‹ Le DiableChapitre 12 sur 20 · XII

XII

L’effort moral fait pour vaincre sa honte et dire à Vassili Nikolaievitch ce qu’il lui avait dit, avait calmé Eugène. Il lui sembla que, maintenant, tout était terminé, et Lise remarqua aussitôt qu’il était redevenu tout à fait calme et même plus joyeux qu’à l’ordinaire. « Il était probablement attristé de ces querelles entre nos mères… En effet, avec sa sensibilité, son noble caractère, il est particulièrement pénible d’entendre toujours ces allusions hostiles et de mauvais goût, » pensait Lise.

Le temps était beau. Les femmes, suivant l’habitude, en allant au bois pour tresser des couronnes de fleurs, s’approchèrent du perron de la maison seigneuriale et se mirent à danser et chanter.

Marie Pavlovna et Varvara Alexievna, en robes élégantes, tenant leurs ombrelles, sortirent sur le perron et s’approchèrent de la ronde. L’oncle, un débauché, un ivrogne, qui passait l’été chez Eugène, les suivait, en petit veston chinois.

Comme toujours, il y avait un grand cercle bigarré de couleurs vives, de jeunes femmes, de jeunes filles, et ce cercle était le centre de tout. Autour de ce cercle, de différents côtés, comme des planètes qui se sont détachées et tournent autour de l’astre principal, tantôt des petites filles, se tenant par la main, faisaient froufrouter leurs jupes neuves d’indienne ; tantôt de jeunes garçons, qui riaient à quelque chose, se poursuivaient et s’attrapaient les uns les autres ; tantôt des garçons plus âgés, en poddiovka bleues et noires, bonnets et blouses rouges, passaient en faisant craquer sans répit des grains de tournesol ; tantôt c’étaient des domestiques ou des étrangers qui, de loin, regardaient la ronde.

Les deux dames s’approchèrent du cercle même, et, après elles, Lise, en robe bleue, un ruban de même couleur dans les cheveux, ses bras longs, blancs, aux coudes pointus, émergeant des larges manches. Eugène n’avait point envie de sortir, mais il eût été ridicule de se cacher. Il sortit donc sur le perron, la cigarette aux lèvres, salua les garçons et les paysans, et causa avec l’un d’eux. Les femmes, pendant ce temps, chantaient à plein gosier les motifs de la danse, frappaient des mains et dansaient.

— Madame vous appelle ! dit un domestique en s’approchant d’Eugène qui n’entendait pas que sa femme l’appelait.

Lise l’appelait pour regarder danser une des femmes dont la danse lui plaisait particulièrement. C’était Stepanida. Elle était en jupe jaune, le corsage sans manches, en fichu de soie, plantureuse, énergique, rouge, gaie. Elle dansait sans doute très bien mais il ne remarqua rien.

— Oui, oui, fit-il en ôtant et remettant son pince-nez, oui, oui…

« Ainsi je ne puis pas me débarrasser d’elle ! » pensa-t-il. Il ne la regardait pas, parce qu’il avait peur de son charme ; et précisément à cause de cela, ce qu’il apercevait d’elle à la dérobée lui paraissait particulièrement attrayant. En outre il devinait à son regard brillant qu’elle le voyait et savait qu’il l’admirait. Il resta juste ce qu’il fallait pour ne pas paraître impoli, et, s’étant aperçu que Varvara Alexievna l’appelait, et le qualifiait avec affectation et fausseté de « chéri », se détourna et s’en alla. Il s’en alla et retourna à la maison. Il s’en allait pour ne pas la voir, mais, montant à l’étage supérieur, sans même savoir pourquoi et comment, il s’approcha de la fenêtre, et y demeura tant que les femmes restèrent près du perron, la regardant et la buvant des yeux. Il s’enfuit avant que personne ait pu l’apercevoir, et, sans bruit, sortit sur le balcon. Là, il alluma une cigarette, et, comme pour se promener, alla au jardin, dans la direction qu’elle suivait. Il n’avait pas fait deux pas dans l’allée quand, à travers les arbres, il aperçut le corsage sans manches sur un fond rose, et le fichu rouge. Elle allait quelque part avec une autre femme. Où allait-elle ? Et, tout d’un coup, le désir terrible, brûlant, lui saisit le cœur comme avec la main. Eugène, comme s’il obéissait à une volonté étrangère à lui, se retourna et se dirigea vers elle.

— Eugène Ivanovitch ! Eugène Ivanovitch ! J’ai une grâce à vous demander, prononça derrière lui une voix, et Eugène aperçut le vieux Samokhine, employé à creuser un puits chez lui. Il se ressaisit, et, se détournant brusquement, se dirigea vers Samokhine. Quand ils eurent fini de causer, il tourna la tête et aperçut les deux femmes, en bas, se dirigeant évidemment vers le puits ou prenant cette direction comme prétexte. Mais elles ne restèrent pas longtemps là et retournèrent à la ronde.

Quand il quitta Samokhine, Eugène retourna à la maison, abattu comme s’il eût commis un crime. Premièrement, elle l’avait compris, elle pensait qu’il désirait la voir, et elle désirait la même chose ; deuxièmement, l’autre femme, Anna Prokhorova, évidemment savait tout cela. Et, le principal, il se sentait vaincu. Il savait qu’il n’avait plus sa volonté, qu’il était poussé par une autre force, qu’il avait échappé aujourd’hui par miracle, mais que demain, après-demain, il succomberait.

Oui, il était perdu ; il ne le comprenait pas autrement. Trahir sa jeune femme aimante, à la campagne, avec une paysanne, au su de tous ! N’était-ce pas la perte, la perte terrible, après laquelle on ne peut plus vivre. « Non, il faut, il faut prendre des mesures. »

« Mon Dieu ! Mon Dieu ! Que me faut-il faire ? Vais-je périr ainsi ? se disait-il. N’y a-t-il donc rien à faire ? Il faut cependant faire quelque chose, ne pas penser à elle. »

Ne pas penser ; et aussitôt c’était à elle qu’il pensait ; il la voyait devant lui, dans l’ombre des platanes.

Il se rappela avoir lu l’histoire d’un vieillard, qui, pour échapper à la séduction d’une femme à laquelle il devait imposer la main, pour la guérir, plaçait son autre main sur un réchaud ardent. « Oui, je suis prêt à me brûler la main plutôt que de succomber. » Et regardant autour de lui, constatant qu’il était seul dans la chambre, il enflamma une allumette et en approcha ses doigts. « Eh bien ! pense à elle, maintenant ! » se dit-il ironiquement. Sentant la brûlure, il retira ses doigts noircis, jeta l’allumette et, riant de soi : « Quelle bêtise ! Ce n’est pas cela qu’il faut faire. Il faut prendre des mesures pour ne plus la voir… Partir ou l’éloigner… Oui, l’éloigner. Donner de l’argent à son mari pour qu’il s’installe dans un autre village. On le saura… On parlera… Eh bien ! cela vaut mieux ! Tout plutôt que ce danger. Oui, il faut faire cela, » se disait-il, sans la quitter des yeux. « Où va-t-elle ? » se demanda-t-il tout à coup. Il lui sembla qu’elle l’avait aperçu près de la fenêtre, et, après avoir jeté un regard sur lui, elle s’en allait bras dessus bras dessous avec une femme quelconque, et se dirigeait vers le jardin, en balançant son bras libre.

Ne sachant lui-même pourquoi, Eugène prit le chemin de son bureau.

Vassili Nikolaievitch, en redingote neuve, pommadé, prenait le thé avec sa femme et une invitée en châle-tapis.

— Dites-moi, Vassili Nikolaievitch, puis-je vous entretenir un instant ?

— S’il vous plaît. Nous avons terminé.

— Non, allons plutôt dehors.

— Tout de suite. Ma casquette, Tania, et mets le couvercle sur le samovar, dit Vassili Nikolaievitch en sortant, l’humeur joyeuse.

Eugène crut s’apercevoir que Vassili Nikolaievitch avait bu un peu, mais tant pis ; et puis c’était peut-être mieux ainsi, il envisagerait peut-être avec plus de sympathie sa situation.

— Voilà, Vassili Nikolaievitch… Je voudrais de nouveau vous parler de cette femme…

— Qu’y a-t-il ? J’ai donné l’ordre de ne plus la reprendre.

— Mais non… J’ai pensé, en général… et c’est de quoi j’ai voulu vous parler, et vous demander conseil… Ne pourrait-on pas éloigner toute la famille ?

— Où les éloigner ? demanda Vassili Nikolaievitch, d’un air où Eugène crut remarquer du mécontentement et de l’ironie.

— Mais, j’ai pensé… On pourrait leur donner de l’argent, ou même de la terre à Kholtovskoié… pourvu qu’elle ne soit pas ici…

— Mais comment les éloigner ?… Comment les arracher de leur terre ?… Et qu’est-ce que cela vous fait ? en quoi vous gêne-t-elle ?

— Ah ! Vassili Nikolaievitch ! comprenez donc que ce serait terrible si ma femme apprenait.

— Mais qui le lui dira ?

— Et comment vivre avec cette pensée… Et en général, c’est pénible…

— De quoi vous inquiétez-vous ? Quiconque se rappellera des fautes anciennes aura l’œil crevé, et qui n’a pas péché devant Dieu n’est pas coupable devant le Tzar.

— Tout de même, il serait mieux de les éloigner. Ne pourriez-vous pas en causer avec son mari ?

— Mais il n’y a point à causer… Oh ! Eugène Ivanovitch, pourquoi vous fourrer tout cela en tête ! C’est passé, oublié !… Tout arrive… Et maintenant qui oserait dire de vous quelque chose de mal ?

— Malgré cela… parlez…

— Bon. Je lui parlerai, bien que je sois convaincu qu’il n’en sortira rien.

Cette conversation calma un peu Eugène. Surtout il sentait qu’à cause de son émotion il exagérait le danger. Est-ce qu’il était allé à un rendez-vous avec elle ? Mais non, il allait tout simplement se promener dans le jardin, et, par hasard, elle y était venue.

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