7 · LA MARQUISE
Comment donc ! on dirait, par ma foi, qu’il y met aussi du sien !
DUPEVILLE, avec transport.
Ah, oui ! du mien, Madame : et beaucoup.
LA MARQUISE.
Comtesse, tu m’as donc menti ? Il n’est donc pas tout-à-fait si nul…
LA COMTESSE.
C’est à lui de répondre.
DUPEVILLE, avec feu.
J’accourais justement, mes reines, pour vous annoncer… Vous me voyez au comble de la joie… car je sens encore mieux. C’est un prodige ! oui, je suis le plus heureux des mortels.
LA COMTESSE, à son amie.
De quoi diable s’agit-il !
DUPEVILLE.
Cette nuit…
LA MARQUISE, froidement.
Ah ! c’est un rêve !…
LA COMTESSE, à son amie.
Chut.
(À Dupeville.)
— Cette nuit ?…
DUPEVILLE.
Cette nuit à jamais mémorable, pour la premiere fois, depuis mon affreuse opération…
LA COMTESSE, vivement.
Eh ! parle, parle donc enfin de quelque chose, verbiageur éternel.
DUPEVILLE.
Cette nuit, à travers les délices d’un songe extatique, j’ai retrouvé ma si long-tems absente humanité. Je vous avais, adorable Marquise ; il est vrai qu’en même-tems un mal cuisant m’a réveillé. Mais, ô félicité ! j’étais vraiment homme, je… je… en un mot…
LA COMTESSE.
Tu bandais ? Est-ce là ce que tu veux dire ?…
DUPEVILLE, l’embrassant.
Eh oui, charmante interprête…
LA COMTESSE, gaiement.
Holà. C’est de ce côté
(lui montrant la Marquise)
que doit se diriger votre galant transport. Voilà la Sainte à qui le miracle est dû…
DUPEVILLE, avec feu.
Miracle inespéré qui me rend à la vie !
LA COMTESSE.
Un vers ! C’est tout de bon, ma chere, il est inspiré ! — Après ?
DUPEVILLE.
J’eusse douté du prodige si, bien éveillé et pendant plus d’une demi-heure, je n’en eusse eu la ravissante confirmation… C’est un supplice cependant, car…
(Il fait la grimace de quelqu’un
qui souffre beaucoup.)
LA MARQUISE.
Mais, quel galimathias nous faites-vous là, mon pauvre Dupeville ? Vous êtes châtré, mon ami ?
DUPEVILLE.
Ah ! par grace, permettez, qu’il m’en reste du moins une de bonne ; d’ailleurs le fort de mon désastre n’était pas là…
LA COMTESSE, à la Marquise.
On se donnerait au diable avant que d’avoir, par ses aveux, la solution claire de cette énigme. Sachons par nous-mêmes ce qu’il en est, ma fille ?
(À Dupeville.)
Çà, Monsieur, les voiles au vent : faisons vîte ?
DUPEVILLE, obéissant.
Je brûlais de recevoir cet ordre.
(Il est debout et produit un vit arqué vers la terre et dont le gland est défiguré. — Cet étrange objet tourné du côté gauche, attendu que (vu l’effet des cicatrices et des autres accidens qu’il a subis) il ne peut s’étendre en ligne droite. — Cette difformité cause aux deux amies un rire convulsif.)
DUPEVILLE.
Je tombe d’accord du ridicule, mais…
(Il le présente)
daignez toucher.
(Avec un transport de joie.)
— Je suis redevenu homme… et je sens à l’effervescence de mon sang…
LA COMTESSE, touchant.
En vérité, je crois que si l’on voulait l’éprouver… il entrerait.
LA MARQUISE, touchant.
Mais !… nul doute.
DUPEVILLE, à genoux.
Ah, divine Marquise ! Que n’êtes-vous généreuse assez pour essayer si le plus beau songe de ma vie ne pourrait pas se réaliser !
LA COMTESSE.
Bravo, Dupeville.
(À la Marquise.)
La proposition est galante, mon cœur, et ne peut que te flatter.
LA MARQUISE.
Es-tu folle !… Cela est monstrueux.
LA COMTESSE.
Mais cela bande, Madame, et me paraît parfaitement guéri.
LA MARQUISE, minaudant.
C’est une persécution. On dirait qu’ils se sont donné le mot…
LA COMTESSE.
Ah ça ! moins de bégueulerie…
(À Dupeville.)
Empoigne-moi là, mon ami.
(À la Marquise.)
Dépêchez-vous, ou je tranche la difficulté…
LA MARQUISE.
Que veux-tu dire ?
LA COMTESSE.
Que je me le fais mettre, moi…
(À Dupeville.)
Je ne suis pas si fiere ?
DUPEVILLE.
Vous êtes un ange.
LA COMTESSE, à la Marquise.
Eh bien ? est-ce vous, ou moi ?
LA MARQUISE.
Comme tu voudras.
LA COMTESSE, à Dupeville.
Choisissez ?
DUPEVILLE.
Dans quel embarras vous plaisez-vous à me jeter ! Hélas ! peut-être à travers ce débat étrange, verrai-je s’évanouir le fragile moyen que j’ai de le terminer ! — Toutes deux célestes, toutes deux adorées…
LA COMTESSE, avec douceur.
Il me touche !… Çà, ma fille, c’est à toi qu’il l’avait demandé. Tu dois te prêter à l’épreuve.
LA MARQUISE.
Àla bonne heure… mais… s’il me rate ?
DUPEVILLE, avec véhémence.
Ne craignez rien : ou je me perce à vos yeux.
LA COMTESSE.
Nigaud ! tant d’attraits et mon aide ne te donnent-ils pas de l’assurance !… Oui, Monsieur… mon aide, car je prétends me mêler de tout ceci. Or tenez-vous pour dit que s’il vous reste une seule étincelle de tempérament vous sortirez de votre engagement avec honneur.
LA MARQUISE.
On ne peut être plus claire…
(Elle se postait sur le dos… mais la Comtesse juge qu’en levrette cela ira mieux. Son conseil est suivi : la Marquise change d’attitude. Son amie se charge de nicher elle-même le courbe et difforme boute-joie, qui, en effet, pénetre.) — La Marquise gaiement :
Pas mal… Mais l’effet intérieur est vraiment plaisant.
DUPEVILLE, avec exaltation.
Ôsort ! reçois mes ferventes actions de grace.
LA COMTESSE.
Eh Monsieur, foutez et ne déclamez point.
(D’une main, tour-à-tour elle lui patine les génitoires, et lui chatouille l’orifice de l’œillet, tandis que, de l’autre main, elle excite à sa racine tout ce qui n’est point entré chez son amie. La résurrection de Dupeville est décidée et se consomme. Mais, au moment de finir, il a éprouvé une cruelle douleur occasionnée, chez lui, par l’obstacle que quelques carnosités intérieures apportent à l’émission du fluide prolifique. Au surplus le plaisir l’emporte enfin sur le mal. Dupeville, après avoir à peine prouvé qu’il est rentré dans tous ses droits naturels, tombe dans un complet anéantissement. C’est alors que son boute-joie ramolli fait une aussi ridicule que triste figure, dont les amies rient aux éclats. Sur ces entrefaites Philippine survient : à la vue du gisant et débraillé Dupeville, elle veut fuir ; mais la Comtesse la rattrape, l’amene vers le lit, prend un maintien tragique et lui dit d’un ton ampoulé :
Viens apprendre à mourir…
Le Chevalier de Rapignac se rétablissait à vue d’œil et parlait déja de retourner à Paris, s’appercevant très-bien que la Marquise et son amie faisaient de lui peu de cas, et l’abandonnaient à peu près aux soins de sa subalterne conquête. Belamour se conduisait fort bien avec cet ennemi vaincu ; cependant leur réconciliation n’avait pas l’air d’être parfaite. Les deux Dames croyaient si bien connaître le coiffeur pour un garçon doué du meilleur naturel, quelles s’étaient persuadées que Rapignac avait eu tous les torts. La difficulté même qu’elles trouvaient à tirer de Belamour des lumieres au sujet de sa querelle, était pour elles une preuve de plus de l’avantage que leur favori devait aussi moralement avoir sur son suspect antagoniste. Un jour pourtant elles devinrent si pressantes et mirent tant d’apparence de vérité à le menacer de leur disgrace s’il ne leur révélait ce qu’elles étaient si curieuses de savoir, qu’enfin il s’y décida. Ce fut, par occasion, l’histoire abrégée de toute, sa vie que leur fit le candide Belamour. À ce qu’on a déja vu dans la 4. Partie de cet ouvrage, voici ce qu’il ajouta :
BELAMOUR.
On peut, apparemment, bien aimer quelqu’un et lui souffler sa maîtresse. C’est du moins ce que fit, assez plaisamment, certain jeune officier, dont M. la Marquise se souviendra peut-être que je lui ai parlé ; le même qui, tandis que j’étais malade chez mon inhabile chirurgien, me pressait d’entrer à son service…
LA MARQUISE.
Au service de l’officier, c’est-à-dire ?
BELAMOUR.
Oui, Madame. — Cet espiegle était le frere de M. la Comtesse.
LA COMTESSE, à son amie.
Mon pauvre Baron.
(À Belamour.)
Oui : je me souviens que nous nous sommes, à ce sujet, souvent moqués de toi !
(À la Marquise.)
Ce nigaud de Cascaret disait tout à mon frere. Dès que celui-ci sut que son petit mignon et la belle prétendue de l’esculape étaient en arrangement, il conçut le hardi projet de commencer la donzelle…
LA MARQUISE.
Le petit scélérat !
LA COMTESSE.
Pour cela, mon rusé de frere sachant que les rendez-vous avaient lieu dans une mansarde vacante tout le jour, où, sans feu, sans lumiere, on s’abouchait…
BELAMOUR, interrompant.
C’était sous les combles. Un poëte qui louait ce réduit et payait assez, mal, désertait dès le matin, pour éviter le cordonnier, la blanchisseuse ; et, claquemuré tout le jour vers le poële du Café, ne rentrait que bien tard furtivement ; il retrouvait alors sa clef vers Nicole : celle-ci, la lui gardant, avait l’air de faire une bonne action ; car elle mettait de la sorte le pauvre diable à l’abri des apostrophes de la mere qui ne l’appercevait jamais sans qu’elle le tourmentât des demandes de son loyer et de l’énumération des créanciers qui avaient paru pour lui pendant le courant du jour. Cet homme était bien éloigné de soupçonner combien, au contraire, il nous obligeait.
LA COMTESSE.
C’était bien la peine de m’interrompre pour faire part à Madame de ce triste détail ? Laissez-moi parler, Monsieur. — Mon frere donc conçut à merveilles que quand la belle passion des novices amans serait à son point de maturité, il ne s’agirait que d’écarter habilement le héros de l’aventure et de figurer à sa place. C’est ce que l’événement justifia. — L’on fut enfin d’accord de faire si bien que l’inévitable épouseur ne trouvât plus qu’à glaner. Le jour, le moment sont fixés ; l’heure sonne. Déjà la tendre Nicole s’est emparée du poétique manoir ; Cascaret va monter à son tour… Mais la mere se trouve là, qui le prie d’une commission ! Ce contre-tems, bien entendu, ne venait que d’une menée de Monsieur mon frere. Cascaret, pourtant, ne prévoit rien de fâcheux : dans quelques minutes il pourra se retrouver près de sa chere Nicole… Point du tout : il n’a pas mis plutôt le pied hors du logis, que quatre escogriffes de sémestriers-recruteurs l’entreprennent, le retardent, le vexent, le traînent au cabaret et veulent presque le forcer à servir le roi…
LA MARQUISE.
Et ces drôles, je gage, étaient de même apostés par le malicieux Baron ?
LA COMTESSE.
Comme vous le dites. — Pendant ce tems-là, mon très-cher frere vêtu d’un vieil habit de Cascaret, s’est heureusement coulé dans la mansarde. C’était pour conclure qu’on était là. — Ainsi sans plus de préliminaires, le soi-disant Cascaret se met au grand-œuvre ; l’accomplit avec plein succès, au très-grand contentement de la résignée Nicole, qui, dès ce début (dit la chronique), décéla les brillantes dispositions qu’elle a si bien perfectionnées depuis : assignation pour le lendemain. — Va. — Tope. On se quitte… on se reprend : — Il est tems de reparaître là-bas, dit la raison. — Encore deux minutes, dit le tempérament… L’heureux usurpateur est le plus sage et défile le premier. L’initiée le suit un moment après. Mais ! qu’est-ce à dire ! Point de Cascaret ! Une mere bien inquiete ! — D’où venez-vous, ma fille ? — De faire là-haut le lit de M. Platin que la servante avait oublié. — On ne voit jamais sa clef ! Cependant il ne doit pas craindre les voleurs… — Mais ce Cascaret me tracasse… — Maman ? — Sans doute. Je ne comprends pas où le pauvre garçon peut demeurer si long-tems… — Je le crois chez M. le Baron, maman. — La pécore !… — Cependant Nicole n’était pas si sotte. Elle avait très-bien entendu s’ouvrir et se refermer la porte du Baron rentré chez lui. — Ah ! ceci me chiffonne (continue la mere). Il y a quelque chose là-dessous. Monsieur commencerait-il, si jeune, à songer au cotillon !… Ah ! le voici, enfin ! Bonté divine ! une heure entiere pour mettre, à deux cents pas de la maison, une lettre à la poste ! — Que signifie ceci (pensait tout bas la nouvelle déflorée), avec qui donc ai-je été là-haut ?…
(À Belamour.)
Remerciez-moi. Je viens de vous épargner la honte de confesser votre ridicule aventure.
(À son amie.)
N’est-ce pas, ma chere, que Nicaise qui va chercher un tapis, n’est pas plus idiot que celui-ci qui manque son rendez-vous pour ne pas retarder une fichue lettre ?
BELAMOUR.
Aussi ma sottise fut-elle assez chérement payée. — Je fus bien étonné, j’en conviens, quand au lieu de voir sur la physionomie de ma Nicole l’expression du regret, on du moins de notre bonne intelligence ordinaire, j’y vis au contraire un trouble, un embarras !… Je conte ma maudite rencontre ; mes tribulations ; les violences de mes garnemens : au lieu d’intéresser, je m’apperçois qu’on hausse les épaules, qu’on a l’air d’être furieuse contre moi ! Cela me fâche : je brusque la mere, je donne au diable la commission, les contre-tems, les recruteurs et jusqu’à l’écrivain quelconque de la funeste missive. — Tout doux, s’il vous plaît, M. Cascaret (riposte avec aigreur la mere, grande partisane de son fringant locataire. — La lettre était supposée de lui.) M. le Baron serait à bon droit très-choqué s’il savait… — Quoi donc ? de quoi s’agit-il ? que dit-on ici de moi ? (C’était le Baron lui-même qui survenait radieux.) — Rien, Monsieur (dit la mere, en souriant.) — Rien, dit la fille, d’un ton embarrassé. Rien, dis-je à mon tour avec humeur… Et nous voilà tous à nous taire, faisant une assez triste figure. Nicole n’y tient plus : tandis que sa mere a le dos tourné, la pauvre fille hausse les bras, renverse la tête, mord avec rage son mouchoir et s’évade. En même-tems, je vois sourire avec malice le cruel Baron, qui, pour faire diversion, court sur la mere, la lutine, lui dit des gaudrioles ; la fâche ; la fait rire ; lui prend les mains et, — Allons : déridons-nous donc, ma belle commere ; (il avait eu la complaisance de tenir avec elle un enfant.) Çà, Cascaret, ton violon ? et joue-nous une sauteuse, mon ami. — Je n’avais garde. Lui, sans se déconcerter, la chante, fait tourner la maman, la saisit, l’enleve, et me promene par-dessus la tête tout ce que ne peut manquer de montrer une danseuse sans caleçons, entre les bras d’un sauteur mal-adroit ou malin.
LA MARQUISE.
Eh ! voilà toujours une petite consolation. — C’est pourtant un drôle de corps que ce Baron ?
LA COMTESSE.
Voilà comme il était. Le plus charmant fou du monde.
BELAMOUR.
Mais un bien diabolique ami.
LA COMTESSE, à son amie.
N’en crois rien, ma chere. C’est un ingrat : et tu seras de cet avis quand on t’aura conté quelles suites heureuses eut pour Monsieur un tour… après tout bien pardonnable.
LA MARQUISE.
Àbon compte le pucelage de sa belle est raflé.
BELAMOUR.
Voilà le mot, Madame. Semblable aubaine est trop rare pour qu’on se console aisément de la manquer.
LA MARQUISE.
Voyons pourtant comment cela fut réparé, selon Madame.
BELAMOUR.
— Vous êtes un joli garçon (me dit Nicole que je trouvai le moment de joindre à l’écart après le souper.) Vous êtes cause qu’il s’est passé de belles affaires ce soir. — Quoi donc ? — Ne me parlez de votre vie. — Comment ! au lieu de me plaindre… Tendre amie ! (Je voulais embrasser : on me repousse rudement.) — Allez, Monsieur : il n’est plus tems… Si je savais que vous fussiez capable d’y avoir donné les mains… — Donné les mains ! À quoi, je vous prie ! Daignez vous expliquer.
Elle m’avoue tout. — Je demeure stupéfait. — J’entre en fureur. Pour la premiere fois de ma vie les affreux sentimens du soupçon et de la jalousie se font jour dans mon cœur… — Moi ! capable de donner les mains à cette abomination ! Mademoiselle, c’est bien plutôt vous, qui d’accord, pour me trahir, avec un perfide ami… — Le plus vigoureux souflet me coupe la parole, et des flots d’imprécations me sont prodigués. La mere entend quelque Bruit, accourt ; j’ai le nez saignant : elle suppose que j’ai tenté de faire quelque insulte à sa fille. Car celle-ci bouillait de colere, et jamais elle ne fut maîtresse de composer sa physionomie, sur laquelle sont durables les expressions de ses sentimens violens…
(À la Marquise.)
Eh bien, Madame ? Est-ce déja du bonheur que ce qui suit ma récente disgrace ?
LA MARQUISE.
Des coups, des injures dans votre situation ; tout cela pouvait n’être que de l’amour travesti. — Mais, le Baron ? je suis impatiente de savoir ce qu’il devient après sa bonne-fortune.
BELAMOUR.
Il était aux aguets, et, d’après le mic-mac qu’il vit résulter de la trahison, il sentit apparemment que sa propre intervention serait nécessaire pour le rétablissement de l’harmonie… Comme, pour aller me coucher, il fallait que je passasse devant sa porte, il m’attendait. — Un mot, Cascaret (dit-il d’un ton fort amical.) Je ne voulais ni répondre, ni m’arrêter. Il me prend la main. — Parbleu, l’ami, tu me donneras une minute d’audience. Ne crois pas que je te laisse aller dormir toute une nuit sur cette terrible rancune. Toi, bouder le meilleur de tes amis ! en serais-tu bien capable ! — À ces mots, que je pris pour une insultante ironie, s’il eût été mon égal !… Cependant il insiste. — Viens, mon doux Cascaret !
LA COMTESSE.
Ces petits Messieurs se cajolent : voilà de leur style. Ne dirait-on pas une jolie femme qui parle à quelque amant ?
(Belamour sourit.)
BELAMOUR.
Je suis bon diable : notre liaison avait été jusques-là… bien étroite. À l’âge que nous avions alors on n’a, dans le genre pénible, que des premiers mouvemens… M. le Baron avait de l’esprit : il fascina le mien, laissa glisser mes reproches, me prouva presque, qu’au contentement près d’un vain amour-propre, il ne m’avait rien dérobé : me promit que, dès le lendemain, il ferait ma paix avec Nicole ; que, désormais, il serait le protecteur de notre amour ; que son appartement serait à nos ordres ; et que tandis que je m’y vengerais de son espiéglerie, dans les bras de la fille, il irait à ses risques et périls, occuper la mere. Ce n’est pas au surplus ce que je trouvais de plus méritoire à son bon procédé, car M. Culchaud, âgée à peine de 39 ans, était encore de bien bon aloi. — Qu’en penserais-tu, Cascaret, (me disait d’un ton goguenard mon bon apôtre de Baron) si, pour te tranquilliser à l’avenir sur le compte de ta Nicole, je me rabattais de bien bonne foi sur la mere ? Hein ? — Eh, mais ! si le cœur vous en dit ? — Cette diable de femme m’a déja deux ou trois fois répété que, dans son pays, de compere à commere il n’y a pas grand chemin à faire pour se trouver quelque chose de plus. Je vois qu’il faut en découdre. Eh bien, demain pour l’amour de toi… Cela est encore rond et ferme. À propos, ce soir… remercie-moi donc, je t’ai fait voir le dessous des cartes ? Çà, franchement, qu’as-tu observé ? — J’avais bien l’esprit assez libre pour faire attention à cela ! — Tu mens : j’ai très-bien remarqué ton regard s’enfournant sous les jupes de ma fraîche commere. Allons, avoues que tu as vu un cul superbe ? une fourrure des plus fournies… — Il me fit rire : nos yeux se rencontrerent avec attendrissement ; il m’embrassa ; je lui pleurai sur la face… Jamais il ne voulut souffrir que je montasse à ma chambrette… Je partageai son lit…
LA COMTESSE.
Vivent les bons caracteres.
LA MARQUISE.
Ou plutôt vivent les enfans de la joie. Cette bonne mere réunit tout, éteint toutes les haines. Ne t’ai-je pas conté le raccommodement de cette même Nicole dont il est question, avec ma Philippine, et Dieu sait qu’elles étaient bien plus envenimées l’une contre l’autre. Eh bien : un doux moment passa l’éponge sur tout et fixa pour jamais le retour de la plus parfaite amitié. C’était vous cependant, M. la Comtesse, qui graces à votre ânerie…
LA COMTESSE, gaiement.
Chut, chut : Belamour ne doit pas savoir cela…
LA MARQUISE, gaiement.
Je puis du moins observer devant lui que le brouillonage est chez vous tant soit peu vice de famille. L’insatiable ardeur de votre sang…
LA COMTESSE.
Va te promener avec ta fichue morale. — Poursuis, notre ami.
BELAMOUR.
En effet : M. le Baron tint parole. — Le lendemain, dès la pointe du jour, Madame Culchaud étant sortie, selon son usage, pour entendre la sainte messe, et la servante ayant aussi pris le chemin du marché, mon médiateur trouva bon que nous descendissions ensemble à la chambre basse où Nicole occupait, dans une vieille alcôve assez sombre, un lit, jadis occupé par son pere, à côté de celui de M. Culchaud. La bonne fille ne dormait pas : elle pensait peut-être au quiproquo de la veille, à son injustice envers moi… Notre arrivée la troubla beaucoup et la mit à bon compte fort en colere… Mais, cette passion, avait deux objets : auquel donnera-t-elle la préférence pour lui adresser sa violente éruption ! Je suis un sot ; j’ai blessé l’amour ; mais je suis aimé : le Baron est un vaurien, mais bien intéressant ; et, la veille, il a donné bien du plaisir. — Tandis que, balancée entre ces réflexions, elle promene, muette, sur nous deux ses regards étonnés et farouches, le bon hypocrite de Baron tombe à genoux… fait, avec une enflure théatrale, son acte de contrition plus humble que sincere ; proteste de mon innocence ; plaint mon malheur ; et conclut que celle que j’idolâtre et qui m’aime, doit me rendre un bien qui m’était destiné, que je mérite, auquel il renonce lui-même, puisqu’il s’en est rendu trop indigne. En un mot, c’est son propre pardon qu’il sollicite et la double satisfaction de voir faire le prompt et complet bonheur de son plus parfait ami.
LA MARQUISE.
Voilà, par exemple, à quoi la pudeur enfantine de M. Nicole ne se prêtera jamais ?
BELAMOUR, souriant.
Vous allez voir ! — C’est peut-être un charme que la présence de deux assez beaux garçons autour du lit d’une jeune fille, dont le tempérament vient de s’allumer. — Nicole adoucie, décontenancée, persuadée par la rapide éloquence du Baron ; émue de mon attendrissement, de mes larmes et de mes caresses…
LA COMTESSE.
Allons, verbiageur éternel, dites, sans tant de préparation, qu’après s’être très-faiblement défendue, et n’avoir que, pour la forme, insisté sur la retraite du Baron, qui pourtant demeura, non-seulement votre tendre amie se laissa baiser, mais qu’elle ne s’effaroucha, même pas de ce que mon frere, pour mettre le comble à sa négociation, guida de sa propre main votre amoureuse pine dans le brûlant canal de sa félicité…
(À la Marquise).
Je sais tout cela, moi… Qu’il ose me démentir.
BELAMOUR.
Il n’y a pas un mot à rabattre…
LA MARQUISE.
Fort bien. De bonne foi, je fais grace au Baron que j’avais eu d’abord envie de détester : c’est le meilleur enfant du monde.
LA COMTESSE.
Écoute le reste, tu l’aimeras encore mieux.
BELAMOUR.
Notre négociateur, en tirant les rideaux sur nous, avait offert de demeurer de garde… À peine avions-nous goûté les premieres délices de l’amour complétement heureux, que nous entendîmes le Baron courir en s’éloignant, et tout aussi-tôt dire :…
« Eh quoi ! vous voilà ma commere ! Parbleu, vous m’épargnez la peine de courir, comme les autres, après vous ». — Pourquoi donc, M. le Baron ? Qu’est-il arrivé ? — Un grand homme sec est venu très-pressé de vous parler de choses, à ce qu’il dit, fort intéressantes. Il ne reste qu’une heure en ville, ou il a beaucoup à faire ; il repassera ; s’il ne vous voit pas cette fois, il ne pourra revenir que dans deux mois !… Mademoiselle votre fille est allée aux Cordeliers ; Cascaret aux Bernardines ; moi-même j’allais aux Carmes tâcher de vous trouver… Mais dans quelle église étiez-vous donc ? — Dieu me soit en aide, je n’ai pas encore entendu la sainte messe. N’ai-je pas eu le guignon de rencontrer la commere Cornu !… — Qui ! la preneuse de lavemens ? — La même ; elle m’a retenue : et c’était pour m’en dire de ce pauvre M. Cascaret !… Bon Dieu ! la vilaine femme ! peut-on ainsi déchirer le prochain… Mais vous dites donc que c’était un grand homme sec ! — Oui. — Je sais à peu près ce que c’est ? quarante ans, n’est-ce pas ? — N’a-t-il que cela. — Il pourrait bien en avoir cinquante. Laid ? — Ignoble. — Oui, oui : j’y suis. Oh bien ! qu’il aille se promener, je ne veux point de lui. — Comment ! serait-ce un adorateur ? Eh dame ! croyez-vous donc qu’on n’en aurait pas, si l’on voulait ? — Il faut vouloir, ma commere… — Pendant cet imbroglio, l’on était entré dans notre chambre, M. Culchaud quittait son mantelet, ses gants et changeait ses souliers contre des mules. — En vérité, M. Culchaud… — M. Culchaud ! Toujours M. Culchaud ! Eh ! M. le Baron, ce mot de commere que j’aime tant vous entendre dire, vous écorche-t-il donc la bouche ! — Ah ! pardon, ma chere commere (et nous entendons un gros baiser.) Tenez : savez-vous ce que je pensais tout-à-l’heure en vous voyant vous mettre à votre aise ? — Qu’est-ce que c’est ? — Que je ne vois à personne cette grace d’embonpoint qui vous sied si bien ; que vous paraissez avoir la gorge d’une fille de quinze ans. — On serait bien fâchée de l’avoir comme ça ? — Quand je dis de quinze ans, c’est pour la blancheur et la fermeté : et cette croupe ! Là, sans fausse modestie, vous avouerez qu’elle a de quoi faire donner au diable… tous vos compères ?… Je parie que cela est d’un rond !… (Il promenait apparemment ses mains) d’un dodu ! d’un succulent ! ah ! — Allons donc, petit compere, bride en main. — C’était un heureux coquin que ce M. Culchaud, de posséder une si belle femme ! — Ne croyez pas badiner : il y a dix ans que je valais bien nos grandes Dames d’ici. — Que dites-vous là, ma commere, vous valiez : vous valez, vous surpassez, vous… — Finissez donc, petit engeoleur. — Que lucifer me torde le cou si je plaisante. Faut-il vous parler vrai, ma chere commere, il y a long-tems que… Mais non ; vous vous fâcheriez. — Dites toujours ; on verra. — Pensez-y bien : si je dis quelques sottises, c’est vous qui m’aurez en quelque façon défié… — Baste ! un compere a bien des droits. J’écoute. — Je pensais donc que, si vous pouviez être femme à commérer un peu, je serais votre homme moi. — Tout de bon ? — Ah ça, ne vous moquez pas de moi, je parle sérieusement, au moins. — Et si je vous prenais au mot ? — Je vous prendrais à la motte, ou le diable m’emporte… Un ah fi donc, compere, qui suivit aussi-tôt, nous assura que le cher Baron faisait en ce moment une vive incursion dans les pays bas maternels. Parbleu, continuait-il baisottant et se secouant comme un démon, je suis donc un goguenard moi ! un insolent, qui, sans avoir de véritables sentimens, chercherais à mettre en train une honnête veuve, une respectable commere, pour m’en tenir à éprouver sa vertu ! Oh bien, M. Culchaud, vous allez voir si je suis galant homme ou non. — Le bruit du chiffonnage redoublait : les petits mots de bienséance de la part de la Dame devenaient moins imposans, elle riait… Un pouf sur son lit, nous avertit enfin de sa défaite, que confirma sur l’heure, le craquement le plus bruyant d’un vieux bois de lit exempt depuis long-tems d’être mis à pareille épreuve. Cette bonne scene nous mit en gaieté ; nous imitâmes, et je vous avoue que pendant notre besogne, qui ne faisait pas moins gémir notre lit que le voisin, j’admirai la présence d’esprit de ma Nicole, qui prit à dessein la cadence de sa mere, afin de ne point nous trahir. Ce concert de couchettes était si plaisant, que le propice Baron crut devoir dire, afin de nous avertir, il y a de l’écho dans cette chambre. Nous faillîmes éclater, et nous ne nous en empêchâmes qu’en nous portant bien vîte mutuellement une main sur la bouche. — Ce qui ne fut pas moins dangereux pour le sérieux d’où dépendait notre sûreté, c’est l’incroyable conversation de l’autre couple ; les vieilles galanteries bourgeoises dont la reconnaissante M. Culchaud gratifiait son chef enfileur ; les exclamations indicatives par lesquelles elle nous convainquit que si, pour lors, elle était dévote, ci-devant du moins elle avait été une fieffée coquine. — Vive une maman ! (continuait le Baron en lui claquant la fesse.) — N’est-ce pas ? — Une morveuse comme votre fille, par exemple, je ne donnerais pas un écu pour lui en faire autant. — Il faut un peu d’acquis, compere : cela est vrai. Le pauvre défunt, qui s’y connaissait, trouvait que je faisais cela comme une divinité. — Que la peste m’étouffe, ou pour connaître le suprême plaisir de la chose, il faut avoir enfilé ma commere Culchaud. — Ces ébats consommés, la prudente mere se souvint qu’après l’avoir long-tems cherchée, sa fille et Cascaret devaient revenir. — Grand merci, petit compere, dit-on avec un baiser de clôture. Il y avait long-tems que j’en avais envie… — Avec moi ? — Et avec qui donc, Poulet ? Mais me seras-tu fidele ? — Ah ! j’en réponds : que les cieux, la terre, l’enfer… que la foudre… — Un autre baiser fut le prix de ces amoureuses imprécations : après quoi la fortunée commere proposa de manger une rôtie-au-sucre. Le Baron la trouva fort à propos. — Mais (dit-il) faisons-la copieuse, maman, car votre fille et Cascaret se sont donnés bien du mouvement après vous ; il faut aussi qu’ils se restaurent. — Nous pouvions compter sur l’adresse de notre ami pour les moyens de retraite. Aussi la fîmes-nous avec tout le succès possible : nous savions ce qu’il fallait dire et donnâmes les couleurs qu’il convenait au mensonge officieux de notre beau-pere-impromptu.
Excusez, cher lecteur, si c’est maintenant le traducteur de cet ouvrage qui vous demande un moment d’attention.
Peut-être l’histoire de l’impur Belamour vous amusait-elle, et souhaitiez-vous d’en voir la suite racontée par lui-même comme ce que vous en avez déja vu ? Mais un accident fâcheux arrivé au manuscrit original, d’après lequel je travaillais ; c’est-à-dire, l’épanchement de toute une bouteille d’encre empêche que votre curiosité ne puisse être complétement satisfaite. Une quarantaine de feuilles, plus ou moins gâtées, sont demeurées si peu lisibles, que j’ai totalement abandonné la tâche de m’y reconnaître. Au surplus, vous ne perdez pas beaucoup à cette lacune. Ce que j’ai pu déchiffrer ne m’a montré que des faits en tout semblables à ceux que vous avez lus. Les goûts et les mœurs de Cascaret vous sont connus ? Voici pourtant un extrait succinct, où je vous transmettrai tout ce que j’ai pu recueillir moi-même.
D’abord : il est arrivé que Nicole, graces à sa double passade, guérie de ses préjugés et de son amour, persiste à la vérité dans le refus d’épouser son antipathique prétendu, mais consent à se rendre chez son parrain. Elle attrape celui-ci, qui se persuade d’avoir tout de bon moissonné la précieuse fleur d’un pucelage. Les deux mille écus sont comptés, mais au lieu de les porter en dot à l’avide esculape, elle en jouira, fixant d’ailleurs sa demeure, tant à la ville qu’à la campagne, chez le parrain généreux. Si cet homme par hasard était un pere et couchait ainsi sciemment avec sa bâtarde, tant pis pour lui : et la faute en serait sur-tout à Madame Culchaud, qui tolere leur arrangement. Quant à Nicole, elle ignore ou feint d’ignorer cette paternité. Cascaret, sans maîtresse, au moyen de l’absence de Nicole, suit volontiers à Paris, le jeune Baron qui lui fait presqu’aussi-tôt avoir sa sœur la Comtesse de Motte-en-feu (pour lors, comme vous savez, Mademoiselle de Condor.) À cet endroit du récit de l’historien, la Comtesse ne manque pas de sommer la Marquise d’avouer que, de la sorte, le Baron s’est bien agréablement acquitté, et même avec usure envers le dupé Cascaret, car il est (comme nous avons vu ailleurs) en tiers de leur incestueuse intimité.
Bientôt un Commandeur très-vicieux, oncle de nos jeunes gens, leur enleve leur utile complice. Cascaret fait avec cet amateur (d’ailleurs très-brave homme) une campagne de mer ; se conduit bien, fait preuve de courage et gagne de l’argent : c’est sous le nom de Saint-Amand qu’il court cette glorieuse partie de sa carriere. De retour en France, son protecteur le place comme lieutenant dans un régiment de dragons, dont le Colonel, intime ami du Commandeur, est de même un zélé pygolâtre. C’est ici que M. de Saint-Amand manque l’occasion de s’élever. Il fait, à la vérité, très-bien son service ; il est aimable, ses talens lui méritent des succès ; mais incapable de couvrir du moins d’un voile d’hypocrisie ses lubriques inclinations, et ayant contracté l’habitude de laisser payer ses complaisances, il se fait bientôt, dans son corps, une réputation au-dessous de l’équivoque. Rapignac, après un semestre, arrive, et reconnaît M. de Saint-Amand pour l’être venu coiffer, à Dijon, dans un bordel. Éclat affreux : l’infortuné Saint-Amand est chassé. Son inhumain délateur lui refuse le collet, sous prétexte qu’un gentilhomme tel que lui, n’est pas fait pour se mesurer avec un garçon perruquier. Le charmant exclus est plaint, regretté ; mais il lui convient de partir sans vengeance ; il passe en Allemagne. C’est là qu’on le voit parcourir un cercle assez monotone, et vivre de ses différens métiers. Un petit prince le ramene à Paris au bout de quelque tems. Pour lors il s’habille en femme et sert plusieurs Dames, de celles qui, capables de pénétrer bientôt le secret de son véritable sexe, sont faites pour en profiter, et ne point le trahir. Dans une maison entr’autres, il courait le plus grand danger s’il ne venait à bout d’être en même-tems cher à Monsieur, cher à Madame, les deux époux croyant, chacun, posséder exclusivement le ravissant objet de leur inclination. L’état de César chez Nicomède était moins piquant et peut-être plus vil. De chez ces gens là, Mademoiselle Justine (Cascaret féminisé se nommait ainsi) passe au service d’une Comtesse qui donnait à jouer. Rapignac fréquente ce tripot, n’y reconnaît point celui dont il a causé la perte ; mais en est parfaitement reconnu. La réputation de M. de Rapignac ne flaire pas comme beaume. Justine prend à tâche de l’observer, s’assure qu’il a de faux dés sur lui ; suscite un accusateur ; est cause qu’on se rue sur Rapignac ; qu’on le fouille ; qu’il est trouvé coupable et jeté par les fenêtres, heureusement sans qu’il se rompe le cou. Voilà le prêté bien rendu. Justine, contente jusqu’à nouvel ordre, se tient coi, de peur d’esclandre, et parce qu’elle se trouve bien chez sa charmante Comtesse. Mais le diable qui se plaît à tout déranger, répand ses malignes influences sur cette maison d’opulence et de volupté. Tracassée par la police, la jolie Dame est en fuite, Justine n’échappe à des événemens très-fâcheux qui la menacent elle-même, qu’en faisant une courte absence, après laquelle, on reparaît avec des habits masculins et sous le nom d’Hector. — C’est sur-tout ici que l’encre répandue a fait un grand ravage… J’ai déchiffré avec bien de la peine, en deux endroits, le titre de Tréfoncier ; comme je ne l’avais vu nulle part ailleurs dans cette partie, je suppose que la connaissance d’Hector avec cet aimable Comte (que nous avons vu et verrons encore en scene) était assez nouvelle et que, jusqu’alors, Justine-Cascaret ne l’avait point fréquenté. Nous savons enfin qu’Hector avait servi la présidente de Conbannal, et que celle-ci venait de mourir quand notre héros fut agréé de la Marquise.
Vous comprenez fort bien, maintenant, cher lecteur, comment Belamour, en habit d’homme, se retrouvant avec son ennemi capital, sentit se réveiller toute sa haine et voulut être vengé ? Rapignac, avec les vues qui l’avaient amené chez la Marquise ; ne pouvait sans se perdre, se prévaloir une seconde fois de ce qu’il était gentilhomme ; (ce qu’à part de sa qualité de frippon, on ne laissait pas aussi de lui contester.) Il était donc de son intérêt qu’il agît dans cette circonstance comme un galant homme. Vous savez ce qu’il lui en a coûté.
Il résulte de tous ces détails que Belamour était du moins sensible et franc du collier ; et que, sans l’habitude honteuse de son multiforme libertinage, il eût été fait pour figurer avec bien, de l’avantage sur le théatre du monde.
Quand il eut achevé le récit de ses aventures, ces Dames le louerent beaucoup, le consolerent et lui pronostiquerent du bonheur. Elles prophétisaient sans le savoir, et vous en jugerez, cher lecteur ; puisque, par miracle, la maudite bouteille n’a point défiguré la fin du roman de notre intéressant hermaphrodite.
Me voici enfin au courant de mon original, et c’est le Docteur qui va poursuivre…
La Marquise, la Comtesse et l’honnête Dupeville se promènent ensemble dans une galerie au bout de laquelle, par une grande croisée ouverte, l’on a vue sur l’avenue du château. Dupeville apperçoit le premier une voiture à six chevaux, qui s’avance du meilleur train, précédée et suivie de quelques gens à cheval.
DUPEVILLE, à la Marquise.
Voici certainement, Madame, une brillante visite pour vous.
(Ces Dames s’approchent de
la croisée.)
LA COMTESSE, une lunette à la main.
Eh ! c’est par ma foi le cher Comte,
(Le Tréfoncier.)
Je reconnais son grand coquin de valet-de-chambre et son piqueur Smith.
(À la Marquise.)
C’est le Comte, ma chere ; c’est bien lui.
(Elle saute au cou de son amie avec une pétulante vivacité.)
LA MARQUISE.
La petite folle !
(Elle se sert de la lunette.)
Elle a raison : c’est le cher Comte lui-même.
Dupeville peu connu du Comte et fort discret, se dispose de vouloir laisser ces Dames seules avec lui. La Marquise dit à Dupeville des choses honnêtes, pour l’engager à ne point se retirer.
UN LAQUAIS, annonçant.
Monsieur le Comte, Mesdames.
LA COMTESSE, lui sautant
la premiere au cou.
Eh ! bonjour donc, divin revenant.
(Elle lui donne cinq à six baisers, qu’il rend de bien bon cœur.
LA MARQUISE, l’embrassant.
Soyez, le bien venu, notre féal. —
(Après l’avoir embrassé.)
M. Dupeville ne vous est pas inconnu, sans doute ? En tout cas vous aurez, mon cher Comte, bien du plaisir à faire son agréable autant qu’estimable connaissance.
(Politesses réciproques entre Dupeville et lui.)
LA COMTESSE.
Quel bon vent t’amene ici, mon cher scélérat ?
LE COMTE.
Le compliment est vraiment neuf !
(À Dupeville.)
Monsieur ? vous êtes, sans doute, au fait des tournures de notre chere impertinente ? et les douceurs dont elle daigne m’honorer ne vous persuaderont pas que je puis en être digne ?
(Il continue.)
Imagineriez-vous, célestes amies, que je viens vous demander asyle ! que je fuis, du moins pour quelques jours, mon hôtel souillé de crimes ! et que je souhaite de trouver parmi vous à oublier de mortels chagrins auxquels il semblait que ma position assez heureuse dût m’exempter d’être en butte ?
LA MARQUISE, alarmée.
Grand Dieu ! que dit-il ? Que vous est-il arrivé, mon précieux ami.
LE COMTE, prend un siége,
(Tout le monde s’assied autour de lui.)
Que le ciel confonde, que les enfers engloutissent le plus maudit garnement dont on puisse se faire une idée. Un Bricon ! un va-nu-pieds, que par la plus insigne charité j’avais ramassé dans les boues de la Westphalie. Un traître, comblé de mes bienfaits…
LA MARQUISE, avec intérêt.
Eh bien, eh bien ?
LE COMTE.
Cet infâme, pour remercîment, ne voulait rien moins que piller ma maison, m’ôter la vie.
(Mouvement général d’indignation et d’horreur.)
D’accord avec une dénaturée Miss Sara Tompson, la mieux traitée des nymphes de mon petit Sérail, il devait m’empoisonner, enlever mon argent, ma vaisselle, mes bijoux et passer avec cette furie en Angleterre. Zinga, la chere Zinga, mon génie tutélaire, sait heureusement un peu d’Anglais. Mes forcenés ne s’en doutaient pas ; ils ont imprudemment parlé de quelque chose devant elle, qui, toujours attentive à mes moindres intérêts, s’est bien gardée de laisser soupçonner qu’elle y comprît rien. Elle a tout su et s’est hâtée de me prévenir. J’ai douté d’abord ; cependant, je me suis abstenu de manger de certaine croûte aux champignons, avec laquelle, en effet, j’aurais avalé la mort. Je l’ai fait éprouver ; elle était horriblement empoisonnée : j’ai pris les mesures nécessaires ; mes monstreux assassins sont au pouvoir de la justice.
(La Marquise et la Comtesse paraissent glacées d’effroi, et se regardent.) Dès que le Comte s’est tû, elles sautent l’une et l’autre au cou de leur ami, versent des larmes d’attendrissement, et lui donnent mille baisers. Le Comte, touché jusqu’au fond du cœur, leur rend avec usure toutes ces amitiés.
LA MARQUISE, affectée.
Eh bien, Comtesse ?
LA COMTESSE, tristement.
Eh bien, ma chere. Il est clair que nous avons eu l’une et l’autre un monstre indigne du jour, et que l’un de nos heureux aura les os brisés sur un échafaud.
LE COMTE.
Rassurez-vous, mes bonnes amies, je me suis à propos souvenu de vos relations avec l’infernal Bricon, et j’ai fait ce qu’il fallait pour que les criminels ne subissent point un supplice public.
LA MARQUISE.
En serez-vous le maître ?
LE COMTE.
On m’a promis de donner une telle forme à la procédure, que les malheureux pourront n’être condamnés qu’à finir leurs jours hors du Royaume. Bricon sera mis sur quelque vaisseau destiné pour les Indes : la barbare Miss ira faire manger à qui bon lui semblera, dans Londres, des croûtes aux champignons. — Mais chassons au loin d’affreux souvenirs. Je viens ici, vous ai-je déja dit, pour ressusciter, en partageant vos amusemens : vous ne m’entendrez plus sonner mot de mon horrible aventure. Aidez-moi, de grace, belles et réjouissantes amies, à me la faire totalement oublier.
LA MARQUISE.
Vous ne nous serez pas moins utile, quant aux consolations ; nous n’avons pas laissé, mon cher, que d’avoir aussi, comme vous savez, nos petites adversités.
LE COMTE.
Àpropos ! Je viens aussi pour cela. — Nous savons enfin ce que c’est que votre Rapignac. Mais dites-moi d’abord quel a été le sujet de sa querelle avec mon bien-aimé Belamour ?…
LA MARQUISE, raconte en
peu de mots, ce qu’on en a lu dans l’argument par
lequel débute cette partie.
— Et vous ? que nous apprendrez-vous de ce scrupuleux gentilhomme ?
LE COMTE.
Que c’est un faquin. Je me rappellais fort Bien de l’avoir vu, faisant flores chez plus de vingt coquines du moyen vol… Mais pardon. Marquise. J’oubliais, comme un étourdi, que c’était aussi votre plus que Tire-six.
LA MARQUISE.
Allez, allez, Monsieur le mauvais plaisant.
LE COMTE, d’un ton sérieux.
Ah, parbleu ! c’est dommage que je n’aye pas été instruit plutôt. — Peu de jours avant qu’il ne vînt chez vous, ce croquant ne m’a-t-il pas fait l’honneur de me voler au jeu quelques centaines de louis. Dupe de son apparence militaire, je voulais, tout encaloté que je suis, le tracasser et me faire peut-être une affaire d’honneur avec lui ; quelqu’un d’honnête, qui se trouvait là, me fit signe ; je fus prudent : il alla dire deux mots à l’oreille de mon escroc, qui, fort troublé, fit un salut profond, et plia bagage aussi-tôt, emportant mes propos et mes louis d’or. Je n’ai pu revoir qu’hier l’officieuse personne… Devinez ce que c’est que ce Monsieur de Rapignac ?
LA COMTESSE.
Armons-nous de courage. Encore quelque gredin ?
(La Marquise baisse les yeux.)
LE COMTE.
Ce drôle dont le vrai nom est Rapin, fut jadis tambour, puis tambour-major dans un régiment Piémontais. Une folle de ce pays-là qui s’y était servie de lui et qui se trouvait avoir ici du crédit pendant un ministere aussi prodigue de graces mal appliquées, que depuis on l’a vu avare des graces les plus légitimes ; cette intrigante, disons-nous, fit de son Hercule un capitaine de dragons à la suite. Mais Mons Rapignac ne sut point se maintenir dans son corps ; il en fut honteusement congédié. Depuis, il a continué de vivre d’escroqueries, soutenues parfois de fausse bravoure et toujours de la plus intrépide arrogance. Voilà ce que c’est que votre quidam.
LA COMTESSE.
Eh bien, ce joli Monsieur daignait faire à Madame l’honnur de l’épouser.
LE COMTE.
Excellent parti ! Ça, ça, ma chere Marquise : Sans complimens, deux lignes sur une carte pour M. le Chevalier, et qu’il ait avant le soir, à sortir de cette honnête demeure, où ses pareils ne sont pas faits pour avoir accès.
LA COMTESSE, gaiement.
Bride en main. Comte. Il faut un peu plus ménager le sensible cœur…
(Elle fait des mines et charge.)
LE COMTE.
De qui ?
LA COMTESSE, chargeant.
De Mlle. Nicole, possédée, tout au moins, d’amour pour votre coupeur de bourse.
LE COMTE, riant.
Mlle. Nicole, fille à grands sentimens ! c’est à mourir de rire.
DUPEVILLE.
Si j’osais avoir un avis dans tout ceci, Mesdames, je demanderais la permission de le mettre au jour.
LA COMTESSE.
Parle, parle, notre ami : puisque la compatissante Nature a trouvé bon de te replacer dans la classe des hommes, tu peux avoir ici voix au chapitre. Nous t’écoutons.
DUPEVILLE.
Il est très-vrai qu’un homme, qui, tel que ce Rapignac, en impose avec impudence, est peu fait pour demeurer sous le même toît avec ces Dames ; mais cet aventurier est malheureux… À peine convalescent… on l’a reçu. À ces titres, on lui doit, sinon quelques ménagemens, du moins un peu de pitié… D’ailleurs s’étant flatté d’épouser Madame…
LE COMTE.
Pour cette seule audace, il mériterait de périr sous le bâton.
LA MARQUISE, souriant.
Allons, méchant : taisez-vous. On dirait que votre argent perdu vous tient encore au cœur ! — Dupeville ? poursuivez.
DUPEVILLE.
Trompé dans la plus séduisante espérance ; blessé par un juste retour de la justice céleste ; perdant à la fois toutes ses enveloppes ; à peine en état de se déplacer, il serait vraiment trop à plaindre si Madame le congédiait ignominieusement. Ne vaudrait-il pas mieux tempérer la rigueur de sa disgrace ? Me permettrait-on d’avoir avec lui quelques minutes d’entretien ? Je viendrais sans doute à bout de le déterminer à partir sans qu’il se doutât que son décri fût aussi complet, et sur-tout qu’il fût parvenu jusqu’à Madame…
LA MARQUISE.
Bien, Dupeville ; vous avez le cœur excellent.
LE COMTE.
Et tout-à-fait raison : je regrette à présent de n’avoir pas d’abord pensé de même.
LA COMTESSE, à Dupeville.
Va, mon ami, tu es digne, avec tes louables sentimens, que ta pauvre humanité cesse d’être tournée en tire-bouchon, et puisse s’apparier quatre fois par jour.
LA MARQUISE.
L’extravagante ! Voyez, Dupeville, faites pour le mieux et débarassez-nous de Rapignac à l’amiable.
LE COMTE.
Et mon brave Hector ?… Ne peut-on lui faire compliment de sa victorieuse embrochade ? Où donc se cache-t-il ?
LA MARQUISE, sonnant.
Qu’à l’instant il soit à vos ordres.
(Un peu bas.)
Mais du moins n’allez pas, comme un certain jour, oublier que vous ne seriez point seuls ensemble ? et faire des infamies ?…
LE COMTE, un peu bas, et riant.
Ah ! — La Comtesse ne le souffrirait pas. Elle demanderait la préférence.
LA COMTESSE, qui a disparu
un moment quand Dupeville est parti, rentre et entend
qu’on parle d’elle.
De quoi s’agit-il ?
LA MARQUISE.
De rien, puisque tu n’as pas entendu ; autrement je craindrais que deux fort beaux yeux ne devinssent la proie de tes griffes.
LA COMTESSE.
Bon. Quelque gaillardise à mes dépens ? Cela ne m’offense pas, moi. Des mots ne frappent que l’air. Mais si tout-à-l’heure Monsieur venait… à me rater, par exemple, ce serait autre chose…
LE COMTE.
Vous rater ?…
LA COMTESSE.
Au contraire, ne pas me rater. Car, destiné, comme vous l’êtes, mon très-cher, à me le mettre tout de suite, je me flatte de n’avoir qu’à me louer de vous.
LA MARQUISE, au Comte étonné.
On n’est pas de cette folie.
(Belamour paraît.)
LA COMTESSE.
Ah ! voici fort à propos l’aimable. Tant mieux : nous allons faire partie quarrée.
(Voyant que Belamour est empressé de saluer son patron, elle le pousse vers lui.)
Ça, faisons vîte, que vos cœurs s’épanchent en mutuelles tendresses, Messieurs, et revenez, à nous…
(Le Comte tend avec amitié la main à Belamour.)
BELAMOUR, lui baisant la main.
Ah, mon cher protecteur ! Quel bien pour moi, quand je me retrouve quelque part avec vous.
LE COMTE, avec amitié.
Je te retrouve aussi toujours avec beaucoup de plaisir. — Mais regarde.
(Il lui fait remarquer la Comtesse, qui, parderriere, fait des mines d’espiéglerie.)
On se moque de nous.
LA COMTESSE, haussant les épaules.
C’est qu’en vérité, je ne connais rien de si bête au monde que deux bougres qui se font des complimens.
(À la Marquise.)
Mais, que penses-tu, ma chere, de l’avis que j’ouvrais tout-à-l’heure ? Il n’est pas, ce me semble, à dédaigner. Nous avons été sages, trop sages aujourd’hui. Dans cet instant je me sens… je ne sais trop à propos de quoi, beaucoup de goût pour Monsieur…
(Elle sourit au Prélat.)
Je lui jette le gant, j’espere qu’il voudra bien le ramasser. Crois-moi, fais de même avec l’aimable, et foutons ici tous quatre à qui mieux mieux. —
(Belamour aussi-tôt a passé le bras sous les reins de la Marquise. Elle s’appuie tendrement sur lui.)
LE COMTE.
Àvos ordres, Madame la Comtesse. Mais daignez encore y penser. Bien éloigné de prévoir la suprême faveur qui m’attendait ici, j’ai fait avant de partir mes tendres adieux à ma chere bienfaitrice : et, franchement, je vaux bien peu de chose à l’heure qu’il est.
LA COMTESSE, sonnant.
Eh bien, Monsieur, on vous fera valoir. Oh, le grand mal-adroit qui, se proposant de venir ici, ne conçoit pas qu’il convenait auparavant de ne point tirer ainsi sa poudre aux moineaux !
(Un laquais paraît. À cet homme.)
Que Félix monte ici sur-le-champ.
(Le laquais se retire.)
LA MARQUISE, gaiement.
Je vois votre idée, Madame la Comtesse… Mais en vérité, sais-tu que tu deviens d’une…
LA COMTESSE, courant lui
mettre la main sur la bouche.
Chut, chut : point d’invectives, ni de morale.
(Très-vîte,)
Cela sera : Félix viendra, l’enfilera, le ranimera, le Comte bandera, me le mettra, déchargera ; ma bonne amie verra tout cela, s’en amusera, et son propre compte s’y trouvera.
LE COMTE, l’imitant.
Ra, ra, ra, ra, ra : Quel diable de galimathias nous fait-elle ! —
(Félix paraît).
Ah, Ah ! voici encore un nouveau visage.
LA COMTESSE, gaiement.
C’est celui qui…
(Elle fait la carricature de le seringuer.)
C’est un utile secours que je veux bien vous ménager, afin que vous puissiez sortir de votre engagement avec honneur.
LE COMTE, les yeux fixés sur Félix.
Il est assez joli garçon.
LA COMTESSE.
Félix ? il s’agit d’enfiler Monsieur.
LE COMTE, presque sérieux.
Madame plaisante apparemment.
(Pendant ce colloque, déja Belamour a bravement renversé la Marquise sur une chaise longue et lui donne bien du plaisir.
LA COMTESSE, avec humeur.
Voyez, avec vos sottes façons, combien nous perdons de tems, nous autres ; ça, venez-vous ?
(Le Comte ne marquant pas beaucoup d’empressement, elle est fort piquée, s’arrange et dit :)
Vous êtes un impertinent, cher Prélat ? Viens, mon petit Félix.
(Elle s’empare du petit Jokey assez honteux de la publicité de cette bonne fortune. À peine est-il à la besogne que l’impur Prélat se met à l’agacer ; talonne ses jolies fesses et n’est pas éloigné de vouloir faire quelque chose de plus. La Comtesse lui dit alors avec humeur.)
Ah ! du moins, vous voudrez bien nous laisser en paix ?
(Le Comte, tout de bon en rut, va pour lors du côté de Belamour. La Marquise n’est pas plus complaisante pour son mâle caprice et le prie de ne point troubler leurs ébats. Le pauvre Comte, ainsi maltraité par-tout, revient à la Comtesse, prend Félix par les épaules, le débusque, l’écarte et se met en devoir de lui succéder. — (Elle alors :)
Quoi ! vous vous ravisez ? À la bonne heure, si le dépit vous ramene, le dépit aussi va faire… que je vous prends, et…
(Elle s’enfile.)
Allez… allez tout de bon et ne pensez pas en être quitte pour une frime.
(Elle s’attache fortement à lui et le secoue avec la derniere activité. En même tems, d’un coup-d’œil furtif, elle fait signe à Félix qu’il ait à loyoliser le Prélat.)
FÉLIX, obéissant à sa maîtresse.
Monseigneur veut-il bien me permettre ?
(On ne lui répond qu’en riant de sa naïveté. Le pauvre petit s’exécute, sachant bien que ce qu’il fait là n’est, dans ce moment, que remplir un de ses devoirs domestiques. Le Comte se trouve parfaitement bien de cet accessoire. Il redouble de caresses avec sa lubrique partenaire, à qui, tout de bon, il donne (comme il en reçoit) infiniment de plaisir. La Marquise, expédiée depuis quelques instans, s’est approchée, pour regarder de bien près ce qu’on fait à son amie. Belamour, qui ne s’en tient pas ordinairement à une seule politesse, et que séduit l’attitude de la Marquise, enfile celle-ci brusquement en levrette.)
Fin de la septieme Partie.