‹ Le Diable au corpsChapitre 1 sur 29 · À propos de bottes

À propos de bottes

LE DIABLE AU CORPS

— Sacrebleu ! elles me serrent, dit Georges Turot.

— Oui, monsieur, mais elles vous vont comme un gant.

Le bottier passa sur le cou-de-pied une main caressante.

— Voyez, monsieur, quelle ligne ! Le prince de Sagan n’est pas mieux chaussé.

— Je ne sais ; mais s’il est emprisonné comme ça tous les jours, je le plains, le pauvre homme !

— Frappez un peu du pied, monsieur.

Turot frappa sans conviction.

— Oh ! dit-il, ça ne descendra pas davantage, allez, ça ne peut pas descendre. Je ne serais pas plus à l’étroit dans un carcan ; enfin, je n’ai heureusement que la soirée à passer !

— Quand monsieur aura marché un peu, il n’y pensera plus, répondit le bottier.

— Vous en parlez à votre aise, vous.

Et, derrière la porte, il lança au fournisseur cette appellation vengeresse :

— Bourreau !

Resté seul, avant d’oser mettre un pied devant l’autre, Turot contempla ses bottines.

Elles étaient jolies vraiment, lui moulaient le pied, le rapetissaient, vernies, brillantes avec des luisances de miroir. De vraies glaces de Venise et noires comme le More.

Il leva un peu la jambe.

— Parfait ; on peut se mirer dans ses pieds : c’est simple et économique.

Il sourit. Et voilà que, par enchantement sans doute, la souffrance diminuait, allait s’atténuant de plus en plus, disparaissait tout à fait.

Il se leva, plein d’allégresse, et aussitôt roula par terre, comme un lièvre qui boule au coup de fusil. Le tapis amortit heureusement sa chute, mais sa tête alla cogner à l’angle d’un meuble. Il en fut étourdi tout d’abord.

Ses pieds, ses pauvres pieds, s’il ne les sentait plus, c’est qu’ils étaient engourdis, ankylosés, sans vie, exsangues. Maintenant qu’il avait bougé et même un peu plus qu’il n’avait voulu, ils reprenaient connaissance, dans l’étreinte du cuir inflexible.

Turot se releva, puis, s’aidant d’une canne et ne perdant pas de vue les sièges secourables, il fit quelques pas, enfin jeta la canne sur le divan et osa, comme un homme ordinaire, faire le tour de la chambre.

— Somme toute, dit-il, je ne battrai aucun record de marche ; mais c’est supportable.

Il résolut d’accomplir le programme de sa soirée. D’abord, aller dîner au restaurant, ensuite, gagner quelque lieu où l’on s’amuse.

Il s’en fut dîner ; sur le trottoir, il songeait avec orgueil : « Parmi tous ces passants, je suis certainement le mieux chaussé. » Et il louchait vers ses bottines, comme les nouveaux légionnaires vers le ruban rouge qui étoile leur boutonnière. En des glaces, il se regarda. Décidément il était bien mis, des pieds à la tête, et c’est chose rare. On voit tant de gens avec une jaquette à peu près propre et des souliers qui ont fait campagne. Ils aiment à marcher vite, ceux-là, pour échapper à un examen minutieux, tandis que lui !

Au restaurant, il s’assit près de l’allée où passent les garçons pour le service, les pieds en dehors, de telle sorte que la caissière elle-même devait les remarquer. Malheureusement un garçon lui marcha sur l’orteil. Turot poussa un cri, traita le maladroit de butor. Ce fut, dans tous les doigts, une douleur terrible. On eût dit que son pied était harponné avec des crochets de fer rougis à blanc. Il ne put manger. Tout son être se concentrait en souffrance dans la trop étroite cage de ses bottines.

Cela finit par se calmer. Après avoir repoussé les plats solides, Turot absorba quelques desserts.

En lui endossant son pardessus, le garçon renouvela ses excuses.

— C’est bon, lui dit Turot, une autre fois faites attention à vos pieds.

Et, à part lui, il songeait :

— A-t-il de la chance, celui-là, de pouvoir marcher sans s’en douter.

Àpeine sur le boulevard, il héla un fiacre et se fit conduire au Moulin-Rouge. Il arriva de très bonne heure. La salle était vide, les fauteuils inoccupés. Il en profita pour s’installer en bonne place. Il verrait défiler, sans remuer, le troupeau bigarré des femmes, il assisterait au spectacle. Il dévisagerait le sexe laid et il pourrait boire et fumer à l’aise, tout cela sans avoir besoin de faire un pas. C’était l’idéal.

Tout alla bien. Turot éprouva même des satisfactions peu ordinaires. Les belles petites, sans doute attirées par l’éclat de ses bottines, comme alouettes hypnotisées par le miroir, s’approchaient, virevoltaient, lançaient de glissantes œillades, puis s’éloignaient avec un coup de reins à droite, un autre à gauche et une œillade par-dessus l’épaule.

Un monsieur aussi bien chaussé devait avoir un gousset garni et un cœur généreux. Telle était évidemment l’intime pensée de ces demoiselles.

Nul n’empêchait non plus Turot de penser que ses avantages personnels n’étaient pas étrangers à l’attention soutenue que lui témoignèrent quelques-unes. Celles-ci passèrent plusieurs fois, l’effleurèrent de leur jupe parfumée.

Dans la capiteuse ambiance de ce harem, Turot ne tarda pas à s’échauffer. Une roseur vive lui monta aux pommettes. Ses nerfs se tendirent dans une aspiration voluptueuse.

Il vit arriver une enfant de dix-sept ans au plus, grande, élancée, aux yeux glauques. Elle avait un maintien modeste qui contrastait avec celui de ses rivales. Cette réserve et sa jeunesse décidèrent Turot. Quand, après avoir fait un tour dans la grande salle, elle repassa devant lui, il lui adressa un sourire de bienvenue. Elle s’approcha. La conversation, vite engagée, les amena à prendre quelques rafraîchissements au café.

Aussi bien le jeune homme sentait sa gorge se dessécher. Le désir la rendait aride. Oui, le désir, car Huguette — ainsi s’appelait sa conquête — était une fille peu commune. Vue de près, sa beauté, imposante au premier abord, se complétait de l’éclat des dents, de la finesse de l’oreille et du charme du sourire. Un je ne sais quoi de mystérieux émanait d’elle au surplus et remuait Turot au tréfonds de son être.

Il prit la main d’Huguette et l’effleura de ses lèvres. Son impatience de jouir de privautés plus tangibles s’en accrut.

— Sortons-nous ? dit-il.

— Oui, fit Huguette ; mais d’abord faisons un tour ensemble.

Comment refuser ? Justement elle avait les yeux fixés sur ses fameuses bottines.

— Vous êtes vraiment bien chaussé, dit-elle.

Il eut un sourire négligent. Avouer qu’il ne pouvait marcher était impossible. Il se décida Mais quel calvaire ! Il aurait fait aussi volontiers la route sur des charbons ardents. La porte de sortie lui apparut paradisiaque.

Il s’engouffra dans un fiacre derrière Huguette. Un soupir de soulagement lui échappa.

— Qu’avez-vous ? dit la jeune femme.

— Je suis ravi d’être seul avec vous, s’écria-t-il.

Et, bien qu’il pensât à ses pieds meurtris plus qu’à tout le reste, il couvrit de baisers la main dégantée de sa nouvelle amie, il enserra sa taille ronde et souple, il explora le haut de la gorge.

Huguette le laissait faire, muette, telle une idole. Elle était jeune, mais non point neuve à l’amour. Que lui importait cet étranger ou un autre ! Pourvu qu’il la payât largement, elle l’aimerait comme et autant qu’il voudrait.

Turot avait dirigé la voiture sur le quartier Marbeuf, où demeurait Huguette, mais, chemin faisant, la passivité de la jeune grue, son mutisme, l’étrange verdeur de ses yeux l’inquiétèrent. Il se remémora l’histoire d’un sien ami, en bonne fortune, dévalisé dans l’appartement où l’avait conduit sa Dulcinée d’occasion.

— Si vous voulez, dit-il, nous descendrons dans une maison meublée que je connais, non loin des Champs-Élysées. On y est très bien.

Huguette ne fit pas d’objection et bientôt ils gravissaient ensemble le premier étage de l’hospitalière demeure, où ils allaient passer la nuit.

— Sacrebleu, se répétait Turot, ça va encore quand je ne bouge pas ; mais quelle torture pour avancer !

Son martyre allait enfin finir. Ils étaient arrivés. Dès le verrou tiré, Huguette se déshabilla. Turot l’y aida fort galamment. Lorsque ce fut fait à demi, il s’occupa de lui-même. Hélas ! voilà bien une autre affaire. Les bottines résistaient et chaque effort pour les extirper n’avait d’autre résultat que d’arracher à ce pauvre Turot de sourds gémissements. Il constata qu’au-dessus de la tige sa jambe était enflée.

Alors une angoisse nouvelle entra dans son cœur. Si, à force d’énergie, il arrivait à se séparer de ses maudites chaussures, bien certainement, le lendemain, ses pieds tuméfiés n’y retrouveraient pas place. Et il ne se voyait pas du tout rentrant chez lui en chaussettes.

— Zut ! dit-il, j’aime encore mieux les garder.

Il expliqua son cas à la jolie Huguette.

— Moi, ça m’est égal, répondit cette impassible enfant ; seulement essuie-les bien, n’est-ce pas ?

Comme il avait plu abondamment, la précaution n’était pas superflue.

— Et voilà comment, me dit Turot, de qui je tiens cette histoire, il m’est arrivé, un jour, de coucher avec mes bottines.

— Et avec une jolie fille, ajoutai-je ; tout le monde ne peut pas en dire autant.

Page 1