XIX
Et la vieille histoire recommença, mais avec une force décuplée. Le soir, il pensait, pensait des choses terribles. Il pensait que sa vie était vide, ennuyeuse, et que la vraie vie était là-bas, avec cette femme robuste, énergique, toujours gaie. La prendre, la mettre dans une voiture, ou dans le train, et disparaître dans le steppe, ou en Amérique… Et différentes idées semblables lui venaient en tête.
Quand il entra dans le salon tout lui parut bizarre, non naturel.
Le matin encore il s’était levé courageux, résolu d’oublier, de ne pas se permettre de penser. Mais sans même le remarquer, toute la matinée, indifférent à son travail, il s’était efforcé de s’en délivrer. Ce qui, auparavant, lui semblait important, le réjouissait, maintenant lui apparaissait insignifiant. Inconsciemment il tâchait de se débarrasser de sa besogne. Il lui semblait nécessaire de se délivrer du souci des affaires pour bien réfléchir à tout. Et il s’en déchargeait et restait seul. Mais aussitôt qu’il demeurait seul il allait errer dans le jardin ou dans le bois. Et tous ces lieux étaient souillés de souvenirs, de souvenirs qui l’accaparaient tout entier. Il marchait dans le jardin et se disait qu’il faudrait décider quelque chose, mais il ne réfléchissait à rien, et follement, inconsciemment, l’attendait. Il espérait que, par un miracle quelconque, elle sentirait combien il la désirait et viendrait ici, ou ailleurs où personne ne les verrait, que dans la nuit quand il n’y aurait pas de lune, ni personne, qu’en une pareille nuit elle viendrait et qu’il posséderait son corps.
« Oui, voilà, se disait-il, oui, voilà, pour la santé je me suis amusé avec une femme saine, bien portante… Non, évidemment, on ne peut pas jouer ce jeu avec elle. Je pensais l’avoir prise, et c’est elle qui m’a pris, qui m’a pris et qui ne me lâche pas. Je me croyais libre et ne l’étais pas. Je me suis trompé moi-même quand je me suis marié. Tout était stupidité, mensonge. Dès l’instant que je l’ai possédée, j’ai éprouvé un sentiment nouveau… le vrai sentiment du mari. Oui, je dois vivre avec elle… Quelle sottise vais-je penser ! Cela ne se peut pas ! s’écria-t-il tout à coup ; il faut, clairement, bien réfléchir à tout. »
Il se rendit dans les champs et se mit à réfléchir. « Oui, pour moi il y a deux vies possibles : l’une, celle que j’ai commencée avec Lise, les fonctions publiques, l’exploitation, l’enfant, le respect des gens. Pour continuer cette vie, il faut que Stepanida ne soit plus. Il faut l’éloigner, comme je le disais, ou de quelque façon qu’elle disparaisse. L’autre vie est celle-ci : l’enlever à son mari, lui donner de l’argent, braver la honte et vivre avec elle… Mais alors, il faut que ni Lise, ni Mimi (l’enfant) n’existent… Non, pourquoi… L’enfant ne gêne pas… Mais il faut que Lise disparaisse, qu’elle parte, sache, me maudisse, mais parte… Qu’elle sache que je l’ai délaissée pour une paysanne, que je suis un trompeur, un lâche… Non, c’est trop horrible ! Non, cela ne se peut pas !… Oui, mais cela s’arrangera peut-être d’une autre façon… Lise peut tomber malade… mourir… Elle morte, alors tout ira bien.
« Bien !… Misérable ! Non, si l’une d’elles doit mourir, plutôt l’autre. Si Stepanida mourait, ce serait bien… Oui, voilà comment on empoisonne ou tue des femmes, des maîtresses. Prendre un revolver, la faire venir, et au lieu des baisers… pan, dans la poitrine… et tout est terminé… C’est le diable ! Oui, vraiment, le diable. C’est contre ma volonté qu’elle a pris possession de moi… La tuer ? Oui… Il n’y a que deux issues : la tuer ou tuer ma femme… Car vivre ainsi c’est impossible, impossible !… Il faut réfléchir et tout envisager… Laisser les choses telles qu’elles sont, alors qu’adviendra-t-il ? Il adviendra que je me promettrai de nouveau de ne plus la voir, de renoncer à elle, mais je le dirai seulement, et le soir je l’attendrai, et elle le saura et viendra… Ou les gens sauront et le diront à ma femme, ou moi-même, je le lui dirai, parce que je ne puis pas mentir ni vivre ainsi. Je ne le puis pas… Tout se saura… Tous apprendront, et Parasha, et le forgeron… Eh bien ! Est-ce qu’on ne peut pas vivre ainsi ? Non, on ne le peut pas… Il n’y a que deux issues : la tuer ou tuer ma femme… Ou encore… oui… Il y en a une troisième : me tuer, prononça-t-il tout bas, et, tout d’un coup, un frisson courut sur sa peau. — Oui, se suicider, et alors, point n’est besoin de les tuer. »
Il frissonnait d’horreur, précisément parce qu’il sentait que cette solution était la seule possible. « J’ai un revolver… Est-ce que je vais me tuer ? Voilà une chose à laquelle je n’avais jamais pensé… Comme ce sera étrange… »
Il rentra à la maison, dans sa chambre, et, aussitôt, ouvrit le tiroir dans lequel était son revolver. Mais avant qu’il eût eu le temps de le sortir de son étui sa femme entra.