieur, de retour, grand Cartésien et pénétré d’horreur pour le vuide, de me ficher à la volée son infatigable boutoir dans le moule dilaté que le sobre Cellérier venait de laisser libre… Foutre ! si l’on mourait de plaisir, j’aurais expiré sans doute au moment où mon enconné finissait sa tardive mais quadruple besogne. Quels feux ! quels flots ! C’était justement comme je jetais les miens. L’agréable postillon que me donnait Dom Ribaudin faisait merveilles. J’étais, ils étaient aux cieux. Nous fondîmes comme la cire sur un brasier : nous pâmâmes, nous roulâmes et demeurâmes bien (au dire des témoins) quatre minutes sans donner signe de vie. — Quand nous reprîmes connaissance, ils commençaient à craindre que nous n’eussions tout de bon rendu les derniers soupirs…
La Comtesse cessant de parler est assez étonnée de ce que la Marquise ne change rien à son attitude, qui est celle d’une personne profondément occupée, ou complétement distraite. — D’où vient cela ? — De ce que la Marquise ayant très-attentivement suivi les détails de tant de prouesses, a senti son tempérament s’allumer ; qu’elle a, sous la couverture, établi son doigt où vous savez, et qu’elle se clitorise à force. La Comtesse, qui se doute du cas, écarte brusquement la couverture et le met au grand jour. Mais la Marquise est trop en train pour qu’un peu de honte lui fasse interrompre son électrique opération. Elle la précipite au contraire, en tournant vers la petite amie une face riante. La Motte-en-feu, vivement excitée par cette agacerie, jette un bras autour du cou de la Marquise et lui met dans la bouche une langue brûlante. En même-tems elle se clitorise aussi de maniere à rattraper bientôt celle qui l’a devancée. Leurs bonds, leurs accens, leurs petits mots énergiques annoncent l’approche du sublime instant. — Dupeville paraît.
Dupeville voyant ces Dames ainsi grouppées, est frappé du plus agréable étonnement ; il s’arrête et éleve les mains au Ciel, en laissant échapper un profond soupir. C’est l’instant où la belle Marquise est tout-à-fait dans la crise du plaisir. — Après le dernier accent :
LA MARQUISE, de bonne humeur.
Vous êtes sans façons, Dupeville.
LA COMTESSE, continuant.
Foutre ! ne le gronde pas ; il ne pouvait survenir plus à-propos. —
(À Dupeville.)
Approche, mon inutile ; un coup de langue ici.
— Comme elle se clitorise une cuisse en l’air, la main passée par-dessous, il ne s’agit que de retirer cette main, dès que Dupeville a pris, avec le plus vif empressement, un siege et s’est placé contre le lit. L’attitude de la Comtesse le met le plus commodément du monde à portée de rendre le service exigé.) — Au moment d’agir :
DUPEVILLE.
Ôravissant bijou ! Quel doux et triste souvenir n’ai-je pas de tes bontés !
LA COMTESSE.
C’est fort bien : mais à l’ouvrage, M. l’élégiaque.
(Elle reçoit avec ardeur la bienfaisante langue sur son brûlant clitoris, et se trémousse avec la derniere vivacité…)
— Plus fort ?
(Il obéit.)
Plus vîte ?
(Il obéit.)
— Un doigt à franc-étrier ?
(Il obéit.)
LA MARQUISE.
Polissonne !
LA COMTESSE, assez haut.
Ah foutre !… fou…ou…tre ! voilà du plaisir…
LA MARQUISE.
Mais, paix donc, petite vilaine… — Elle devient jureuse comme un fiacre !
La Comtesse ne tient compte de cette morale : elle se livre avec fureur à son doux passe-tems ; rend, par la vivacité de ses mouvemens, la tâche de son complaisant assez difficile, et continue :
LA COMTESSE.
Ha !… ha !… foutre ! je cou… cou… cou… ou… oule. Je fonds… Je meurs…
(Sanglots : accens : convulsions. — Dupeville aussi, vers la fin de cette cérémonie, a fait entendre les expressions d’une émotion très-vive ; il est haletant, exalté.)