‹ Le Diable au corpsChapitre 2 sur 29 · Le flair de Champol

Le flair de Champol

Quelque temps qu’il fît, M. Marius Champol sortait de chez lui à huit heures précises et se rendait au café des Ifs pour y prendre son mazagran, fumer une bonne pipe et faire quelques carambolages.

Mme Champol trouvait fort désobligeante pour ses charmes cette ponctualité maritale à sortir de chez soi, à la fin de la journée, quand on a déjà dix occasions pour une de mettre le pied dehors, soit le matin, soit l’après-midi. La vie d’un architecte est très active. Il n’a pas beaucoup de loisirs à consacrer à la famille ; si, après le dîner, il se dérobe encore à l’intimité conjugale, il devient une sorte d’époux honoraire.

Aussi Hélène estimait, non sans raison, que Marius la délaissait et son métier d’honnête femme dans ces conditions commençait, au bout de trois ans de ménage, à lui paraître bien pénible. Pénible surtout, lorsqu’on est jolie, fine, qu’on a de beaux yeux, dont la couleur de pâle émeraude tranche sur un teint mat, fait un contraste original avec la masse brune d’une chevelure abondante et si lourde qu’elle oblige la tête à se renverser un peu en arrière et à prendre un air de fierté, agréablement tempérée du reste par le sourire d’une aimable bouche. Surtout encore lorsqu’on a pour vanter justement ces indéniables attraits à défaut d’un mari devenu insensible ou aveugle, le regard chargé de désir, le salut plein d’intentions des jeunes gens les plus distingués de la petite ville, parmi lesquels nombre d’élégants militaires auxquels la stratégie amoureuse est familière.

Le hasard — le plus répandu des entremetteurs — fit se loger dans la maison voisine de l’architecte le lieutenant Karl Dugonnet, qui était certainement le plus séduisant des officiers du 185 de ligne ; cheveux ras coupés en brosse, yeux noirs, caressants, abrités de longs cils, bouche sensuelle, moustache conquérante et surtout taille cambrée, avec une large poitrine presque aussi bombée que celle d’une femme. C’était un cavalier magnifique.

Bien différent de ce Champol, si empressé à rejoindre ses amis des Ifs, il rentrait chez lui, après le mess, et, accoudé à la fenêtre qui dominait le jardin de ses voisins, il partageait son admiration contemplative entre les étoiles, petites amies divines, et le profil d’Hélène promenant autour des plates-bandes sa mélancolie d’âme solitaire.

Des semaines s’écoulèrent d’abord sans qu’un mot fût échangé entre eux. Mais, un jour, Dugonnet, en faisant tourner entre ses doigts la dragonne de son épée, la laissa tomber dans le jardin, presque sur la tête de Mme Champol, laquelle poussa un cri léger, — oh ! léger ! qui toutefois autorisa le lieutenant à lui adresser des excuses. Elle se montra si peu fâchée, la bonne Hélène, qu’elle s’évertua à plusieurs reprises et avec une maladresse vraiment amusante à relancer le galon d’or à son voisin. Ce petit jeu improvisé les égaya beaucoup sans qu’il eût pour résultat du reste de rendre la dragonne à son propriétaire. Mais il en eut un autre, celui de rompre la glace entre les deux voisins. Ils se parlèrent désormais chaque soir. Ces entretiens à distance étaient fort doux. La pensée leur vint pourtant, et assez vite, qu’ils seraient aussi doux, et plus faciles, s’ils pouvaient joindre le geste à la parole et parfois remplacer celle-ci par celui-là La tiédeur embaumée de lilas des soirs d’avril les incitait encore à ces rapprochements désirés. Nul doute que le lieutenant Karl Dugonnet ne se fût laissé choir comme une simple dragonne, s’il avait cru pouvoir remonter aussi rapidement. Il n’y fallait pas songer.

Il se décida donc à demander à Hélène, qui d’abord s’indigna, mais qui, au fond, en mourait d’envie, un rendez-vous nocturne hors du domicile conjugal. Il ne manquait à trouver que le prétexte à d’anormales sorties. Le mois de mai avec ses saluts, trois fois la semaine, à Sainte-Clotilde, et trois autres jours à Saint-Martin, offrait de pieuses raisons de sortir de chez soi. Il les insinua et Mme Champol les adopta à mains levées comme si déjà elle tendait les bras à l’ingénieux amant.

L’ami lecteur peut marcher sur les talons de la charmante Hélène, bercer son oreille du froufrou de sa robe et s’enivrer du parfum qu’elle n’estimait pas négligeable en telle occurrence et qui laissait sur son passage comme un sillon odorant ; il constatera que la femme de l’architecte entrait bien à l’église par le portail et, la perdant de vue à cet instant, il ne pourra certifier qu’elle n’est pas restée jusqu’à la fin devant l’autel fleuri de la vierge.

Lui dirai-je qu’en effet elle ne faisait dans le saint lieu qu’une halte très courte et qu’elle sortait par une petite porte voisine de la sacristie, ouvrant sur une rue mal éclairée, où un officier montait religieusement la garde ? Cela est la vérité.

Cette habitude lui devint même si chère qu’elle fit le plus mauvais des accueils à ce brave Champol, lorsqu’un soir, parti depuis cinq minutes à peine, ayant eu juste le temps de traverser et de retraverser le pont du canal, il rentra et s’étonna de trouver sa femme chapeautée, une mantille aux épaules, prête à sortir à son tour. Il questionna :

— Et où vas-tu, ma chère amie, sans indiscrétion ?

— Me promener, mon cher.

— À cette heure !

— C’est la vôtre, ce me semble !

— Oui, mais moi…

— Ce n’est pas la même chose, n’est-ce pas ? Souffrez que j’en juge autrement.

— Mais enfin, madame, vous savez où je vais, moi, ce que je fais.

— Je ne vous empêche pas de me suivre.

— Je ne m’en donnerai pas la peine.

— À votre aise.

M. Champol se donna la peine, quoi qu’il eût dit, de suivre sa femme jusqu’au seuil du temple de Dieu, et s’en retourna édifié et riant dans sa barbe. Il en riait encore au café. Ses amis lui demandèrent les motifs de cette jovialité, en même temps qu’ils lui firent le reproche d’arriver en retard. Alors avec bonhomie, il conta la chose. Il avait oublié sa pipe et s’en était aperçu de l’autre côté du pont. Tranquillement il était revenu sur ses pas. Il dit combien il avait été surpris de trouver sa femme sur le point de sortir.

Les amis du café des Ifs souriaient. Quelques-uns firent « Hum ! hum ! » Mais Champol haussa les épaules.

Une femme qui a de mauvais desseins n’ose pas répondre à son mari avec l’imprudente insolence qu’avait mise la sienne en ses répliques.

Le pharmacien Gardebois, partenaire habituel de l’architecte, observa d’un air rosse :

— Et quand vous seriez cocu, vous aussi, mon bon ami !

— Je ne le suis ni n’ai envie de l’être, moi aussi, mon cher Gardebois ; et, si je l’étais, je le sentirais tout de suite : j’ai le flair.

Ils se mirent tous à rire.

— Ah ! il a le flair.

— Parfaitement, reprit Champol, et voyez, après cette légère alerte, je suis plus rassuré que jamais. Ce qui faisait défaut à ma femme, c’était la religion : il faut qu’une femme ait de la religion ! Or, vous voyez qu’elle s’y met, c’est bon signe, — oui, vous avez beau sourire, vous, Gardebois, le libre-penseur, là-bas c’est un signe excellent…

Et, tout en acquiesçant poliment, cette rosse de Gardebois flûta mezzo voce :

— Un excellent signe, en effet… dans le genre de celui de Léda !

Page 1