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Les deux cocottes

Deux cocottes vivaient en bonne intelligence, si tant est qu’une telle expression puisse s’appliquer à des demoiselles aussi bêtes que des oies.

L’une d’elles, s’ennuyant du célibat, résolut de prendre un mari.

L’autre lui dit :

— C’est absurde. Tu vas faire une sottise plus grosse que toi. Tu aimes la liberté et le changement, et Dieu sait si tu en uses ! C’est, ici, chaque soir, un nouveau visage, auquel tu enjoins de disparaître avant l’aube. Que deviendras-tu, ma belle de nuit, quand il te faudra, chaque jour, coucher avec le même homme… et du soir au matin, quand il te faudra subir un contrôle de tous les instants, sa volonté et peut-être ses fantaisies ?

— Précisément, répondit Chochotte, mon indépendance m’assomme : j’ai soif d’un peu d’esclavage ; j’ai besoin d’être bridée.

— D’être battue.

— Peut-être, ma bonne Chichi… Se sentir un maître, s’imposant, même par la violence, voilà, ce me semble, qui, étant nouveau pour moi, serait bon, exquis. Oh ! les sensations inconnues !

Chichi se tut, dédaigneuse.

Mais Chochotte reprit son idée :

— Avant trois mois, je serai mariée.

— Taraboum…

— Tu peux chanter, ça ne m’intimide pas. Quand on a deux maisons bien meublées et cinquante mille francs qui ne doivent rien à personne…

— Qui doivent tout à tout le monde serait plus exact.

— Et toi ? répliqua Chochotte sur un ton vexé ; ton chalet d’Asnières et tes actions de chemins de fer, est-ce que tu les as gagnés en économisant de vieux bouts de chandelle ?

— Soit, fit Chichi ; mais je n’ai pas l’air de prétendre, moi, les avoir hérités du grand-duc, mon père.

Chochotte haussa les épaules.

— Enfin, qu’ils me viennent du moutardier du pape, si tu veux, ça m’est égal, à moi ; toujours est-il que je les ai et qu’avec la tête que j’ai par là-dessus je ne suis pas en peine de trouver un honnête homme qui m’offrira son nom et une place dans la société !

— Pourquoi ne lui demanderais-tu pas qu’il te refasse une virginité ?

— Il y en a, des femmes du monde, qui ont roulé plus que moi.

— Autant, mais pas plus.

— Alors !

— Mais ça se sait moins. Je ne dis pas ça pour te décourager ; il est bien certain qu’on trouve toujours un gigolo disposé à vous boulotter votre galette, même après avoir passé devant monsieur le maire.

— C’est ce que nous verrons. En attendant, je vais mettre une annonce dans les journaux.

— C’est cela… Allons-y.

Chochotte prit une plume et du papier ; Chichi mit l’encrier à sa portée et la rédaction commença.

Chochotte écrivit :

« Demoiselle. »

— Ah ! non, s’écria Chichi… Qui veut trop prouver… Mieux vaut mettre « Jeune dame du monde ».

— J’aimerais mieux « Veuve, jeune, jolie… »

— Ajoutons « grande ».

— Non, ça pourrait être un inconvénient, s’il était petit, lui !

— Remplaçons « grande » par « distinguée ».

— On peut mettre aussi « musicienne », ce qui fait bien dans le tableau.

— Accepté. Continuons.

— « … riche, désire mariage avec homme du monde sérieux, ayant position et fortune. »

— Très bien, s’écria Chichi ; maintenant, écrivons cela en abrégé : c’est meilleur marché et plus commode pour l’orthographe.

Après quelques hésitations, la rédaction suivante fut définitivement adoptée et expédiée sans retard à un grand quotidien, dont la quatrième page offre à ce genre de publicité une hospitalité aussi écossaise que peu désintéressée.

Veuve jeune, jolie, dist., mus., riche, dés. mariage av. hom. du monde av. posit. ou fortune. Écr. C. F., bur. 23.

Trois jours après, M Chochotte recevait quarante lettres, plus alléchantes les unes, plus alléchantes les autres.

Une correspondance active s’échangea aussitôt avec trois ou quatre signataires des lettres de réponse. Chochotte dédaigna les missives anonymes, les rendez-vous de messieurs prudents, cachant leurs nom et adresse. Elle jeta plus particulièrement son dévolu sur un jeune docteur qui, en des épîtres enflammées, affirmait avoir une clientèle choisie et un avenir extraordinaire.

Rien n’était plus facile que de se rendre, sans se faire connaître, chez ce brillant disciple d’Esculape. Cependant Chochotte, au moment d’aller demander une consultation, pénétrée de l’idée que se jouait son avenir, fut envahie par une timidité insurmontable… Elle ne put se décider.

Heureusement, Chichi était là, qui fit ses offres de service.

— C’est entendu, vas-y à ma place : regarde-le sur toutes les coutures et arrive vite me dire comment il est fait !

Il était fort bien. Chichi en jugea tout de suite ainsi. C’était un brun, avec d’ardents yeux bleus. Il parlait comme un professeur, en s’écoutant, avait des gestes étudiés. Chichi se laissa ausculter par ce joli garçon dont le diagnostic eut le don de lui plaire :

— Vous n’avez aucune maladie organique, lui dit-il : avec des soins, beaucoup de soins, car vous êtes une personne délicate et nerveuse, vous vivrez cent ans sans presque vieillir. Il vous faut une vie calme, régulière, exempte d’émotions et de tracas.

Comme, après ce boniment, il fixa à vingt francs le prix de la consultation, Chichi fut tout à fait éblouie. Elle le quitta, convaincue qu’il irait vite et loin.

— Eh bien ! demanda Chochotte impatiente, comment est-il ?

— Très ordinaire. Un brun quelconque, parlant mal et d’allures communes. Ça m’a eu l’air assez pauvre, chez lui ; d’ailleurs, il n’est pas cher : quarante sous la consultation.

— Quarante sous ! s’exclama Chochotte ; ce doit être un imbécile !

Elle n’en parla plus. Elle éprouva plusieurs déceptions du même genre et renonça à ses projets matrimoniaux, pendant que Chichi poussait et menait à bien son mariage avec le jeune docteur.

Elle l’épousa… En le voyant, Chochotte comprit qu’elle avait été jouée. Elle entra dans une fureur inouïe et accabla son amie d’injures.

Chichi, devenue Mme Ponchardière, est battue comme plâtre et déjà ruinée, au bout de deux ans ! Elle devient méconnaissable ; mais rien ne désarme Chochotte : plus elle sait Chichi battue et malheureuse, plus elle paraît se gonfler de rage. Elle l’a rencontrée, l’autre jour, avec un œil poché, et n’a pu se contenir.

— Sale grue ! lui a-t-elle dit. C’est à moi que tu dois ça, voleuse !

Et l’autre n’a rien trouvé à répondre !

FIN

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