‹ Le Diable au corpsChapitre 6 sur 18 · 2 · LA MARQUISE

2 · LA MARQUISE

Il faut pourtant convenir qu’on s’accoutumerait à cet objet.

LA COMTESSE.

Pour moi, je trouve les ânesses de bien bon goût.

LA MARQUISE, à la Comtesse.

Voilà le moment, où jamais… Comment te poster ? car cet honnête grison n’entend rien à de pareilles bonnes fortunes, et n’y mettra probablement pas grand chose du sien.

LA COMTESSE, empoignant le braquemart.

Cela du moins… — Laisse-moi faire.

(Elle met l’un contre l’autre deux tabourets, et veut se placer dessus, un coussin de l’ottomane sous la tête ; mais cette position ne la met point à portée d’être pénétrée par l’âne ; qui d’ailleurs bouge, recule, et ne se prête point.)

LA MARQUISE.

J’ai gagné.

LA COMTESSE, avec émotion,
ayant déja senti l’extrémité du terrible engin.

Je n’ai point perdu ! Philippine, tenez-vous derriere il ne reculera plus.

PHILIPPINE.

Il n’a qu’à ruer ?

LA MARQUISE.

Faisons mieux. — Lions ensemble les deux pieds de derriere, en lui laissant pourtant un peu de jeu ; nous éleverons ensuite ceux de devant sur l’un des tabourets.

(À la Comtesse.)

Et toi, tu trouveras pour lors, pardessous, l’espace qu’il te faut pour te mettre tout uniment à sa portée en façon d’ânesse.

LA COMTESSE, se hâtant de changer de posture.

Elle a parbleu raison : je suis sûre du reste.

(On a quelque peine à porter l’animal, qui pourtant se laisse faire : on lui fait poser un pied, puis l’autre, sur le tabouret, en l’entretenant toujours, par un léger attouchement, dans l’état heureux où nous le savons. Il sent enfin, contre son ventre, la chaleur d’une croupe qui vaut bien celle d’une bourique. Il semble pour lors prendre goût à la chose : son engin fait des mouvemens superbes. La Comtesse, enflammée du plus violent desir, dit :)

Àtoi, Philippine : dirige-le vers le but.

(À la Marquise.)

Et toi, ma chere, reste derriere ; lorsqu’il sera dedans, tu le pousseras doucement pour qu’il entre ; et, le mettant en cadence, peut-être, après cela, remuera-t-il de lui-même.

(La Comtesse cherche alors à tâtons, entre ses cuisses, le braquemart, qui lui donne sur les doigts une bonne taloche. Philippine, à genoux du côté droit, se saisit de l’outil et le présente à l’embouchure : la Comtesse le sentant à la porte, recule la croupe à l’encontre et le fait pénétrer. La Marquise, les deux mains appuyées au-dessus de la queue du baudet, se dispose à pousser ; mais ce secours devient inutile : l’âne fait de lui-même ce qu’il faut, et se conduit à merveille. La Comtesse, au comble de ses vœux, s’écrie :)

Ah ! foutre !… il me fout !… quelles délices ! cent dieux !… plus d’hommes, foutre ! plus…

(Cette scene rare jette la Marquise et Philippine dans un étonnement inexprimable, mêlé d’un desir dévorant. L’âne allant de mieux en mieux, et la Comtesse le secondant avec fureur, il paraît fort heureux. La Comtesse, dans le délire, sentant la pompe jouer intérieurement à grands flots :)

Mille félicités !… ma chere !… il… il… fond… je suis noyée… je meurs !

(Elle n’a plus de voix, les forces lui manquent ; elle coule, presque sans connaissance, à bas du tabouret ; l’âne, délogé par cette chûte, darde encore au loin quelques jets de sa prolifique liqueur.)

PHILIPPINE.

Miséricorde ! que de bien perdu !

(L’âne se
met à braire de toute sa force.)

LA MARQUISE, se bouchant
les oreilles.

Oh, le maudit braillard !

PHILIPPINE, se relevant et
dégageant la Comtesse pâmée d’entre les pieds de devant
de l’âne, qui sont trop à portée de sa gorge.

Quoi ! les ânes aussi ne savent pas garder le secret ! À qui donc se fier dans le monde !

Le reste ne vaut plus la peine d’être conté. Ces dames, dont au fond aucune n’a gagné, puisque le grison a été en quelque façon violé, donnent chacune cinq louis à Philippine. L’âne à bonnes fortunes est reconduit avec mystere ; et les faiseuses d’expérience retournent au sallon : la Comtesse parfaitement contente, la Marquise et Philippine se promettant bien, in petto, de mettre, à leur tour, le complaisant baudet à l’épreuve.

Fin de la seconde Partie.

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