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L’OMBRE DE BYRON

En 1912, me conta mon excellent ami le professeur John Coxswain, dont les remarquables travaux sur les phénomènes psychiques sont universellement connus, il n’était bruit que des «communications» qu’un médium, Mrs. Margaret Allen, d’Edimbourg, recevait de l’esprit désincarné du poète Byron. Celles-ci présentaient un caractère d’authenticité particulièrement frappant, et, il faut le dire, bien rare en pareil cas. Non seulement l’ombre de Byron dictait des vers remarquables, non seulement elle s’exprimait directement par la bouche même du médium, au lieu d’employer un guéridon ou l’écriture automatique--et ceci avec une voix mâle, décidée, bien différente du timbre de Mrs. Allen à l’état normal, et en donnant à la langue anglaise la prononciation usitée au début du XIXe siècle, dont le nôtre s’est déjà bien écarté--mais encore elle avait indiqué l’endroit où l’on pourrait trouver des lettres, et jusqu’à des poèmes encore inédits de l’illustre auteur de Childe Harold. L’événement fut considéré comme assez important pour que la Society for Psychical Researches, de Londres, me priât d’aller à Edimbourg contrôler les séances et en dresser procès-verbal.

Mais la société n’a jamais publié mon compte rendu dans ses Proceedings, par suite de la singulière, et je puis dire, sans être taxé d’exagération, improper physionomie que présentèrent les communications peu de temps après mon arrivée. Il est impossible de taxer Mrs. Allen de supercherie. C’est une femme de mœurs irréprochables, âgée d’environ trente-cinq ans, veuve, de réputation intacte, et qui, dans ses conversations, n’a jamais marqué aucun penchant à la légèreté. J’ajouterai qu’elle jouit d’une fortune assez considérable, qu’elle prêtait gratuitement son concours aux expériences, enfin que ses dons exceptionnels avaient été découverts par Mr. Archibald Mac Braid, le propre ministre de la chapelle presbytérienne qu’elle fréquentait régulièrement, faisant preuve d’une piété vive et éclairée tout à la fois. Mr. Mac Braid suivait assidûment les séances. Il avait été fort édifié par les sentiments religieux que George Gordon, lord Byron, avait manifestés. Ce grand poète déclarait regretter les erreurs de son existence terrestre, et le scandale de ses amours, qu’il ne mentionnait du reste qu’avec les plus respectables réserves, cherchant à peine à donner pour excuse «que c’était surtout en Italie qu’il avait fait ça». Il ne cachait pas que ses fautes ne lui avaient pas encore permis d’atteindre un rang élevé dans la hiérarchie des esprits, et que, par exemple, cet imbécile de John Ruskin y siégeait fort au-dessus de lui. L’expression peu correcte, et véritablement bien injuste, dont il venait de se servir, à l’égard d’un glorieux écrivain qui avait su garder la foi, lui ayant été reprochée, il avait mis sa mauvaise humeur, avec une modestie fort touchante, sur le compte d’une vanité littéraire dont il rougissait de ne se point voir encore exempt.

A la première séance à laquelle je pus assister, je l’interrogeai sur Shelley, son ami, dont il avait à Livourne, dans une cérémonie sublime, sur le sable de la plage, brûlé le corps héroïque aux flammes d’un bûcher de cèdre et de myrte. Il me répondit d’un ton de regret que ce pauvre Shelley était toujours païen, et qu’il en était bien triste. Mais, à la seconde séance, notre surprise et, je dois le reconnaître, notre déception, ne furent pas médiocres d’entendre une voix toute différente s’exprimer par l’organe du médium. Elle était mâle, comme celle du précédent désincarné, mais amène, retenue, délicatement onctueuse. Ce nouveau désincarné, d’ailleurs, s’empressa de se présenter: Augustus Lewis Barnard, mort en 1847 et, de son vivant, ministre de la petite église presbytérienne qui, dès cette époque, existait à Florence.

Mr. Mac Braid exprima poliment le plaisir qu’il éprouvait d’entrer en relations avec un confrère de l’autre monde, mais ne chercha point à dissimuler que ce n’était point lui qu’on attendait.

--Je sais, répondit Mr. Lewis Barnard, c’est Byron... Mais il ne viendra pas aujourd’hui--ni probablement les jours suivants. En fait, je ne suis ici que pour vous en avertir: il m’eût été réellement pénible qu’un pasteur de l’église dont j’ai fait partie attendît en vain, ainsi qu’une personne venue tout exprès de Londres.

Il ajouta quelques mots aimables à mon adresse. Je vous demande la permission de ne les point répéter, d’autant plus qu’ils sont sans importance pour la suite de ces proceedings. Mais puisque je paraissais n’être pas inconnu du désincarné, je me permis de lui demander à quelle cause il fallait attribuer l’absence--j’avais envie de prononcer la désertion--de lord Byron.

--Il est enrhumé! déclara le désincarné Lewis Barnard.

On distinguait un certain embarras dans cette brève réponse. Vous pouvez juger que de plus elle nous parut incroyable. M. le ministre Mac Braid observa qu’il n’avait pas encore entendu parler d’un esprit enrhumé.

--Pourquoi pas? répliqua son confrère, d’un ton découragé... Tout est tellement comme ici, de l’autre côté: il y a eu, ces temps derniers, une épidémie de grippe!... Mais un homme qui a exercé sur la terre une profession sacrée ne doit pas mentir, même dans les petites choses, et pour défendre une réputation, hélas! bien usurpée. J’aime mieux tout vous dire: ce pauvre Byron se dérange! Encore une fois!

--Il se dérange?...

--Oui...

Un grand soupir passa par la poitrine du médium, Mrs. Margaret Allen. La voix de l’esprit continua par sa bouche:

--Il se dérange!... Et avec une danseuse française, encore, bien qu’elle porte un nom allemand, Fanny Elssler: tout ce qu’il y a de pis! Il a même des histoires, à cause d’elle, avec un certain M. de Montrond qui prétend avoir été le confident de M. de Talleyrand, être mort aux îles du Cap-Vert, et se montre amoureux fou de cette personne dangereuse... Mylord veut se battre en duel avec lui... Tout cela est bien triste!

--Mais, fis-je avec vivacité, ce que vous nous racontez là est absurde. Des désincarnés ne peuvent pas se battre en duel, voyons, ni être amoureux! c’est une supposition ridicule!

--Pourquoi pas? fit Mr. Lewis Barnard, de son ton toujours lassé. Je vous dis que chez nous tout est pareil. Et vous devez bien le savoir, puisque vous recevez continuellement la visite d’esprits qui nous disent qu’ils vont à la campagne, qu’ils écoutent des concerts, que même on y abuse de la musique classique, et qu’à la belle saison ils iront aux bains de mer: vous n’avez qu’à lire Raymond, ou la vie et la mort, de sir Oliver Lodge... Seulement, voilà: ce malheureux Byron est fou tout de même! Il faut qu’il ait le vice enraciné dans ce qui lui reste de corps...

--M. le ministre Lewis Barnard, nous vous comprenons de moins en moins!

--C’est pourtant bien simple: notre sensibilité est très atténuée. Et même, à mesure que se prolonge notre existence supra-terrestre, elle diminue encore. Alors ce n’est plus très amusant... Tenez, moi qui suis mort en 1847, il m’est déjà très facile de résister aux tentations. Je trouve que c’est bien loin de ce que j’éprouvais sur terre, c’est insignifiant, tout à fait insignifiant... Et pour Byron, qui est mort en 1824... qu’est-ce qui peut bien lui rester, je vous le demande! Ce dévergondage dérisoire n’en est que plus honteux.

--Mais, observa Mr. Mac Braid, il nous avait dit qu’il regrettait sa conduite, qu’il était tout à fait corrigé, qu’il prendrait exemple sur Mr. John Ruskin...

--Mylord s’est f...tu de vous, répondit le ministre.

DU BERGER A LA BERGÈRE

M. Devoze, homme d’affaires remarquable et fort entreprenant, n’a aux yeux de sa femme que deux graves défauts: la couleur de ses cravates, qu’il s’obstine à choisir dans une nuance rouge qu’elle estime du plus déplorable goût, et sa manie de consulter des somnambules en ajoutant à leurs prédictions la foi la plus ardente et la plus convaincue.

Pour la couleur de ses cravates, c’est chez M. Devoze un instinct congénital et malheureux. Nul ne saura jamais pourquoi les Arabes s’habillent en blanc et les Annamites en noir, sans que rien les en puisse détourner. De même, il y a des hommes qui ne trouvent rien de plus beau que le vert, le jaune, le bleu ou le rouge: ils sont nés comme ça, il est inutile de tenter quoi que ce soit pour leur faire préférer le vert au jaune, ou le bleu au rouge.

Pour sa foi dans les somnambules, elle vient sans doute à M. Devoze de ce que justement c’est en affaires un homme entreprenant, même téméraire. Accoutumé à risquer beaucoup, il croit à la chance: on a remarqué que la plupart des joueurs sont superstitieux, et Catherine de Médicis, Wallenstein, bien d’autres grands politiques ou d’illustres généraux, eurent leur astrologue, sans doute pour la même raison que M. Devoze a sa somnambule, extralucide, comme il se doit. On se demande avec anxiété: «Réussirai-je?» Et comme on ne saurait s’en donner, raisonnablement, des motifs certains, on invoque le concours des personnes qui prétendent jouir du privilège de percer les voiles de l’avenir.

Il n’en est pas de même de Mme Devoze. Elle a de l’intrépidité. Bien que fort honnête, elle ne craint Dieu ni Diable. Son incrédulité est dédaigneuse et totale, comme ses gestes ont d’ordinaire toute la précision de l’impulsivité. Ajoutons un détail que nous ne pouvons tenir que de M. Devoze lui-même--car c’est, il convient de le répéter ici, encore une fois, une personne fort honnête:

--Tu me reproches la couleur de mes cravates, lui dit fréquemment M. Devoze; tu ferais bien mieux de porter des pantalons. Toutes les femmes en portent et tu devrais faire comme toutes les femmes. Une combinaison si tu veux, mais enfin quelque chose. D’abord, cela serait plus décent: ensuite, je suis persuadé que cela est plus sain. Tu prendras froid.

Mais Mme Devoze lève les épaules. Ni sa mère ni sa grand’mère n’en ont porté; c’est une femme de tradition: elle se passera de cet accessoire de toilette aussi bien que ses aïeules, dont on n’a jamais dit de mal, Dieu merci, encore qu’elles eussent le langage un peu vert, comme il est de coutume en Bourgogne, le geste assez vif, et qui ne sont mortes qu’à un âge avancé.

Après quoi l’on revient sur le chapitre de la somnambule. Celle que fréquente M. Devoze, Mme Hertha, possède, à son dire, des dons de seconde vue extraordinaires. Mme Devoze renouvelle l’expression de son dédain.

--Je t’assure, lui dit son mari, que tu devrais aller la consulter: tu serais stupéfaite. Bien plus: tu serais convertie.

Sa femme répond que se convertir aux somnambules, c’est se convertir à l’imbécillité; qu’il suffit d’un esprit faible dans le ménage; qu’elle ne se laissera pas plus convertir aux somnambules qu’à manger de la soupe au potiron, qu’elle a en horreur. Dans un bon ménage, un ménage qui s’entend bien, il faut toujours qu’il y ait quelque discussion de cette sorte: cela entretient l’amitié.

Cela dure depuis dix ans. Au bout de dix ans, regardant encore une fois les cravates de son mari, voici qu’un jour, par une sorte d’illumination, Mme Devoze associe dans un éclair les deux sujets de dissension que le ciel bienfaisant maintient entre elle et son époux. Et, semblant tout à coup céder:

--Soit, dit-elle, puisque tu en dis tant de bien, de ta Mme Hertha, j’irai la voir! Et dès cet après-midi.

M. Devoze en est bien content et--les croyants, dans leur ferveur, ont de ces petites faiblesses--s’empresse de téléphoner discrètement à Mme Hertha pour lui annoncer la visite de sa femme, afin que celle-ci demeure plus frappée encore de l’exactitude des révélations qu’elle recevra sur son passé. Quant à l’avenir, il comptait sincèrement sur la clairvoyance de la pythonisse.

A la manière dont elle est accueillie, Mme Devoze ne manque point de s’apercevoir qu’elle était attendue: mais cela rentre dans ses plans. Elle se montre, avec Mme Hertha, de la dernière confiance, affecte pour tout ce que celle-ci peut annoncer ou découvrir, un enthousiasme émerveillé, la traite au bout d’un quart d’heure comme une amie, enfin se précipite aux suprêmes confidences: «Il n’y a rien dans sa vie, rien. Elle aime uniquement son mari, que Mme Hertha connaît peut-être, qui s’appelle M. Devoze... La seule chose qui, dans sa personne, lui porte sur les nerfs, ce sont ses cravates.»

Mme Hertha est bonne personne. Sans rien dire, elle se promet d’arranger l’affaire. Et dès qu’elle revoit son habituel client, qui ne se fait guère attendre, lui dit le plus sérieusement du monde:

--Je distingue pour vous le succès le plus satisfaisant... Toutefois, abstenez-vous de porter sur vous quoi que ce soit de rouge: cette couleur vous est hostile.

M. Devoze est crédule, mais il est sagace. Il obéit au conseil qu’il vient de recevoir, de quoi sa femme s’applaudit malignement dans son for intérieur; mais pourtant, ne peut s’empêcher d’établir un rapport entre la visite que sa femme vient de faire à la somnambule, et la suggestion subite que vient de lui communiquer celle-ci, alors que depuis si longtemps la nuance de ses cravates avait paru fort indifférente aux puissances mystérieuses du destin. Le tour lui semble simplement bien joué; il a fort bon caractère, mais il se promet d’avoir sa revanche.

A quelque temps de là, Mme Devoze prend mal à la gorge: une assez insignifiante angine. Cependant son mari manifeste la plus touchante inquiétude, obtient de sa femme qu’elle aille voir, incontinent, l’excellent docteur Blinières, leur ami et le médecin du ménage. Elle y consent. Alors, se frottant les mains, M. Devoze téléphone encore, mais cette fois au docteur, non plus à la pythonisse, pour lui donner quelques instructions.

Mme Devoze entre dans le cabinet du docteur Blinières quelques heures plus tard, avec sa désinvolture usuelle; elle est leste, décidée, gaillarde et de hait. Professionnellement, avec un grand sérieux, le docteur lui fait ouvrir la bouche, baisser la langue, en y appuyant une spatule de nickel, et commandant à sa cliente de faire «Ah! Ah! Ah!» comme l’impose un immémorial usage.

--Je vois ce que c’est, fait-il. Une petite angine. Ce ne sera rien. Seulement, chère madame, vous devez être fort sujette à cette sorte de refroidissement. Je suis sûr, permettez-moi de le suggérer, que vous n’êtes point, en dessous, vêtue assez chaudement. Je vous recommande l’usage de la flanelle, et des pantalons.

Car tel a été le message dont il fut l’objet quelques instants auparavant, de la part de M. Devoze. Il accomplit sa mission avec fidélité.

Mais, de même que M. Devoze avait compris que sa femme n’était point étrangère aux injonctions relatives à sa toilette qu’il avait reçues de Mme Hertha, de même Mme Devoze soupçonne directement la complicité, en cette matière, de son mari et du médecin.

--Eh quoi! docteur, dit-elle, d’un air admiratif, rien qu’en regardant ma gorge vous avez pu deviner ce qui se passait plus bas, beaucoup plus bas? C’est étonnant, c’est merveilleux!

--L’habitude, l’expérience, madame, répond le docteur Blinières qui a peur de rougir. La science a des yeux qui lui permettent de percer bien des secrets, du moins de les pressentir...

... Alors, avec sa bravoure et son intrépidité ordinaires, debout devant le docteur et troussant impétueusement ses dessous, qui sont aimables, Mme Devoze lui dit joyeusement, d’une voix toute naturelle:

--Eh! bien, docteur, puisqu’en regardant ma gorge vous avez pu voir ce qu’il y a ou ce qu’il n’y a pas ici, en regardant par là veuillez me dire si mon chapeau est droit sur ma tête!...

LE PARFUM

C’était du côté de la Bastille; je rentrais chez moi en suivant les quais... L’homme qui croisa ma route me jeta un regard en passant.

Je ne le reconnus pas, mais je vis ses yeux, des yeux surhumainement purs, jeunes, candides, des yeux comme des fleurs toutes fraîches. Il disparut au tournant de la rue des Lions-Saint-Paul, et c’est alors seulement que la mémoire me revint: «C’est Sartis, me dis-je, en vérité, c’est Sartis!» Je courus pour le rattraper; je courais après ce qu’on a toujours de plus cher: un morceau de jeunesse.

Il y a vingt ans, j’avais pensé de Sartis, comme tous ceux qui le connaissaient: «C’est un esprit au-dessus du mien; au-dessus de ma taille et de celle de tout le monde.» Il en est ainsi, parfois,--très rarement,--des jeunes gens dont le génie apparaît tout formé, tout armé, avec une précocité presque effrayante. Ils n’imitent personne, à l’âge où leur génération ne fait encore qu’imiter, cherchant sa voie; ils transforment ce qu’ils touchent, les choses, les sciences, l’art accumulé par les siècles; et cet héritage, ensuite, l’humanité ne le voit plus que par leurs œuvres. Mais il y a pour eux bien souvent, une terrible rançon à payer: la tuberculose. Il semble que ce soit ce fléau qui les mûrisse en les brûlant. Ils meurent sans avoir réalisé leurs sublimes promesses; ils ne laissent qu’un nom vide et brillant dans la mémoire de quelques-uns.

Un jour, un ami m’avait dit: «Tiens! Sartis? Qu’est-ce qu’il est devenu? On ne le voit plus et on ne voit plus rien de lui?» Je répliquai: «C’est vrai, je n’y pensais pas...» La vie de Paris est ainsi. Ceux qui l’avaient connu, et l’admiraient, attendirent quelque temps. Peut-être faisait-il une «retraite» en province. On le savait méditatif, assez altier; rétractile. Puis, comme il ne reparut point, on l’avait oublié; non pas moi, mais je croyais qu’il avait été mourir, dans quelque coin, en silence.

Voilà que c’était lui, toujours vivant! Je le rejoignis.

--Sartis! fis-je, plus ému que l’événement, sans doute, ne le méritait, c’est toi?

Il répliqua, d’une voix paisible et hautaine:

--Oui, c’est moi.

--Qu’est-ce que tu fais?... demandai-je assez stupidement.

Il me semblait que, s’il s’était si longtemps plongé dans le silence et séparé du monde, ce ne pouvait être que pour une œuvre magnifique, immense, qui éclaterait tout à coup, qui éblouirait; on a foi dans les admirations de sa jeunesse.

Il me répondit, de la même voix, mais avec je ne sais quelle nuance d’ardeur mystérieuse:

--Je vais chez moi!

Je vous jure que le plus fanatique des pèlerins de l’Islam, marchant vers la Kaaba de la Mecque, n’eût prononcé ces mots, d’apparence si banale, avec un plus fervent enthousiasme.

Subitement, comme je le considérais, je ne pus m’empêcher de crier:

--Que tu as l’air jeune!

Ces vingt années avaient passé sur lui comme un seul jour. Il était le même, le même! Il était toujours le même jeune homme! Et moi...

--Oui, fit-il, faisant écho à ma pensée, tes cheveux ont blanchi. C’est que nous n’avons pas eu la même vie: tu as vécu, tandis que...

--Tandis que toi?

--Oh! fit-il en souriant, moi, ce n’est pas la même chose: j’attends!

--Qu’est-ce que tu attends?

Il hésita d’abord à s’expliquer. Puis, comme se parlant à lui-même:

--Après tout, pourquoi ne pas lui dire, pourquoi ne pas dire?... Viens avec moi!

A travers les vieilles rues du vieux Marais, nous marchâmes quelques moments en silence.

--C’est là! fit bientôt Sartis.

Ces mots avaient sonné dans sa bouche avec un accent singulier, où il y avait presque de l’extase--du respect, de la vénération, en tout cas: l’accent d’un moine pieux qui vous montre un sanctuaire, ou la châsse qui contient une relique sans prix. Il s’était arrêté devant une antique demeure, au fond d’une cour: des pilastres droits et un fronton avec un œil de bœuf; un édifice noble et grave qui datait de la première partie du règne de Louis XIV, et tel qu’il s’en trouve encore quelques-uns dans ce quartier, envahi par le commerce et les petites industries parisiennes, couvert à chaque étage d’enseignes qui déshonorent les lignes de cette architecture, mais, malgré tout, conservant je ne sais quelle grandeur. Imaginez un gentilhomme réduit à demander l’aumône. Par un vaste escalier, à l’évolution si douce que, jadis, les contemporains de Mme de Sévigné l’avaient pu gravir en chaise à porteurs, il me fit monter au troisième étage; le second était occupé, à ce qu’il me sembla, par les ateliers d’un maroquinier. Au troisième toutes les pièces, primitivement, avaient dû se «commander»; il fallait toutes les traverser pour arriver à la dernière. Mais, à une époque déjà ancienne, un des propriétaires avait ménagé, devant les fenêtres qui donnaient sur la cour, une galerie qui desservait ces vastes chambres; et celles-ci, à leur tour, coupées en deux, trois parties par des cloisons, formaient autant de modestes logements.

C’est dans un de ces logements que Sartis m’introduisit.

--Voilà vingt ans que je suis là, dit-il, vingt ans! Et je mourrai ici--le plus tard possible!

--Tu es heureux?

Il me jeta un regard plein d’une joie ineffable.

--Oui, dit-il à voix basse: parce que j’ai toujours quelque chose à désirer!

Il tira sa montre.

--Attends encore dix minutes, fit-il, d’une voix impatiente. Dans dix minutes, je crois que tu comprendras... parce que d’autres ont déjà fait l’expérience! Je sais que je ne suis pas victime d’une illusion: c’est tous les soirs, à la même heure. Parfois plus souvent; mais en tout cas tous les soirs, à cette heure-ci. Place-toi là dans ce coin, avec moi...

Et voici! C’est si peu de chose, en vérité! Pourquoi n’en porterais-je pas témoignage? D’abord, cela ne peut-il s’expliquer par des causes toutes naturelles: la transformation, peut-être, des senteurs des maroquins du Levant emmagasinés à l’étage inférieur, ou les exhalaisons des vieilles murailles de ces vieux édifices? Ce sont parfois d’horribles relents de décomposition. Mais pourquoi, une fois par hasard, ne serait-ce point un parfum? Car ce fut un parfum qui, doucement, commença de flotter, très faible au début, puis plus intense, et qui semblait se déplacer: un sillage de parfum, qui se définissait, que je reconnaissais: l’odeur d’une gerbe d’œillets roses, cette odeur un peu poivrée, voluptueuse...

--Suis-la! chuchota Sartis. Elle va gagner la porte d’entrée et sortir par la galerie. Toujours, toujours! C’est toujours comme ça.

Et le mystère odorant, en effet, traversa les deux pièces, traversa la galerie, sembla se perdre dans le grand escalier...

--Les autres locataires aussi le sentent, murmura Sartis. Je leur ai demandé; mais ils ne font pas attention. Ce sont de pauvres gens; ils ont autre chose à penser... Et n’entends-tu pas marcher aussi; deux petits talons de mules, sur le plancher?

--Non, répondis-je, je n’entends rien.

--C’est parce qu’on fait du bruit dans les ateliers du dessous, fit Sartis en soupirant, mais quelquefois j’entends, je t’assure: deux petits talons de mules; elle part, pour le souper et pour le jeu. Sa chaise est toute prête en haut des marches. Elle a sa robe à grands paniers, et un corps de jupe qui tombe très bas. Ses porteurs la conduisent aux Tuileries. C’est avant que le Roi ait fait bâtir Versailles.

--Tu l’as vue?

--Non, avoua-t-il, secouant la tête, je ne l’ai pas vue, je sens seulement l’odeur des œillets qui meurent à son corsage, et certains jours, j’entends ses pas... Une autre fois, la nuit, très tard, j’ai perçu un bruit de soie froissée, une femme qui se déshabillait; et elle a ri! Je te jure que j’ai entendu rire, dans cette nuit profonde. J’ai allumé une bougie et il n’y avait rien. Mais j’attends! Je te dis que j’attends! Je sais comment elle est faite, et sa toilette, et sa beauté! Et la couleur de ses cheveux. Elle est blonde. Je crois aussi qu’elle porte une pierre rose à l’annulaire de la main gauche.

--Et... demandai-je, tu sais qui elle est?

Il réfléchit un instant, et répondit très sérieusement:

--Elle me le dira. Elle me le dira un jour; quand elle se sera complètement manifestée. Il faut du temps. Il faut... je ne sais pas; ça n’arrivera peut-être jamais. On ignore ce qu’il faut, à ces créatures qui reviennent, pour qu’elles se manifestent complètement: un état de grâce spécial, une espèce de permission donnée par je ne sais qui. Je n’essaie même pas de lui parler, quand elle est là; elle pourrait s’en offusquer. C’est à elle de me parler la première; et puisque déjà, une fois, je te le répète, je l’ai entendue rire!

--... Mais comme tu es jeune, Sartis, comme tu es resté jeune!

Je contemplais toujours ses cheveux bruns et ses traits sans rides.

--Naturellement: puisque le temps s’est arrêté pour moi!

--Allons, adieu, Sartis!

--Adieu! répondit-il avec indifférence.

LA MER

LA MINE

Du berthon, l’un des canots légers que possédait le chalutier, le petit midship, seul, monta sur le pont, presque d’un saut, par l’échelle de tribord. Et il laissa l’embarcation à la mer, avec deux matelots, au lieu de la faire hisser sur le pont: il pensait bien qu’il aurait à s’en servir encore, dans les cinq minutes.

--Quelque chose dans le filet, sur bâbord, nord-ouest, après la troisième bouée, dit-il. La quatrième a foncé. Ça tire dessus.

Le petit midship n’avait pas encore un poil de barbe, et sa figure, si pleine et si lisse qu’on eût dit d’une grosse fille campagnarde, n’était plus qu’un coup de soleil. Elle avait l’éclat de la tomate sur les joues, de la viande crue sur la nuque. Quand il parlait, il bafouillait effroyablement à cause de son horrible timidité, avec un accent méridional qui sonnait comme un timbre de cuivre, et ça le rendait presque incompréhensible. Il fallait avoir l’habitude. Mais le commandant avait eu tout le temps pour la prendre, depuis vingt-deux mois qu’ils bourlinguaient ensemble dans la Méditerranée, toujours entre les mêmes îles et les mêmes golfes de la côte grecque!

Le petit midship était un Français, né à Barcelone. C’est quelquefois une bonne chose, pour les enfants, d’avoir vécu à l’étranger; ça les trempe, ça les rend surtout volontaires. Ce gamin avait déjà passé les examens du long cours, puis s’était inscrit pour ceux de l’École navale. Et comme la guerre avait éclaté, une décision du ministère de la marine avait fait de lui un aspirant, ou un «midship», comme on dit plus généralement, même dans la marine française. Quant à son chef, c’était un ancien premier maître, versé dans la réserve. On lui avait donné le commandement de ce chalutier.

Dans le lointain, la noble masse de l’Acrocorinthe apparaissait toute en rose et en velours chocolat. Il était quatre heures du matin. Les sèches montagnes du Péloponèse se transfiguraient, somptueuses comme un tapis de Turquie. Mais les deux hommes n’avaient aucun regard pour ces choses. Depuis vingt-deux mois ils ne voyaient que la mer. Leur équipage aussi. Depuis vingt-deux mois ils n’avaient pas dormi une moyenne de quatre heures par nuit. Ils n’étaient jamais revenus en France, et ne descendaient que bien rarement à terre. Ils escortaient les navires de commerce avec leur chalutier à vapeur. Ils posaient des ceintures de filets autour des ports, des golfes et des détroits, pour fermer la route aux sous-marins, et peut-être les prendre. Ils traînaient des dragues, armées de puissants sécateurs, pour faire remonter les mines à la surface et les détruire. Le petit midship était bien plus souvent dans le berthon ou à cheval sur une des bouées, soulevant les filets, de l’eau jusqu’à mi-corps, que dans le chalutier. Il ne rouspétait jamais. Son rêve seulement était d’être inscrit au tableau des enseignes. Il se voyait enseigne comme d’autres rêvent de passer président de la République.

L’ancien premier maître était beau comme un chevalier des anciens jours. Ses yeux s’étaient enfoncés sous l’arc resté très pur de ses cils, à force de regarder la mer; et il ne parlait jamais que d’une voix très douce; un gentilhomme, qui s’appelait Bonnard, tout uniment. La France en fait beaucoup comme ça. Il demanda:

--Quelque chose dans le filet? Quoi?

--Ça ne doit pas être un sous-marin, répondit l’enfant avec regret. Mais je crois que c’est une mine. A trois mètres sous l’eau.

--En dérive, alors, dit le commandant, Ça se peut. Je vais aller voir avec vous.

Il fit armer le deuxième berthon.

La mer était très calme. Elle gonflait seulement le dos, par places, sans raisons appréciables, comme fait l’eau qui commence à bouillir, dans une marmite. Un grand goëland, qui picorait on ne savait quoi sur l’arête du filet, s’envola paresseusement.

--C’est là! dit le midship. Par trois mètres. Voyez-vous?

L’œil du commandant plongea.

La chose était là, en effet. Elle avait bien un mètre de diamètre, et semblait monter et descendre imperceptiblement avec l’enflure du flot.

--Oui, dit le commandant du chalutier. C’est rond, et ça a la taille d’une mine. Une mine qui aurait chassé sous le courant, en entraînant son contre-poids. Si elle avait lâché son crapaud, elle serait venue en surface. Et c’est bien la profondeur où ils les immergent... Rentrons. Je mangerais bien quelque chose. Et puis on avisera.

A bord du chalutier, ils n’avaient que des conserves, bien entendu. Mais le cuisinier avait fait la cuisine.

--C’est bon, le singe accommodé, quand il est chaud! observa l’enfant, béatement.

Ce n’est pas tous les jours fête. En hiver, le gros temps est presque la règle. Les vagues balaient de bout en bout ces petits bâtiments, éteignant le feu du cuisinier. Durant des mois, souvent il faut manger les conserves «nature», et froides.

--Si c’est une mine, dit l’enfant, ça me fait un point pour passer enseigne. Au moins!...

Il s’absorba dans son rêve. Mais il reprit bientôt:

--Comment va-t-on faire pour l’avoir? Nous n’avons plus de drague.

--Tirer dessus avec notre 75, dit le commandant. Je sais bien que c’est chanceux, elle est immergée par trois mètres; enfin, on tiendra compte de la réfraction et de la résistance de l’eau... Mais il faudra commencer par haler le filet à distance, sans ça l’obus abîmerait les maillons.

Et, quand ils eurent pris le café--car on pouvait aussi faire le café ce jour-là, jour de noce--ils redescendirent dans les berthons, frappèrent un câble entre le filet et le chalutier, qui s’éloigna ensuite bien doucement, machine cent tours à la minute. Le filet suivit l’impulsion et se déplaça.

--... Elle remonte! La mine remonte! cria le midship, enchanté.

Juste au moment où la chose effleura l’eau; un des matelots de nage qui avait emporté sa carabine par ordre--on ne sait jamais--tira...

--Quoi! fit le midship, stupéfait.

--Cette mine-là n’aurait jamais fait beaucoup de mal au monde, dit le matelot, qui rigolait en dedans.

La «mine» flottait, en vraie dérive, cette fois. On y distinguait des appendices singuliers, des pattes courtes, terminées en nageoires griffues, une tête semblable à celle d’un serpent, une queue...

--Une tortue! gémit l’enfant désolé. Ce n’était qu’une tortue!

La bête marine s’était arrêtée contre le filet, tout bonnement, pour dormir dans un courant d’eau chaude en se calant contre les maillons. Le filet se déplaçant, elle avait remonté, et se préparait sans doute à replonger quand le matelot l’avait tuée.

--Ça vaut mieux qu’une mine, déclara le matelot, d’une voix consolante. Ça nous fera de la viande fraîche: depuis le temps!

Le midship ne répondit rien. Pour des raisons personnelles, il eût préféré une mine, une vraie mine, à des tonnes de viande fraîche.

Quand il eut regagné le chalutier, le commandant, arrivé le premier, lui montra un petit papier, la traduction du «morse» parvenu en leur absence à leur poste de T. S. F.: «Placer un filet en travers de la baie d’Astra Spitia. Commencer sans tarder.»

--Nom de Dieu! jura l’enfant; quarante-huit heures de turbin, sans se coucher. Chien de métier!

· · ·

C’était la première fois qu’il renâclait devant l’ouvrage. A cause de cette sale tortue. La déception lui alourdissait le cœur. Quand on désire passer enseigne...

UN GABIER EXCEPTIONNEL

Je n’ai jamais connu, sur mer, un équipage plus gai, plus vaillant, plus allant, depuis le dernier des novices jusqu’au commandant, qui disait aux passagères inquiètes: «Mais non, mesdames, ils ne nous couleront pas! Nous sommes trop petits!... Quoique ça, ne quittez pas vos ceintures de sauvetage, et dormez sur le pont!»

C’était pendant la guerre, en 1917, et ils ont tous été noyés, les pauvres diables, noyés comme des rats, par un sous-marin allemand, un mois plus tard, entre Corfou et Brindisi, dans l’Adriatique. Je n’avais passé que trois jours avec eux, et ça me fait peine encore, quand j’y pense, une vraie peine, comme si on m’avait tué de très vieux, de très sûrs amis.

C’était un tout petit vapeur, qui s’appelait l’Édouard-Corbière, du nom de son ancien propriétaire, père du poète Tristan Corbière. Ce vieux capitaine au long cours, qui fut corsaire, négrier, journaliste, romancier et même poète, était un homme d’entreprise: il avait créé, entre je ne sais plus quel port d’Armorique et l’Angleterre, une petite ligne de navigation dont le fret le plus habituel se composait de cochons engraissés en France et destinés à la nourriture des insulaires de Grande-Bretagne. Les vieux matelots du bord rappelaient en riant cette époque de paix et de tranquillité. Ces gens qui chaque jour attendaient la mort--et qui l’ont reçue--étaient d’une sublime et magnifique insouciance. Chaque jour ils prenaient leurs repas de l’après-midi en plein air, devant le poste d’équipage, sur un prélart qui couvrait l’entrée de la cale, tout près du hublot de ma cabine. Ils ne me voyaient point, ignoraient ma présence et causaient librement. J’ai entendu là, de leur bouche, sans qu’ils s’en pussent douter, les plus belles histoires, presque toutes fausses.

Les marins sont comme les enfants: ils ne demandent jamais «si c’est arrivé»; ils lisent peu, ou pas du tout; leur âme ingénue et malicieuse à la fois a besoin pourtant de romans: ils inventent des romans parlés. Toutes les races de nos côtes étaient représentées parmi ces condamnés à mort, et qui le savaient sans doute, si simplement et joyeusement braves: les mokos de la rive méditerranéenne, les pêcheurs du golfe de Gascogne, les Bordelais, les Vendéens, les Bretons, les Normands de Granville et de Saint-Malo, les gens de Boulogne, de Calais, de Dunkerque. Il y en avait--c’était le plus grand nombre--qui ne faisaient qu’écouter et rire, ou s’émouvoir, mais rire le plus souvent. Par réaction contre le danger, ils semblaient, en effet, préférer le rire aux larmes. Ils goûtaient mieux, par un sentiment populaire, instinctif, l’aventure qui finit bien; ils aimaient aussi celle qui réserve une surprise à la fin, et déconcerte. A leur manière, ils avaient le goût aiguisé, ils étaient des amateurs difficiles. Et celui qui contait le mieux ce que nos voisins d’Angleterre nomment le yarn, ce que nos compatriotes du Midi appellent la galéjade, n’était point, chose surprenante, de Toulon ou de Marseille: un Flamand de Bray-Dunes, pêcheur à l’Islande, puis marin à l’État. Je me souviens de son nom, un nom de mon pays: Bogaërt. Ça se prononce «Bogart», en faisant sonner le t. Il était lourd, rond, puissant, musculeux et gras, avec un air d’assurance pour affirmer les choses les plus invraisemblables; il filait le conte comme un curé son prêche, si sérieusement qu’on y était toujours pris. Voilà une de ses histoires. Je vais m’efforcer de la dire autant que possible telle que je l’ai entendue:

· · ·

«Moi, j’ai connu un gabier, un gabier étonnant! Il n’y en a pas deux comme ça dans la marine française, ni dans aucune autre marine du monde. Les Anglais, les Américains, les Boches, ils n’en ont pas: il pouvait vivre sans respirer!

«--Sans respirer?

«--Sans respirer l’air. Autre chose, n’importe quoi, ça lui était égal. Excepté l’eau, naturellement, et le vide. A part ça, tout. On n’en savait rien, il n’en disait rien, il s’en vantait pas. Quand il y avait de l’air, il en profitait, comme tout le monde, mais il pouvait s’en passer.

«C’est sur un sous-marin que je l’ai connu. Un des premiers sous-marins qu’on ait faits, bien avant la guerre. Quelque chose dans le genre «gymnote», un mauvais gros petit cigare de tôle où nous n’étions que six hommes, avec un maître d’équipage et un officier. A cette époque, on se demandait encore si ça pourrait jamais servir à quelque chose, ces machines-là. Ça n’était pas au point, on faisait seulement des expériences, quoi, dans la rade de Brest. Et on n’avait pas encore inventé l’oxylithe, qui absorbe l’acide carbonique de la respiration. Alors, comme c’était très resserré dans cette boîte, pour ne pas être empoisonné, il fallait remonter souvent. On avait bien des obus d’oxygène, mais pas perfectionnés comme au jour d’aujourd’hui.

«C’est du reste là dedans que j’ai appris que l’air était composé d’oxygène et d’azote, et aussi d’un troisième gaz, dont j’ai oublié le nom, et que du reste on ne connaissait pas au moment: avant d’être sur le sous-marin, je m’en étais toujours f...tu; l’air, c’est l’air, ça suffit!

«Le gabier que je parle, il s’appelait Métivet, et il était Parisien: un type qui s’était engagé à la flotte, comme tous ces idiots des villes, qui n’ont jamais pêché que le goujon, jamais vu la mer, mais qui ont lu des boniments dans les journaux illustrés quand ils étaient petits. Pas mauvais marin, malgré ça, bon mécanicien, serviable et tout: dégourdi... Bon! voilà qu’un jour on repart pour ces sacrées expériences, on remplit d’eau les ballasts, et on va s’asseoir dans la rade sur un fond de quinze mètres, tout ce que les tôles pouvaient supporter. Après ça on veut remonter: le premier ballast, celui d’avant, ça va bien: il se vide comme une baignoire d’amiral. Mais celui d’arrière... celui d’arrière ne veut rien savoir: Quelque chose de bloqué dans la mécanique. Quoi? Si on l’avait su, ça se serait arrangé, mais on n’a pas su, on n’a jamais su. Les ingénieurs ont dit plus tard que ça aurait dû marcher. Cochon de gouvernement, qui invente des outils pareils pour assassiner les matelots. On travaille deux heures, trois heures, quatre heures: la peau! Ce qui était bloqué reste bloqué. Je suppose que ça devait commencer à puer, dans la boîte, mais on s’en apercevait pas. Seulement on respirait difficilement. Le commandant, qui était un enseigne, fait ouvrir les obus d’oxygène, et ça nous soulage, pour un temps. Mais on n’en avait que pour douze heures, et après? Le commandant dit pour nous rassurer: «On sait où nous sommes, à peu près, on viendra nous chercher. On sondera... Nous ne sommes pas mouillés très profond, on pourra frapper des grappins, à l’avant et à l’arrière, et au milieu, et nous relever...» Mais en attendant, nous étions dans une sale position, l’avant en l’air et le cul sur la roche: impossible de se tenir debout. Et puis, on a eu envie de dormir tout le temps, avec mal à la tête, et des vomissements: l’air, n’est-ce pas, l’air qui manquait. On s’empoisonnait soi-même... Excepté ce Métivet! C’est là qu’on s’est aperçu qu’il y avait quelque chose de pas ordinaire avec lui: il avait presque pas l’air incommodé; il a dit, d’un air naturel: «Mon commandant, ils tournent de l’œil, vous tournez de l’œil: y a pas un médicament?» Le commandant a répondu: «Y en a pas... du café, peut-être, pour nous réveiller!» Alors, Métivet a fait une gymnastique extraordinaire pour arriver à la cambuse, et il a fait du café!

«Vingt-deux heures, ça a duré! Il paraît que nous râlions tous, nous étions sans connaissance, excepté Métivet. C’est lui qui a entendu les sondes qui nous cherchaient, c’est lui qui a causé avec les sauveteurs, en tapant l’alphabet morse sur la tôle. Il donnait des conseils pour passer des chaînes sous la coque, il essayait de nous ranimer, en nous entonnant du café, qu’on pouvait plus prendre, et en disant: «Ça va! Ça va! Ils sont là! Vous laissez pas clamser, nom de Dieu!»

«Et à la fin, on a été tiré à la surface, et on a ouvert l’écoutille. Ah! Bon Dieu! la première lampée d’air! Y a pas de coup de tafia qui vaille ça. Mais on en a eu tous pour quinze jours d’hôpital, toujours excepté Métivet.

«Quand j’ai été retapé, je lui ai dit: «Ça te faisait donc rien, à toi? Comment qu’tu peux vivre, sans oxygène?»

«Il m’a répondu: «L’oxygène? C’est bon pour les c... comme toi. Moi, mon père était concierge rue Mouffetard. J’ai été élevé dans sa loge jusqu’à dix-huit ans. Et l’air des loges de concierge, dans les vieilles maisons de Paris, c’est pas fait avec de l’oxygène: c’est un mélange de gaz d’éclairage, d’acide carbonique qui vient du fourneau, et de vapeur de café au lait. Je m’ai habitué!...»

--Tu vas un peu fort, Bogaërt! dit l’équipage.

· · ·

Et tous éclatèrent de rire, bonnement. Braves gens!

UN CIMETIÈRE

... C’est un lieutenant de vaisseau qui a donné sa démission, comme presque tous les lieutenants de vaisseau, depuis la guerre. Que voulez-vous? Il n’y a presque plus de navires, et plus du tout d’avancement; il y a aussi le dégoût du métier qu’on leur imposa, pendant que les autres, les officiers de l’armée de terre, risquaient leur vie, eux aussi, mais utilement. Il me dit:

--Si j’ai commandé un sous-marin? Oui. Si j’ai eu ce que vous appelez des aventures? Naturellement. Ce n’est pas une navigation drôle en temps de paix, que la navigation sous-marine. Mais en temps de guerre! Tenez il y avait des jours où je plaignais les Allemands, qui ne connaissaient plus d’autre navigation que celle-là.

«On est comme des poissons volants, avec cette aggravation qu’on ne peut pas voler. Vous savez, les poissons volants qui sautent hors de l’eau pour échapper à un ennemi, à un autre poisson ennemi, et trouvent en l’air une mouette qui leur tombe dessus! Pour nous, c’est la même chose. Sous l’eau, il y a les mines et les filets. En surface, les torpilleurs qui vous cherchent, et, dans le ciel, les hydravions. Il faut avoir les yeux partout, ou du moins il faudrait les avoir partout: et c’est impossible. Mais ce n’est pas de ça que je veux parler aujourd’hui, ni même du «pépin», du gros pépin qui a précédé l’incident que je veux vous conter, un incident qui n’a même pas été noté en deux lignes sur le livre de bord: il n’avait aucune importance au point de vue de la navigation et de la sécurité du bateau. Et pourtant, c’est le plus atroce et le plus dramatique de mes souvenirs.

«C’est avant, que la sécurité du bateau avait été compromise. Nous croisions dans l’Atlantique, à ce moment-là, pas loin du cap Gibraltar et du cap Spartel. Nous venions de pousser, le long de la côte, jusqu’aux environs de San-Lucar, au delà de Cadix. Nous cherchions les sous-marins allemands, et ce fut un torpilleur allemand qui nous aperçut; ce sont des choses qui arrivent! On s’immergea, un peu vivement, pour ne pas recevoir le premier coup de canon, et, après, placer sa torpille. Je ne sais comment ça se fit, mais nous descendîmes, nous descendîmes beaucoup plus profond que nous n’avions pensé, et vînmes nous asseoir par vingt-cinq mètres sur je ne sais quoi: on n’y fit guère attention à cet instant. Une fois là, plus moyen de se remettre en surface! Je commandai: «Chassez partout!» Mais bonsoir: il y avait quelque chose de détraqué dans un des ballasts. Celui d’avant chassait bien, mais celui d’arrière ne voulait rien savoir. Ce sont encore des choses qui arrivent, et l’agrément de ces mécaniques.

«Nous sommes restés six heures comme ça: il y a des situations plus joyeuses! Mourir empoisonné de son haleine, au fond d’un sous-marin: n’importe quel supplice chinois est plus doux! Pourtant, ce n’est pas encore l’histoire. S’il n’y avait eu que cette avarie, je ne vous en parlerais même pas: on s’en est tiré, puisque me voilà... Mais quand je parvins à faire remplir à nouveau, normalement cette fois, le réservoir d’avant, et que le sous-marin se remit d’aplomb sur sa quille, nous entendîmes tous un bruit, un bruit! oh! si singulier! comme si nous écrasions de grosses broussailles, un bruit de bois cassé. Nous n’étions pas en aéroplane, pourtant, et nous n’avions pu tomber sur une forêt!

«Ce qu’il y a d’embêtant, dans un sous-marin, une fois les capots fermés, c’est qu’on ne peut rien voir du dehors, bien entendu, excepté par le périscope; et le périscope, au-dessous de la surface, ça ne vaut pas mieux qu’une paupière fermée. Mais, par chance, mon sous-marin avait aussi été paré pour être «mouilleur de mines»; et, par l’orifice du mouille-mines, ayant revêtu un appareil de scaphandrier, je pus descendre sur ce que je prenais pour le fond de mer. Je voulais savoir en quoi consistait l’avarie. Et puis je ne sais quelle curiosité, j’imagine: je vous avoue que d’avance, sans savoir pourquoi, je m’attendais à quelque chose. Mais pas à ça! L’eau était assez claire pour qu’en écarquillant les yeux sous le casque de cuivre, je pusse distinguer--je distinguai à moitié, comme on voit sous l’eau... une espèce de rêve, vous comprenez, un rêve, un cauchemar, dans cette brume sous-marine,--ce que je vais vous dire:

«Nous étions tombés par le travers d’un vieux, d’un très vieux navire coulé. Une frégate, je suppose, d’après ses dimensions, qui étaient si vastes que, malgré tous mes efforts, mon regard ne pouvait atteindre ni l’avant ni l’arrière. Et ces débris étaient pâles, tout pâles, blanchâtres dans la demi-nuit glauque de l’eau; en mer, au fond de la mer, c’est comme sur terre: la poussière tombe depuis le commencement du monde; seulement, cette poussière, c’est une boue blanche ou rouge, suivant les endroits. Et, sous cette espèce de linceul, c’était des canons, des fantômes de canons, et des squelettes, aussi, des fantômes de squelettes. J’ai vécu six heures, je vous dis, dans ce cimetière abominable, avec l’idée que nous ferions nous aussi, à notre tour, dans un siècle ou deux, un épouvantail pour d’autres idiots aussi malchanceux. Mais qu’est-ce que c’était, qu’est-ce que ce pouvait bien être? Tout à coup je pensai aux deux navires de la grande flotte franco-espagnole de Villeneuve et de Gravina, le Fougueux ou le Monarca, qui avaient coulé près de San-Lucar, après la bataille de Trafalgar, et qu’on n’a jamais repêchés. Il y en a tant qu’on ne repêchera jamais!

«Enfin, on en est sorti tout de même. Ah! la joie de sentir la coque se redresser, flotter naturellement, sans rester crochée dans ce vieux cadavre pourri! Mais voilà que, tout près, il y en avait un autre. Un autre, plus petit. Plus ancien, plus jeune? Je ne pourrais vous le dire: il y a des morts qui n’ont pas d’âge. Un navire de commerce, peut-être, coulé par les Allemands des temps passés. Il y a toujours eu des Allemands. A la fin, quand déjà nous flottions en surface, je croyais voir encore des galères, des trois-mâts, des bateaux de toutes les formes, de toutes les époques, échoués là, et qui nous disaient: «Vous y resterez!»

«Vous concevez? Près des détroits, c’est là qu’on se bat, c’est là qu’on s’est toujours battu: pour ouvrir ou forcer à demeurer fermées les portes de la mer. C’est là qu’il y a le plus de macchabées de bateaux.

«Quand je me suis trouvé sur l’eau, enfin sur la surface de l’eau, et non dessous, et qu’on a ouvert le capot, je suis monté comme les autres, j’ai respiré, et je pensais de toutes mes forces: «Voilà une éternité que les hommes sont des bêtes féroces, féroces! Est-ce que ça ne va pas finir? Ce n’est pas possible que ça ne finisse pas. Cette guerre sera la dernière. Il le faut!»

«Mais il y a trois ans de ça, et maintenant j’en suis moins sûr. Avec le temps, l’horreur des souvenirs s’affaiblit, et l’on songe aussi que, puisque les hommes ont toujours été des loups pour les hommes, pourquoi cela changerait-il jamais?»

LES CACHALOTS

Le grand vapeur de la compagnie Sud-Atlantique, après avoir touché Dakar pour faire du charbon et débarquer quelques fonctionnaires de l’Afrique occidentale française, piquait droit sur Rio-de-Janeiro. Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis la signature des préliminaires qui avaient terminé la grande guerre; les Alliés, pour se couvrir des pertes que leur avait fait subir les sous-marins allemands, s’étaient fait livrer la presque totalité de la flotte marchande appartenant à l’adversaire. Ce grand paquebot, jadis, quand son port d’attache était à Hambourg, s’appelait le Vaterland ou le Kronprinz, on ne savait plus. A cette heure, il était naturalisé français, il portait un autre nom inscrit sur son tableau d’arrière et collationné sur les registres du bureau Veritas. Les passagers considéraient avec une vanité de victoire les mots germaniques par lesquels se dénonçaient encore les cabines de bains, la salle à manger, l’escalier conduisant à la coupée. Ces mots-là, à cette heure, avaient l’air de prisonniers.

Les visages étaient radieux. On pouvait enfin respirer après ce grand cataclysme, et l’on respirait dans la gloire et dans l’honneur. Les Français se disaient qu’ils avaient appris, dans cette guerre, le devoir de l’activité, et qu’on allait bien le voir, là où ils allaient! Les Brésiliens et les Argentins se trouvaient comme anoblis du coup d’épaule qu’ils avaient donné, en même temps que les États-Unis, à la bonne cause. Il y avait aussi des Anglais, ingénus, l’air juvénile jusque dans la maturité, vigoureux. Une sorte d’allégresse particulière pénétrait ce grand navire, où l’on se sentait entre amis, entre alliés seulement: il n’y avait pas un Allemand sur ce vaisseau qui avait été allemand.

La plupart de ces passagers n’en étaient plus, d’ailleurs, à leur première traversée. Ils se montraient blasés sur les ordinaires spectacles de la mer: les somptueux couchers de soleil, qui changent l’infini des flots en un parterre sans bornes de violettes et de mauves, construisent dans le ciel des continents mouvants et lumineux; les bâtiments empanachés de fumée qu’on croise sans s’arrêter, tandis que quelques jumelles à peine sortent de leur étui pour tâcher de lire leur nom et leur nationalité; même les beaux vols des poissons volants de l’Atlantique, plus grands que ceux de la mer Rouge, aux écailles diaprées comme celles des maquereaux, n’excitaient qu’une indolente curiosité.

Cependant, un matin, une petite fille qui regardait les poissons volants cria tout étonnée:

--Un jet d’eau, là-bas! Il y a un jet d’eau sur la mer.

Un vieux passager, ayant levé les yeux à son tour, après qu’il se fut lentement dressé de sa chaise longue, certifia:

--C’est un souffleur!

On vit d’autres de ces jets de vapeur mêlée d’eau: toute une bande de cachalots, une vingtaine au moins de ces monstres, qui semblaient se poursuivre et jouer sur la face immense de l’océan. Sans doute, c’était pour eux la saison des amours, un instinct puissant triomphait de leur méfiance; ou bien trois ans de guerre, trois années pendant lesquelles les pêcheurs les avaient laissés tranquilles, leur avaient donné à croire qu’il n’y avait plus maintenant d’ennemis de leur race géante. Parfois, ils avaient l’air de danser: une femelle plongeait devant un mâle pour le séduire, ou par pure joie de vivre; on voyait jaillir de l’onde dix ou quinze mètres de son corps énorme, noir, tout luisant d’huile: le bruit de sa queue qui battait l’eau en retombant sonnait à travers l’espace vide.

Le commandant avait pris sa lunette et regardait lui aussi. Il dit à une passagère distinguée, à laquelle il avait fait les honneurs de sa passerelle.

--On ne les rencontre, en général, que plus au sud de notre route, bien plus au sud, entre Sainte-Hélène et l’Ascension. Les mauvaises mers les auront poussés au nord, sans doute; ou bien ils sont devenus plus hardis, depuis qu’on ne les chasse plus.

--Oh! mon commandant, mon commandant! supplia la passagère, allons les voir de plus près! Ça vaut bien de perdre une heure...

--Oui! oui, confirmèrent d’autres spectateurs, groupés sous l’échelle et qui avaient entendu. Faites route sur eux, mon commandant!

Le commandant hésita. Résolu déjà à céder, il se penchait vers le téléphone...

A ce moment même, on entendit une détonation sourde; un grand souffle de vent passa sur le navire, un souffle bizarre, qui courait à l’inverse des vents «commerciaux», de l’alisé ordinaire. Une vaste gerbe d’écume et de fumée monta vers le ciel comme un geyser. Les cachalots plongèrent, silencieusement. Mais le matelot de vigie annonça:

--Il en est resté un! Débris d’un souffleur par bâbord, 30 degrés nord-ouest!

Et le commandant déclara:

--Oui, il est en morceaux. La pauvre bête a passé sur une mine en dérive...

Il ajouta, tout pâle:

--Dix minutes de plus, et si j’avais fait cette route, c’était le bateau qui cognait dessus!... Combien de temps y en aura-t-il encore dans l’eau de ces sales trucs?

· · ·

... Oui, combien de temps encore, en pleine paix, pour rappeler aux hommes la folie et la cruauté insensée de la guerre, les mines en dérive continueraient-elles d’errer partout, au hasard, sur l’étendue des flots,--leur méchanceté sournoise, inintelligente et désastreuse flottant sans fin, jusqu’à la seconde farouche qu’elle rencontrerait l’étrave d’un navire? Durant des années, en pleine paix, la mer demeurerait presque aussi dangereuse qu’aux jours de la grande guerre. Abandonnées par un courant, reprises par un autre, les mines perfides feraient lentement le tour du globe, puis recommenceraient. Jusqu’au jour...

· · ·

... Il se pouvait que celle-là ne fût pas seule, qu’elle fît partie d’un chapelet. Le grand paquebot ralentit sa marche. Il n’avança plus qu’avec prudence, comme à tâtons. Les vagues poussèrent à sa rencontre de larges lambeaux de chair, de l’huile, de la graisse qui surnageaient.

--Pauvre bête! dit un passager en frissonnant.

--J’aime mieux que ce soit elle que nous, répondit un autre: elle nous a rendu un fier service!

A vingt milles de là, les cachalots étaient remontés à la surface. Une femelle se rapprocha d’un vieux mâle, un pacha fier de son harem; sa carapace de lard était toute couturée de cicatrices, nobles traces des batailles d’amour qu’il avait livrées.

--Qu’est-ce que c’était que ça, dit-elle, Qu’est-ce que ça veut dire?...

--Une mine! grogna le vieux mâle. C’est honteux! Ça ne nous regarde pas, ces choses-là, ce n’est pas pour nous!

· · ·

Une fois encore, dans la création, les hommes et les bêtes n’étaient pas du même avis.

CEUX D’EN FACE

ANNA MAC FERGUS, ÉCOSSAISE

Il n’y a jamais rien eu dans ma vie de plus frais, de plus ingénu, de plus voluptueux aussi, de plus près d’Ève, la première des femmes, quand nous essayons de l’imaginer, si nous sommes poètes, si nous aimons à imaginer qu’il y eut une première des femmes, qui ne savait rien et qui savait tout--il n’y a jamais rien eu dans ma vie de plus frais, de plus voluptueux qu’Anna Mac Fergus.

Je le sais, maintenant, parce que j’ai vieilli: quand on est jeune, on jouit des femmes, on ne les connaît pas, on ne les goûte pas dans toute leur saveur, dans ce que chacune a en elle qui n’appartient, n’appartiendra jamais à aucune autre. Je le sais si particulièrement, presque douloureusement, parce que cette nuit où j’écris est la nuit du premier croissant de la nouvelle lune.

Dans le ciel, dans le ciel d’un noir épais, profond, moelleux comme un tapis il est là, le premier croissant; pas plus large qu’un coup d’ongle qui viendrait de rayer ce velours de soie, et qui serait lumineux, si doucement! d’une lumière extraordinairement pâle qui semble dire: «Tais-toi!... Si tu parles, si le moindre bruit me trouble, dans cette splendide et sombre obscurité sans bruit où je règne, je vais m’évanouir.» ... dans le ciel cette lumière descend sur le sable de l’allée, qu’elle fait blanc comme une neige un peu bleue, sur l’herbe d’une pelouse qu’elle rend tout à fait bleue, sur un bosquet de bambous, devant moi; et quand le vent rebrousse une feuille de ces bambous, cette feuille, un instant presque insaisissable aux sens, jette un éclair léger, comme les poissons qui virent tout à coup dans un torrent, et, dont, une seconde insaisissable, on aperçoit le ventre d’argent, au lieu du dos obscur...

... Mais je ne saurais point tout cela, je ne le saurais point comme on le doit savoir, avec ma sensibilité, non plus ma sèche et froide raison, avec toute mon enfance enfin revenue par miracle, si je n’avais connu la sensibilité fervente, l’éternelle enfance d’Anna Mac Fergus. Elle avait plus de trente ans quand elle m’aima, elle n’en était pas à son premier amour, mais plus qu’à nulle femme son dernier amour était toujours le premier. Voilà pourquoi je ne fus jamais jaloux de ceux qui existèrent pour elle avant moi, pourquoi je suis jaloux, amèrement, de ceux qui vinrent ensuite, et que j’ignorerai toujours! C’est elle qui m’a fait comprendre la beauté miraculeuse, inégalable, de ce pâle croissant que mes yeux contemplent cette nuit: mes yeux, la seule chose, avec mon cœur et mes sens, qui soit restée ce qu’elle était dans ce temps-là. Anna me disait:

--Vois comme il est jeune! Tous les mois, la lune est vierge! Tous les mois elle est comme le premier jour qu’elle a brillé sur la terre, il y a des milliers et des milliers d’années! Ah! comme elle est heureuse! Elle est bénie: c’est un miracle réservé pour elle!

Alors je songeais que la nature avait fait ce même miracle pour Anna Mac Fergus; mais je ne le lui disais pas: ce sont communément les plus beaux et les plus fiers éloges qu’on ne saurait adresser à ceux qui les méritent, surtout aux femmes; ils paraissent une amère critique, même la plus sombre insulte; et pourtant je la désirais davantage, songeant qu’elle était aussi vierge que l’astre ressuscité. Mais, un de ces soirs immaculés que je la voulus saisir, elle répondit:

--Non!... Elle nous a vus: cela nous porterait malheur!

Elle était des Mac Fergus d’Inverardoch, près du lac Katherine, et se vantait de connaître, depuis sa jeunesse, des choses profondes que l’ordinaire des hommes ne connaît pas. Elle m’expliqua que la lune est un dieu, le plus bienfaisant ou le plus malfaisant des dieux; selon qu’on accomplit les rites qu’il exige à son culte, ou qu’on les méprise. Je me souviens que, ce soir-là, elle portait un «déshabillé» de Maypoole, alors le couturier le plus à la mode à Londres, et le plus cher; des perles à son cou luisaient d’un éclat laiteux, comme au fond de la mer. Pourtant elle était une petite sauvage, rien qu’une petite sauvage, n’ignorant rien de ce que savent les sauvages, et qu’ignorent les civilisés. Elle me dit sérieusement:

--N’oublie jamais!... Il ne faut, sous aucun prétexte, regarder le nouveau croissant à travers une fenêtre; ou bien on est en proie à sa malédiction. Car les maisons des hommes, le croissant ne les aime pas. Les maisons des hommes sont toujours vieilles; le croissant est toujours jeune, il n’aime que ce qui lui ressemble. Si, par accident, cela t’arrivait, il faut saluer la lune neuf fois, très bas, comme cela, et lui dire: «Pardon, Beauté! Je ne l’ai pas fait exprès; et maintenant je me détourne...» Malgré tout, méfie-toi, elle peut demeurer irritée. Si tu es prudent, ne serre de huit jours la main d’un ennemi, ni même d’un ami, n’entreprends rien, et ne fais pas l’amour: ta femme accoucherait d’un enfant mort, et ta maîtresse te trahirait.

«Mais s’il t’arrive, au contraire, de distinguer le croissant dès la première minute qu’il apparaît, quand tu n’es pas sous un toit, quand tu es en pleine nature, en une place digne de lui, alors salue encore neuf fois, aussi respectueusement, mais sans peur, et touche l’argent que tu as dans ta poche; tu seras riche tout le mois. Cela est sûr.»

--Annette, lui dis-je, en l’attirant vers moi, bien qu’elle y fît obstacle par crainte de l’astre, je n’en doute pas. Dis-moi pourtant une chose... Comment se fait-il que toutes les femmes qui, comme toi, possèdent ce secret, ne soient pas riches?

Elle pencha vers moi ses yeux clairs, devenus dédaigneux de mon ignorance ou de mon scepticisme:

--Vous ne comprenez pas, dit-elle, vous ne comprenez réellement pas?... C’est que, de nos jours, avec les modes actuelles, les femmes qui pourraient avoir de l’argent n’ont pas de poches, et celles qui ont encore des poches n’ont pas d’argent...

· · ·

... Un jour nous finissions, elle et moi, de dîner dans un cabaret à la mode. On apporta l’addition. Anna regardait, par-dessus mon épaule, et on la regardait, parce qu’elle est belle. Contrairement aux femmes de ma race, qui demeurent toujours sensibles aux hommages, elle ne paraissait s’en soucier, pour l’instant; en ce rare et précieux instant, elle ne se souciait que de son amant. C’est ce qui rend à ceux qui l’ont aimée son souvenir unique, inoubliable... Elle dit seulement, d’un air de commisération:

--C’est cher!

C’était cher, en effet, pour quelques hors-d’œuvre et un homard à l’américaine, arrosé d’une seule bouteille d’un Beaune honorable mais non point exceptionnel. Je répliquai d’un air détaché:

--Ce serait la même chose ailleurs. Alors...

--Ce ne serait pas la même chose en Écosse!

Anna ne mettait dans cette affirmation nul orgueil. Elle n’avait jamais d’orgueil; elle disait seulement toutes choses comme elle les pensait, à la manière des sauvages et des enfants.

--Ce n’est pas la même chose?

--Non... Quand on est un gentleman, en Écosse, on ne dépense rien pour sa nourriture, parce que les tenanciers, comprenez bien, quand on a des terres--et on a toujours des terres si on est gentleman--continuent de payer leurs fermages en nature: le beurre, les œufs, la farine, les volailles, les moutons, les bœufs, les porcs, le gibier même, ils donnent tout... Seulement alors, ajouta-t-elle en frissonnant, il faut tout manger!

--Annette, lui dis-je, sans concevoir l’horreur qu’elle avait mise en cette restriction, je ne suis pas lié à ma patrie par une chaîne de fer. Partons pour l’Écosse: rien ne nous retient ici. Vous me ferez connaître votre pays natal.

--Non, cria-t-elle, comme si déjà elle allait prendre la fuite, non! Ne me demandez pas cela, darling, ne me demandez jamais cela! J’irai où vous voudrez, j’irai partout avec vous, mais pas en Écosse!

Annette jouit de tous les dons de la jeunesse, ce n’est pas assez dire, de l’enfance éternelle: parler des choses, pour elle, c’est déjà les voir, bien plus encore les sentir, les subir.

--Vous ne comprenez rien, poursuivit-elle, vous ne comprenez jamais rien! Et on dit que les Français sont si intelligents!... On vous a chanté la réputation de l’hospitalité écossaise. Savez-vous ce que c’est que cette hospitalité: c’est un service que les gentlemen d’Écosse sont bien forcés de vous demander, s’ils veulent ne rien laisser perdre de ce que leurs tenanciers leur livrent en nature, comme je viens de vous l’expliquer.

«... Chéri, chéri, je me rappelle! C’est horrible, de me rappeler, mais vous m’y forcez... Après mon mariage, je suis allée, en visite de noces, chez un grand-oncle de mon mari, qui vivait à la campagne, sur ses terres, près d’une petite ville des Highlands, qui se nomme Tain. Si je n’en suis pas morte, c’est que la Providence a voulu que je survécusse pour vous connaître, chéri!

«... C’était un grand-oncle vieux garçon, un grand-oncle à héritage. Il ne fallait rien dire, il n’a rien changé à ses habitudes. Le matin, on est descendu pour le petit déjeuner--le breakfast, vous savez. C’était le petit déjeuner écossais, ordinaire, tout à fait ordinaire: la bouillie d’avoine, que nous appelons le porridge, avec une averse de crème, deux ou trois sortes de poissons, des œufs au jambon, des breakfast-rolls écossais, qui sont une manière de pain extraordinaire, extraordinairement bourratif, et qu’on ne peut rencontrer nulle autre part au monde; de la marmelade, du miel, et trois sortes de confitures. J’ai toujours eu horreur de cette façon de rompre le jeûne du matin; cela m’inspire un irrésistible besoin de rentrer immédiatement dans mon lit; mais le grand-oncle écossais veilla à ce que je mangeasse de tout, de tout sans exception.

«Le repas, commencé à neuf heures, dura jusqu’à dix heures et demie. A une heure, il fallut retourner dans la salle à manger pour le lunch. J’aurais plutôt appelé ça un dîner, parce que cela commençait par un potage. Et ce fut du reste exactement comme un dîner: trois services, du saumon, une volaille, une grande selle de mouton, énormément de pommes de terre. Nous sortîmes de table à trois heures. J’étouffais, chéri, j’étouffais! J’aurais donné l’Angleterre, toute l’Angleterre, avec l’Écosse, l’Irlande et les colonies pour une tasse de thé... Et comme j’étais en train de me demander s’il existait quelque chose comme une tasse de thé dans la maison d’un grand-oncle écossais, vieux garçon, à cinq heures, figurez-vous, à cinq heures la cloche sonna pour le dîner! Et ce fut un autre repas, à quatre services, celui-là, mais sans potage. Nous étions quatre, et il y en avait pour vingt personnes. Quand je me levai, je me sentais comme un anaconda. Encore, il paraît que les boas ne mangent que tous les mois: ils sont bien heureux! Je me préparais à faire comme eux, et à m’endormir, quand une femme de chambre annonça «le thé»... On m’avait bien dit que c’était la coutume chez nos ancêtres barbares, de servir le thé après le dîner, mais jusque-là je ne l’avais pas voulu croire. Je me demandais aussi pourquoi cette femme de chambre n’apportait pas le thé sur un plateau, dans le salon; on nous fit entrer, pour la quatrième fois de la journée, dans la salle à manger! Dans la salle à manger il y avait du thé, cela est incontestable, mais aussi douze sortes de gâteaux, cinq d’espèces de macarons, une infinité de rôties beurrées, des monceaux de confitures. Il fallut faire honneur à tout cela... J’étais morte, chéri, et je mourais laide. Gonflée, distendue, écarlate, dans un état affreux... Et alors, alors, le grand-oncle écossais vieux garçon s’est approché de moi galamment, et m’a dit:

«--Vous allez nous chanter quelque chose!

«J’ai chanté, chéri, j’ai chanté! Admirez l’incroyable énergie des femmes: j’ai chanté. Et à dix heures du soir, au moment que je songeais: «Enfin, je vais pouvoir aller faire mon indigestion dans mon lit!» la porte du salon s’est rouverte, et la femme de chambre est entrée avec tous les ingrédients du toddy nocturne, le whisky, l’eau chaude, le citron, à quoi on avait ajouté un énorme et dernier gâteau, concession bien légitime, déclara le grand-oncle d’Écosse, au naturel appétit d’une jeune femme!»

· · ·

«Voilà pourquoi je ne veux pas retourner en Écosse, chéri, conclut Annette Mac Fergus. Non, pour tout l’or du monde! Si vous l’exigiez, je crois--ah! Dieu me pardonne, cela est horrible à dire!--que je vous laisserais partir seul...»

LA CONFIDENCE DU TOMMY

C’était à Hazebrouck que se trouvait, en ce temps-là, le clink, c’est-à-dire la prison militaire de la 12me division anglaise. Comme, un matin, je passais par là, dans l’intention d’aller recueillir, au quartier général, les nouvelles qu’on y voudrait bien me dispenser, la porte de la prison s’ouvrit et je vis sortir six tommies sans armes--pénitentiaires qui venaient de tirer leur peine évidemment: ils portaient sur leur visage l’air heureux et toutefois un peu confus des enfants qui viennent de terminer un petit séjour au cabinet noir.

Mais ces six tommies se divisèrent immédiatement en deux groupes entre lesquels n’existait apparemment aucune sympathie. Il y en eut deux qui prirent à droite, sur quoi les quatre autres, dont un caporal, d’un commun accord prirent à gauche. Et ils ne se serrèrent point la main, ils ne se dirent point «au revoir», il n’y eut aucune de ces effusions auxquelles des simples, quand ils ont partagé un sort commun, se sentent naturellement enclins. Cela me surprit d’autant plus que leurs pattes d’épaules révélaient, de la façon la plus évidente, qu’ils appartenaient au même régiment.

Comprenant qu’il y avait là un mystère et désireux de l’éclaircir, je suivis le groupe de gauche, celui qui se composait de deux tommies seulement.

Je les abordai au moment où ils fouillaient dans leur poche, sans conviction, aux abords d’un estaminet. A sa sortie de prison, le militaire, en général, n’est pas riche, et, d’autre part, quand la justice des hommes--et des supérieurs--nous a forcés de ne connaître pendant un certain temps, que le goût de l’aqua simplex, il est légitime d’éprouver le désir assez violent de boire un verre de bière.

--Don’t say you won’t stand me one? leur dis-je, entrant le premier dans l’estaminet: «Vous ne voulez pas dire que vous me refuseriez d’accepter une tournée?»

Sur quoi, s’étant consultés rapidement du regard, ils agréèrent mon invitation. Le moos du breuvage amer et blond descendit d’un trait dans leur gorge sans qu’ils eussent prononcé un mot, sauf le «Good luck» rituel qui remplace, dans leur langue, notre traditionnel: «A votre santé!»

J’offris une seconde tournée, mais le plus âgé secoua la tête:

--On peut se tenir à un verre, répondit-il prudemment, mais pas à deux. Le deuxième en appelle un troisième, le troisième exige un quatrième... Et alors ce n’est pas quinze jours de clink qu’on prendrait, mais un mois, peut-être deux... No, sir, thank you very much, mais il faut en rester là.

Je le félicitai de sa haute sagesse.

--C’est pour en avoir trop pris en une fois, ajoutai-je, le doigt sur mon verre, que vous avez fait vos quinze jours?

Les deux hommes firent «oui», de la tête, sans fausse honte.

--Et les quatre autres, demandai-je, ceux qui viennent de vous quitter?

Leur poitrine s’emplit d’un vaste éclat de rire. En vérité, depuis dix minutes, ils avaient encore plus envie de rire que de boire un verre de bière, et ça se voyait. Ils étaient malades de fou rire rentré.

--Sir, dit le premier tommy, faites excuse, mais j’en rirai jusqu’au jugement dernier. Je ne peux pas m’en empêcher, malgré que ça soit une conduite inconvenante que de rire devant un gentleman d’une chose qu’il ne peut pas connaître. Mais, je vais vous la dire: ces quatre-là--vous avez vu qu’ils n’avaient pas l’air fiers--ces quatre-là...

--Tu vas gâter l’histoire, interrompit le second, il faut commencer par le commencement.

Alors le premier lui céda la parole, sans jalousie.

--Il faut que vous sachiez que nous deux, Perkins et moi, on avait de l’argent et on avait trouvé une bonne maison, à Estaires, pas loin d’ici: une maison où il y avait non seulement de la bière, mais une chose qui a le goût du gin, un peu plus sucré, meilleur.

--Du genièvre, suggérai-Je.

--Je crois que oui. Les spirits, c’est défendu au soldat anglais, il n’y a que les officiers qui aient le droit d’en boire. Mais on entrait dans cette maison-là par une porte de derrière, on restait dans une petite chambre sur le derrière, et on pouvait s’en donner tant qu’on voulait, pour son argent. Je vous ai fait comprendre que nous avions de l’argent.

--Et il m’a dit, marqua le premier tommy, il m’a dit, quand nous sommes partis, que j’étais saoul!

--Tu étais saoul, affirma son camarade. Si tu n’avais pas été si saoul, ça ne serait pas arrivé. Tu chantais: «Lizzie, ma chère, coupe-moi les cheveux!» et je t’ai fait une suggestion qu’un soldat devait savoir porter sa liqueur aussi bien qu’un bloody lord.

--Enfin, on s’est disputé, admit le premier tommy, on s’est fait ramasser par le lieutenant Baines, il y a eu rapport, tout ce qui s’ensuit, et le capitaine nous a mis quinze jours de clink, pour avoir été désordonnément saouls.

--Et comme il n’y a pas de clink à Estaires, ces quatre-là, que vous avez eu le plaisir et l’honneur de voir, ont été commandés pour nous conduire au clink de Hazebrouck.

--On y est allé le lendemain, continua le premier, et vous comprenez que le lendemain on était perfectly sober, parfaitement guéris. Nous étions sans armes, avec les quatre, baïonnette au canon, qui nous conduisaient, et ça faisait un magnifique cortège. Je vous ai dit que nous étions dégrisés, mais on avait soif, oh! on avait soif! on avait la langue comme en coton, j’aurais donné mes deux bras pour un verre d’eau de Seltz... C’est toujours comme ça, le lendemain, sir! Alors, j’ai dit aux quatre: «Si vous êtes des chrétiens, ne nous faites pas tirer toute la route--il y a huit bons milles entre Estaires et Hazebrouck--sans nous donner à boire: de l’eau, rien que de l’eau. On n’a pas besoin d’autre chose.

«--Je le pense bien, a répondu un des quatre, que vous n’avez pas besoin d’autre chose.»

«Là-dessus, nous avons fait halte devant un estaminet. Les quatre nous ont fait porter de l’eau sur la route, mais eux, ça n’est pas ça qu’ils ont pris, les cochons, à notre santé. Après, c’est comme je vous le disais tout à l’heure, un verre en appelle un autre, n’est-ce pas? Ils se sont arrêtés partout, partout, dans tous les estaminets. Et ils disaient: «C’est un devoir de charité que nous accomplissons. Donnez de l’eau à nos prisonniers!» Nous, on en avait assez, de boire de l’eau. Mais eux, ils avaient toujours soif, ils avaient de plus en plus soif, et vous pensez bien que ce n’était pas avec de l’eau qu’ils traitaient leur maladie... A la fin, ils nous ont donné leurs fusils, leurs quatre fusils, avec les baïonnettes et tout le fourniment. Et ils chantaient: «Lizzie, ma chère, coupe-moi les cheveux!» Ça, c’est ce que j’appelle un retour de choses d’ici-bas! Moi, je ne chantais plus! Nous trouvions ça dégoûtant à voir, un homme saoul, quatre hommes saouls! Le caporal Thompson avait laissé tomber sa casquette. Je l’ai ramassée, et je la lui ai gardée: il faut avoir du respect pour les chefs. Les autres, ils n’y voyaient plus. C’est comme ça qu’on est tombé, pour ainsi dire, dans les bras, tout près d’Hazebrouck, du colonel Wendell, qui revenait d’inspecter les cantonnements. A ce moment-là nous deux, nous étions assis, bien gentiment, sur le bord de la route et on regardait les quatre qui dansaient la gigue. Le colonel a dit:

--«C’est dégoûtant! (Justement ce que je pensais!) Voilà quatre hommes qui sont saouls... comme des porcs. Et ces deux autres, là, qu’est-ce qu’ils font à se gratter les... oreilles?... Ils n’ont pas bu, ces deux-là, pourtant!»

«Il s’est tourné vers nous, et il a commandé:

«--Arrêtez-moi ces quatre bourriques, et conduisez-les au clink de ma part.»

«Mais nous, on a répondu:

«--Nous ne pouvons pas, sir, c’est nous les prisonniers.

«--Vous dites? qu’il a suffoqué.

«--C’est nous les hommes saouls, sir!»

«Il ne comprenait plus rien du tout. Mais, quand il eut compris, il nous a tous fait mettre au clink... Voilà, monsieur!»

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