2 · LA COMTESSE
Tout autant : mais voici de quoi te faire retrouver le fil de la vraisemblance ! — Avant de me quitter, on fait semblant de rejetter une bouchée d’eau dans ma cuvette, et j’entends une voix, qui n’était nullement celle de Tournesol, me dire : — « Voilà ce que c’est, Comtesse ; comment trouvez-vous l’immortalita del Cazzo ! » — J’expire presque de frayeur et de confusion.
LA MARQUISE.
Il y avait de quoi, vraiment. Qui parlait ainsi ?
LA COMTESSE.
Voici le dénouement de cette étrange aventure. — À l’instant, paraît tout de bon, avec de la lumiere, le perfide Tournesol, suivi de cinq autres, ce qui faisait sept avec celui qui me restait. Ces Messieurs ont tous l’uniforme de Mousquetaire sous les armes… Tu m’entends ?
LA MARQUISE.
Àmerveille.
LA COMTESSE.
Et tiennent une bougie à la main. On a tiré mes rideaux ; mon lit est entouré : c’est à qui me fera les complimens les plus saugrenus. Pour que la mistification devienne complette, l’impertinent Tournesol me découvre jusqu’aux pieds, et dit : — « Camarades ! il est bien juste que vous connaissiez toute l’étendue des obligations que vous m’avez, en jugeant des attraits de la charmante petite à qui vous venez, sous mon nom, de faire passer une si belle nuit. » — Alors Dieu sait combien d’éloges et d’espiégleries !
LA MARQUISE.
Le trait était sanglant ! Connaissais-tu ces gens-là ?
LA COMTESSE.
Du tout : mais c’étaient tous de fort beaux garçons ; car Tournesol, qui m’est très-attaché (je n’en puis douter) n’avait pas voulu me faire une noirceur désagréable. Le parti le plus sage était de rire de tout cela…
LA MARQUISE.
D’en rire ! Je ne leur aurais pardonné de ma vie !
LA COMTESSE, souriant.
Quel mal m’avaient-ils fait ? — Bien loin de faire la bégueule, je parais fort à mon aise ; j’assure que je n’ai point été leur dupe ; mais qu’à bon compte j’ai volontiers profité du bien inattendu que me destinait mon bon génie. Cette ruse me réussit au mieux ; Tournesol, pour lors, est à son tour mystifié ; ce n’est plus pour son compte qu’ont existé tous mes charmans transports : chacun en prend sa part, et se moque un peu de lui…
LA MARQUISE.
Ah ! que vous faisiez bien de mortifier l’amour-propre de ce vilain homme !
LA COMTESSE.
Je me leve ; je fais servir un déjeûner bien restaurant ; tous paraissent enchantés ; chacun m’offre, pour le moment et pour l’avenir, la continuation de ses services…
LA MARQUISE.
Pour l’avenir, passe ; car pour le moment, tu devais être moulue ?
LA COMTESSE.
Cela te plaît à dire. Je trouve, au contraire, plaisant d’escamoter l’un des deux voisins que j’avais à table, et, qu’à certaine familiarité risquée sous la nappe, je venais de reconnaître pour l’acteur distingué de la cinquieme passade. Un mot bien adroitement dit et recueilli de même, lui permet de se cacher dans certain cabinet ; ce qu’il exécute en prétextant fort naturellement la nécessité de se retirer un moment avant ses camarades. Je renvoie ceux-ci vers le jour, bien conditionnés : pour lors, je vais joindre mon fringant prisonnier, qui se trouve être… ah !
(Elle baise ses doigts.)
Le plus inappréciable fouteur de la maison du Roi. Nous nous en donnons !… Bref, je lie, avec ce charmant garçon, une heureuse intrigue qui me venge complétement de la malice et de la défection de Tournesol…
LA MARQUISE, soupirant.
Il faut donc, hélas ! effacer de mes tablettes
(Elle les tire de sa poche.)
le nom d’une drogue…
(Elle leve les yeux au Ciel.)
que, si les Cieux en faisaient présent à la terre, je préférerais de tout mon cœur à la pierre philosophale.
(L’article est effacé.)
Allons.
(Elle se leve.)
L’obscurité nous a surprises ici, retournons au sallon.
LA COMTESSE, la retenant.
Non pas, s’il vous plaît. Nous ferons allumer.
(Tendrement.)
Quand nous n’aurions qu’un petit mot à nous dire !
(L’âne brait.)
Et, tu l’entends ! Le destin ne veut pas permettre que ce diable de musicien cesse aujourd’hui de m’occuper ! Mon imagination s’était rembrunie à l’occasion de notre affreux Napolitain ; le feu d’un étonnant caprice venait de s’éteindre, et voilà que, comme si l’âne était d’intelligence, il me force derechef à penser à lui… Certes, il faut qu’il y ait entre nous et cet animal quelque secrette sympathie…
LA MARQUISE.
On n’est pas extravagante à ce point.
LA COMTESSE, plaisamment.
Pensez-en tout ce que vous voudrez, Madame ; mais puisque les grands mots sont lâchés, il ne m’en coûte plus rien de vous faire connaître à fond toute l’étendue de ma faiblesse. Sachez, Princesse, que j’ai jetté, sur Monsieur votre âne, un dévolu, et que je veux, avec votre permission, jouir un moment de son solide entretien… Faites mieux que d’approuver mon idée, soyons de moitié de l’expérience… Allons.
LA MARQUISE, après avoir
hésité un moment.
Allons.
LA COMTESSE, naturellement.
C’est parler cela ! — Comment nous y prendre, à présent ? J’irais bien à son écurie le chercher… mais je ne sais où c’est.
LA MARQUISE.
Je le sais, moi ; mais je n’aime pas le fumier, je t’en préviens.
LA COMTESSE.
Servons-nous de Joujou ? il est discret.
LA MARQUISE.
Àla bonne heure ; mais je répugne à mettre un enfant dans une pareille confidence.
LA COMTESSE, s’impatientant.
Ah ! tu es la femme aux obstacles !
LA MARQUISE.
Pourquoi n’emploierions-nous pas Philippine ? elle vaut Joujou pour la discrétion : d’ailleurs je saurai bien la forcer à se taire ; car si l’on peut faire ressource de l’âne, elle en tâtera, je te jure, tout comme nous.
LA COMTESSE.
C’est cela. — Comme il faut amener la chose, j’imagine un expédient. Agitons la question devant elle : je serai pour la possibilité ; toi pour le contraire ; et nous ferons une gageure dont le gain sera pour elle ?
LA MARQUISE.
L’idée est excellente : ce sera la lier par un premier intérêt ; l’autre ira de suite… Je la connais.
(Elle sonne. Joujou paraît.)
LA MARQUISE, à Joujou.
Que Philippine vienne me parler sur-le-champ.
JOUJOU, avec humeur.
N’est-elle pas sur mes talons ! elle ne cesse de me faire enrager depuis tantôt.
PHILIPPINE, paraissant.
Qu’est-ce que vous dites, petit menteur ?
JOUJOU, fâché.
Non… non : je n’ai rien dit à Madame. Et puis, quand j’aurais parlé !… Quoi ?
PHILIPPINE.
Est-ce qu’on parle ! est-ce que je vais raconter, petit vilain, ce qu’on te fait tous les jours… ose nier… et ce que je t’ai vu faire encore hier à Monsieur…
JOUJOU, pleurant et frappant
du pied.
Mon Dieu, mon Dieu, que je suis à plaindre !
LA MARQUISE, bas à la Comtesse.
Que vous avais-je dit ! —
(haut à Joujou.)
Sortez. — Demeurez… Philippine.
LA COMTESSE.
Oubliez votre querelle et écoutez-nous.
LA MARQUISE.
Vous vous souvenez, Philippine ; que je vous ai fait lire la Pucelle ?
PHILIPPINE.
Oui, Madame : et cela m’a bien amusée.
LA MARQUISE.
Vous rappellez-vous que c’est le Saint-Baudet qui prend, enfin, le pucelage de l’héroïne ?
PHILIPPINE.
Oui, Madame.
LA COMTESSE.
Qu’en pensez-vous ?
PHILIPPINE.
Moi, Madame !… mais… il faut bien que cela soit vrai, puisqu’on l’a imprimé.
LA COMTESSE, à la Marquise.
Je vous disais bien, moi, que Philippine, qui est une fille d’esprit, serait de mon avis.
(À Philippine.)
N’est-ce pas, ma fille, qu’un âne peut très-bien, faire une politesse à une femme ?
PHILIPPINE, avec un peu
d’embarras.
Du moins, Madame, a-t-il bien ce qu’il faut pour cela.
LA MARQUISE.
D’accord. — J’ai cependant parié dix louis contre la Comtesse que si… l’une de nous trois, par exemple, voulait faire les avances à mon âne, il n’y répondrait pas. La Comtesse prétend qu’il y répondrait, et veut tenir mes dix louis. Il s’agit, Philippine, de savoir qui gagnera : le profit vous est destiné.
PHILIPPINE, avec de
petites façons.
Ah ! ces Dames sont bien bonnes, en vérité.
LA COMTESSE.
Oui : si Philippine veut, je ne me dédis pas… voici mes dix louis. Elle aura la complaisance d’aller chercher l’âne, et de se présenter à lui…
PHILIPPINE, étonnée.
Moi, Madame ?
LA COMTESSE.
Sans doute. S’il vous enfile, m’amie, j’aurai gagné dix louis ; s’il refuse, ce sera votre maîtresse qui gagnera. Mais, dans l’un ou l’autre cas, l’argent est pour vous : voyez si cela peut vous convenir.
PHILIPPINE.
Mais, Madame, vous plaisantez : c’est apparemment pour m’éprouver ! Je n’aime pas assez l’argent pour avoir la honte de m’offrir à l’âne de Madame. — Et puis, il n’aurait qu’à me faire un affront !
LA COMTESSE, souriant.
J’augure mieux de son savoir-vivre. Allez, Philippine, amenez le baudet, à tout hasard ; et pour vous prouver que tout ceci n’est pas une affaire de débauche, mais de curiosité, nous tirerons au sort, et verrons qui de nous sera forcée de payer de sa personne…
PHILIPPINE.
Sur ce pied-là, de tout mon cœur.
(Elle y va.)
LA COMTESSE.
Ça, ma chere, politesse à part, voulez-vous passer la premiere ?
LA MARQUISE.
Non pas, en vérité.
LA COMTESSE.
Tant mieux. Je suis plus résolue, moi ; vous allez voir. Quand Philippine reviendra, vous proposerez de tirer au doigt mouillé ; je vous présenterai à l’une et à l’autre mes doigts secs ; pour lors, comme de raison, la corvée me restera… Voici notre acteur.
PHILIPPINE, amene l’âne,
qui est un beau grison fort proprement tenu : il fait quelques
façons à la porte ; elle le flatte de la main, disant :
Là, là, n’ayez pas peur, on ne vous veut que du bien.
(Il entre.)
LA COMTESSE.
Fort bien. — Il faut examiner maintenant, avec beaucoup de soin, au dehors, si l’on ne peut pas être trahi par quelque ouverture.
(Philippine va examiner.)
LA MARQUISE.
Mais vous allez vous faire estropier, ma chere !
LA COMTESSE.
Ce sont mes belles et bonnes affaires.
LA MARQUISE.
Et si vous alliez engendrer un ânon ?
LA COMTESSE.
Oh ! je n’engendre pas, moi.
(Elle caresse l’âne.)
Viens, viens, mon petit.
LA MARQUISE.
Je n’aurais jamais eu une idée comme celle-là.
LA COMTESSE.
Mais vous en ferez, votre profit ; et je suis bien sûre que, dès demain, le grison aura, dans cet hôtel, deux bonnes pratiques.
LA MARQUISE, gaiement.
Il faudra voir.
PHILIPPINE, fermant la
porte après une exacte visite.
Il est impossible de rien découvrir.
LA MARQUISE.
Tirons maintenant au doigt mouillé.
LA COMTESSE.
Bien dit.
(Elle présente ses doigts.)
Tirez, Marquise… Et vous, Philippine ?… J’ai du guignon… c’est à moi ! Tout coup vaille, il faut que je m’en console.
(À Philippine qui rit…)
De quoi rit-on ?
PHILIPPINE.
Eh ! mais, regardez, donc, Madame.
(C’est
que l’âne est fort tranquille.)
Où prendrez-vous là de quoi faire votre expérience ?
LA COMTESSE.
Ne te mets pas en souci : porte seulement ta main dans ces environs… tu verras…
PHILIPPINE.
Grand merci, Madame ! ce n’est pas sur moi que le sort a tombé… et puis l’âne me donnerait un coup de pied, peut-être ?
LA COMTESSE.
Poltronne ! crois-tu donc les grisons assez, incivils pour rudoyer qui cherche à leur faire plaisir ! Tiens, regarde !…
(Elle porte la main au
fourreau de l’âne, qui, chatouillé, donne aussitôt des signes de sensibilité.)
LA MARQUISE.
Gare mon argent ! Ce n’est plus ici l’affaire de tantôt, Comtesse ?
PHILIPPINE.
Fi ! que cela est laid !
LA COMTESSE.
Pourquoi si laid. Mademoiselle ?
PHILIPPINE.
Voyez donc ces vilaines taches noires !
LA COMTESSE.
Quand cela est niché, qu’importe la couleur ! — Allons, aidons un peu, toutes trois, à le mettre bien en vigueur.
(Elles y procedent fort
gaiement, et l’âne est bientôt dans le plus bel état possible.)