XIII
Le jour de la Trinité, après le dîner, Lise qui se promenait dans le jardin, en voulant franchir un petit fossé pour aller dans une prairie, où son mari voulait lui montrer le trèfle, fit un faux-pas et tomba. Elle tomba doucement sur le côté, fit un ah ! et sur son visage son mari aperçut non seulement une expression de peur mais de souffrance. Il voulut la relever ; elle l’écarta de la main.
— Non, Eugène, attends un peu, dit-elle en souriant faiblement et, comme il lui semblait, en le regardant d’un air coupable, c’est tout simplement mon pied qui a tourné.
— Voilà ! il y a longtemps que je l’ai dit ; dans une pareille situation, est-ce qu’on peut sauter les fossés ! reprochait Varvara Alexievna.
— Mais non, maman ; ce n’est rien. Je vais me relever tout de suite.
Elle se releva avec l’aide de son mari, mais, au même moment, elle pâlit, et l’effroi se peignit sur son visage.
— Oui, je ne me sens pas bien, lui chuchota-t-elle pour que sa mère n’entendît point.
— Ah ! mon Dieu ! qu’a-t-on fait ? Je disais de ne pas marcher, criait Varvara Alexievna. Attendez ! J’enverrai des gens. Elle ne doit pas marcher. Il faut la porter.
— Tu n’as pas peur, Lise ? Je te porterai, dit Eugène, en passant autour de sa taille son bras gauche. Prends-moi par le cou. Tiens, comme ça, — et s’inclinant, il glissa son bras droit en dessous, des jambes et la souleva. Jamais il n’oublia l’expression de souffrance et en même temps de bonheur qui se reflétait en ce moment sur son visage.
— Ce n’est pas trop lourd, chéri ? lui demanda-t-elle en souriant. — Maman qui court, regarde, — et elle se pencha vers lui et l’embrassa. Elle désirait visiblement que sa mère vit comment il la portait.
Eugène cria à Varvara Alexievna de ne point se hâter, qu’il la porterait très bien. Varvara Alexievna s’arrêta et se mit à crier encore plus fort :
— Tu la laisseras tomber, c’est sûr ! Tu veux la tuer ! Tu n’as pas de conscience !
— Mais je la porte très bien.
— Je ne veux pas… je ne puis pas voir comment tu tueras mon enfant ! Et elle s’enfuit au bout de l’allée.
— Ce n’est rien, ça passera, dit Lise en souriant.
— Pourvu seulement qu’il n’y ait pas de suite, comme l’autre fois.
— Non, ce n’est pas de cela que je voulais parler ; je parlais de maman. Tu es fatigué, repose-toi.
Bien que son fardeau fut lourd, Eugène, avec une fière joie, le porta jusqu’à la maison, sans vouloir le remettre à la femme de chambre et au cuisinier que Varvara Alexievna avait trouvés et envoyés à leur rencontre. Il la porta jusqu’à sa chambre à coucher et la déposa sur son lit.
— Eh bien, va-t-en, dit-elle, et attirant sa main, elle la baisa. Nous nous arrangerons avec Annouchka.
Marie Pavlovna était aussi accourue du pavillon. On déshabilla Lise et on la mit au lit. Eugène était assis au salon, un livre à la main, et attendait. Varvara Alexievna passa devant lui avec un air si morne et si plein de reproches qu’il en fut terrifié.
— Eh bien ! qu’y a-t-il ? demanda-t-il.
— Ce qu’il y a ? Pourquoi le demander ? Ce que probablement vous désiriez quand vous avez forcé votre femme à sauter le fossé.
— Varvara Alexievna ! s’écria-t-il, c’est intolérable ! Si vous voulez tourmenter les gens et empoisonner leur existence… (il allait dire : eh bien ! allez ailleurs ! mais il se retint.) Comment n’avez-vous pas honte d’agir ainsi…
— Maintenant c’est tard ! — et elle franchit la porte, en secouant victorieusement son bonnet.
La chute, en effet, était assez mauvaise ; le pied avait tourné gauchement, et une fausse couche était à craindre. Tous savaient qu’il n’y avait rien à faire, qu’il ne fallait que la laisser reposer tranquillement ; toutefois on décida d’envoyer chercher le médecin.
« Bien estimé Nicolas Stepanovitch — écrivait Eugène au médecin, — vous fûtes toujours si bon pour nous que j’espère que vous ne refuserez pas de prêter votre assistance à ma femme ; elle… etc. »
Sa lettre écrite, il alla à l’écurie donner des ordres pour les chevaux et la voiture : il fallait préparer des chevaux pour aller chercher le médecin, d’autres pour le ramener, et tout cela devait être bien combiné. Quand il eut tout décidé, expédié le cocher, il retourna à la maison. Il était environ dix heures du soir. Sa femme était couchée et disait qu’elle se sentait très bien, que rien ne lui faisait mal. Varvara Alexievna assise devant la lampe, cachée de Lise par une pile de morceaux de musique, tricotait une grande couverture rouge, et son air disait clairement qu’après ce qui s’était passé, la paix ne pouvait exister. « Les autres peuvent faire n’importe quoi ; moi, du moins, j’ai fait mon devoir. »
Eugène voyait cela, mais feignant de ne pas le remarquer ; il raconta d’un ton gai et dégagé, qu’il avait envoyé les chevaux et que la jument Kavoujka allait très bien comme cheval de volée du côté gauche.
— Naturellement, le moment est bien choisi pour essayer les chevaux, quand on a besoin d’un secours immédiat. On versera probablement le docteur aussi dans un fosse, dit Varvara Alexievna en regardant attentivement, à travers un lorgnon, son tricot qu’elle avait approché très près de la lampe.
— Mais de toutes façons il fallait envoyer chercher… Moi, j’ai fait ce que j’ai cru le mieux.
— Oui, je me rappelle très bien comment vos chevaux ont failli me jeter sur un perron…
C’était son invention, qui datait de longtemps ; mais cette fois Eugène eut l’imprudence de dire que les choses s’étaient passées pas tout à fait comme elle le prétendait.
— Ce n’est pas en vain que je dis toujours… et combien de fois l’ai-je dit au prince, que rien n’est plus pénible que de vivre avec des gens injustes et faux. Je supporterai tout, mais pas cela.
— Si c’est pénible pour quelqu’un, c’est surtout pour moi, dit Eugène.
— Oui, cela se voit.
— Quoi ?
— Rien, je compte les mailles.
Àce moment Eugène se trouvait près du lit. Lise le regardait. D’une de ses mains moites, qui étaient sur la couverture, elle lui saisit la main et la serra. « Supporte-la pour moi ; elle ne nous empêchera pas de nous aimer, » disait son regard.
— Je ne ferai rien, lui murmura-t-il en baisant sa longue main humide, puis ses beaux yeux qui se fermèrent sous son baiser.
— Sera-ce encore la même chose ? demanda-t-il. Comment te sens-tu ?
— C’est terrible de se tromper, mais j’ai le sentiment qu’il vit et vivra, dit-elle en regardant son ventre.
— Ah ! c’est terrible, c’est terrible, même à penser !
Malgré l’insistance de Lise pour qu’il s’en allât, Eugène passa la nuit près d’elle, ne dormant que d’un œil, et prêt, à chaque instant, à lui donner ses soins. Mais la nuit fut très bonne ; et si l’on n’avait pas attendu le médecin, peut-être se fût-elle levée. Le docteur arriva au moment du dîner. Il expliqua que si des accidents identiques peuvent provoquer le danger, il n’y a pas toutefois d’indications positives, et que, par conséquent, en l’absence d’indications contraires, on pouvait faire telle hypothèse ou telle autre. La conclusion était qu’il fallait rester couchée et prendre telle et telle chose, bien que le docteur se déclarât l’ennemi des drogues. En outre, il fit à Varvara Alexievna une véritable conférence sur l’anatomie de la femme, et elle l’écoutait en hochant la tête avec importance.
Ayant reçu ses honoraires, glissés comme d’ordinaire dans le creux de sa main, le docteur partit et la malade resta couchée pour une semaine.