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En manœuvres

Le bataillon s’acheminait vers Concarneau, éreinté, mais plein de courage. Quinze jours de grandes manœuvres avaient éprouvé les plus solides gaillards. Les réservistes surtout se trouvaient surmenés, mais ils marchaient vers la liberté. Dirigés dès le lendemain sur Vannes, ils seraient désarmés sans retard et rendus à leur foyer. Cela leur donnait du cœur au ventre.

Georges Nédelec, bien qu’il eût l’apparence d’un grand enfant nerveux et délicat, élevé sous les jupes de quelque mère trop tendre, bien qu’il fût, à la vérité, affaibli par ce surmenage physique de la vie du soldat en guerre, que ses jambes fussent molles et ses pieds douloureux, Georges Nédelec entonna le premier un refrain de marche quand on eut gravi la colline.

La vue de la mer charmait son cœur. Elle était en sa robe bleue, lamée d’argent. Les mouettes sillonnaient l’air, rapides et éblouissantes comme des éclairs. Les barques sortaient, ouvrant leurs ailes brunes d’oiseaux de nuit. Les femmes des pêcheurs se tenaient sur les quais. On distinguait la tache blanche de leurs coiffes.

En un instant, Georges oublia les marches rudes, la morgue des chefs, les privations subies, tout ce long mois de servitude et de fatigue, si dur pour lui, qui n’avait jamais été soldat. C’était un fils aîné de veuve, d’une éducation sentimentale. Sa mère, sa tante, une vieille fille, et sa sœur vivant ensemble s’ingéniaient à le gâter. Il n’avait guère quitté leurs jupes que pour quelques courtes croisières. Hors la famille, il aimait la mer. Il l’aimait en ami et en artiste et s’installait à son chevalet pendant des journées entières pour ébaucher des études, qui rendissent dans leur infinie variété ce tableau toujours changeant du flot, calme ou furieux, bleu, blanc, vert ou violet.

Cette mer bretonne semble, il est vrai, comme tous les paysages de ses côtes, particulièrement lumineuse. Rien n’est plus charmant que ses berges odorantes, couvertes de bruyères roses, quand le soleil les baigne de sa lumière blonde. Rien n’est plus frais que ses pacages ceinturés d’arbustes, où les vaches passent jour et nuit, nonchalamment. Rien n’est plus riant que ses champs de genêts ni plus imposant que ses coteaux hérissés de roches. C’est la vraie campagne, peu luxuriante, mais douce en sa sauvagerie, mamelonnée, cachant en des replis de terrain de délicieux hameaux, sillonnés de sentes profondes, encaissées, dont les talus sont fleuris.

Les maisons sont pauvres, mais pittoresques ; la vigne monte jusqu’à leur pignon, s’échevelant dans l’azur. Des touffes d’hortensias bleus, poussés en pleine terre de bruyère, éclatent rares et magnifiques, enivrant le regard, au coin d’une masure, ainsi transformée en une sorte de paradis terrestre.

Ce merveilleux pays, Georges le traversait en tous sens depuis deux semaines, et sa beauté vivement sentie avait contribué à soutenir ses muscles peu aguerris.

Un camarade s’approcha de lui :

— Ce soir, après la soupe, on tire une bordée, lui dit-il ; tu en es ?

Mais Le Nédelec fit la grimace, se remémorant les filles de Pont-l’Abbé, les Bigoudens, si peu appétissantes, lourdes sous leur triple jupe, et d’une propreté suspecte. Prématurément, elles l’avaient dégoûté de la femme, faisant tache dans le paysage. Une odeur de beurre rance flottait autour d’elles, et, les soirs dominicaux, il n’était pas rare d’en heurter quelques-unes du pied le long des routes, s’abandonnant, passives, aux bras de gars aussi ivres qu’amoureux.

— Grand merci, fit-il, nous sommes trop près de Pont-l’Abbé. J’aime mieux rester à jeun.

— Que tu es moule, mon pauvre Nédelec, reprit le frère d’armes. Les maisons hospitalières où nous irons déverser le trop-plein de notre âme, si j’ose m’exprimer ainsi, t’offriront des échantillons variés de Bretonnes, voire même de Parisiennes, et toutes, si tu te souviens de Binic et de Paimpol, ne sont pas si peu ragoûtantes que tes payses. Lavées et musquées, elles font même des femelles fort présentables.

La grâce des filles, dans le nord de la Bretagne, avait en effet frappé particulièrement Le Nédelec. Il avait admiré l’ovale joli de leur doux visage, la profondeur de rêve de leurs yeux bleus, leurs gestes calmes.

Alors il répondit : peut-être.

Ils se réunirent quelques-uns parmi les plus fortunés et dînèrent à l’hôtel, gaîment, chantant l’heure prochaine de la délivrance, se grisant non moins de ces chants que de vin et d’alcool.

Puis, allumés, ils se répandirent dans les rues, cherchèrent les venelles où se cachent de mystérieuses demeures que désignent une lanterne bizarre et un numéro gigantesque.

C’était la première excursion de ce genre que faisait Le Nédelec. Il suivit les camarades, timide, songeant malgré lui à sa mère, à sa sœur Louise, à sa tante Laura ces trois saintes.

Et voilà qu’à peine entré dans une grande salle, emplie de fumée et de cris, où l’on distinguait, comme à travers une brume, des toilettes criardes, une femme s’approcha de lui en l’apostrophant.

— Bonjour, monsieur Georges, comment allez-vous ?

Il la regarda, stupéfait.

— Vous ne me reconnaissez pas ?

Cette figure un peu bouffie, avec ses larges yeux bêtes et sa mâchoire solide ne lui était pas inconnue ; mais il ne réussit pas à mettre un nom sur cette tête.

La femme continua :

— Comment va votre maman, et mademoiselle Louise et madame Laura ?

Mais, il ne savait que dire, d’autant plus que les copains venaient d’éclater en applaudissements et en félicitations ironiques.

— Compliments, Nédelec, tu viens de retrouver une cousine.

Georges dut s’asseoir auprès de sa pseudo-cousine. On continua à boire. Intrigué, il voulut savoir qui était cette fille, mais elle se dérobait. Il n’en put rien tirer. Finalement, elle consentit à lui révéler son identité, s’il voulait bien l’accompagner.

Il se dit que celle-là en valait une autre. Quand ils furent seuls enfin, il la dévisagea nettement.

— Pour sûr, dit-il, je t’ai vue quelque part, mais quand ? mais où ?

— Cherche.

— Margot n’est pas ton nom véritable ?

— Non.

— Quel est ton nom ?

— Quand tu auras donné ta langue au chien.

Il sourit :

— Au chien ou au chat ?

— Comme tu voudras.

Margot était d’ailleurs douce et de très bonne volonté. Elle s’ingénia à plaire à Nédelec et lui donna quelque plaisir.

Il parut content, mais sa curiosité n’était pas satisfaite. Elle revint à la charge.

— Tu vas me dire qui tu es. Je ne puis te reconnaître, tu as les cheveux teints.

— Puis, je ne me coiffe plus en bigouden.

— Tu es donc une bi…

— Parfaitement, je suis née à Pont-l’Abbé.

— Ah ! s’écria Nédelec, je vous reconnais. Vous êtes Marie-Jeanne.

— La bonne qui a servi six ans chez vous.

— Vous avez bien changé, dit-il simplement ; et il baissa la tête.

Alors, avec presque de la tristesse, la pauvre fille demanda :

— Vous m’en voulez, monsieur Georges ?

— Moi, pas du tout, au contraire, fit-il, sans trop savoir ce qu’il répondait.

Lorsque les camarades le retrouvèrent dans le salon commun, ils lui firent une ovation et l’un d’eux s’écria : « Eh bien ! les enfants, ça s’est bien passé en famille ? »

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