‹ Le DiableChapitre 20 sur 20 · XX

XX

Il jeta un journal sur le revolver.

— Toujours la même chose ? dit-elle, inquiète, en le regardant.

— Quoi ? Quelle même chose ?

— La même expression terrible que tu as eue autrefois, quand tu n’as pas voulu me dire… Mon chéri, dis-moi ce que tu as… Je vois que tu souffres. Parle, cela te soulagera… N’importe quoi, plutôt que tes souffrances. Je sais que cela ne peut être rien de mauvais…

— Tu crois ?

— Parle, parle ! Je ne te lâcherai pas…

Il eut un sourire navré.

— Parler ?… Non, c’est impossible… Du reste, il n’y a rien à dire.

Peut-être lui eût-il tout dit, mais à ce moment la nourrice entra demander si l’on pouvait aller se promener. Lise sortit pour habiller l’enfant.

— Alors tu me le diras… Je vais revenir tout de suite.

— Oui… peut-être…

Jamais elle ne put oublier le sourire douloureux avec lequel il prononça ces mots. Elle sortit. Hâtivement mais avec l’allure d’un malfaiteur, il prit l’étui, et sortit le revolver. « Il est chargé ? Oui, mais depuis longtemps… Une balle a déjà été tirée… Eh bien, advienne que pourra ! »

Il appuya le revolver contre sa tempe, hésita un moment, mais, aussitôt, se rappelant Stepanida, sa résolution de ne pas la voir, la lutte, la tentation, la chute, de nouveau la lutte, il tressaillit d’horreur. « Non, plutôt cela. » Il pressa la gâchette.

Quand Lise accourut dans la chambre, elle eut à peine le temps de descendre du balcon… il était étendu sur le ventre, par terre, un sang noir, épais, coulait abondamment de la blessure, et son corps tressaillait encore.

Une enquête fut faite. Personne ne pouvait s’expliquer la raison du suicide. À l’oncle, il ne vint nullement en tête qu’il pouvait avoir quelque chose de commun avec l’aveu que lui avait fait Eugène deux mois auparavant.

Varvara Alexievna affirmait qu’elle l’avait toujours prédit. « On voyait cela quand il discutait. »

Ni Lise ni Marie Pavlovna ne pouvaient comprendre comment cela était arrivé, et, surtout, ne pouvaient se ranger à l’opinion des docteurs qui prétendaient qu’il était psychopathe, demi-fou. Elles ne voulaient point admettre cela, car elles savaient qu’il était beaucoup plus sensé que la majorité des hommes qu’elles connaissaient.

Et, en effet, si Eugène Irténieff était un malade psychique, alors tous les hommes le sont également, et parmi eux les plus malades sont ceux qui voient les indices de la folie chez les autres et ne les voient point en eux-mêmes.

FIN

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