‹ Le DiableChapitre 9 sur 20 · IX

IX

C’était la veille de la Trinité. Lise était enceinte de cinq mois, et, bien qu’elle prît beaucoup de précautions, elle était gaie et se remuait beaucoup. Les deux mères, celle de Lise et celle d’Eugène, qui vivaient chez eux sous prétexte de veiller sur Lise, ne faisaient que l’ennuyer par leurs querelles. Eugène s’occupait avec une ardeur particulière d’une nouvelle culture en grand de la betterave.

Àl’approche de la Trinité, Lise avait résolu de procéder au nettoyage à fond de la maison, qu’on n’avait pas fait depuis Pâques, et, pour aider à ses domestiques, elle fit venir deux femmes de journée pour laver les parquets, les fenêtres et les meubles, battre les tapis, mettre les housses. Le matin, de bonne heure, les femmes vinrent préparer les seaux d’eau et se mirent au travail. L’une de ces deux femmes était Stepanida, qui venait de sevrer son petit garçon et qui, par un employé, s’était fait demander : elle voulait voir de près la nouvelle dame. Stepanida vivait comme auparavant, sans son mari, et faisait des frasques comme autrefois avec le vieux Danilo, qui l’avait surprise une fois volant du bois, ensuite avec le maître, puis avec le jeune employé du bureau.

Elle ne pensait plus au maître. « Maintenant il a sa femme, se disait-elle ; mais cela me fera plaisir de voir madame et son installation : on dit que c’est très bien arrangé chez eux. »

Eugène ne l’avait pas revue depuis qu’il l’avait rencontrée avec l’enfant. Elle ne travaillait pas à la journée, puisqu’elle devait garder son enfant, et lui allait très rarement au village.

Ce matin, veille de la Trinité, Eugène se leva à cinq heures du matin et partit dans les champs où l’on devait mettre des phosphates. Il sortit de la maison avant que les jeunes femmes y fussent entrées. Mais elles étaient dans la cuisine, près du fourneau à chauffer l’eau.

Heureux, content, très affamé, Eugène retourna pour le déjeuner. Il descendit de cheval près de la porte charretière, et, ayant remis sa monture entre les mains du jardinier qui passait par là, en frappant de sa cravache l’herbe haute et répétant une phrase, comme cela lui arrivait souvent, il se dirigea vers la maison. La phrase qu’il répétait c’était : « Les phosphates rendront. » Quoi ? À qui ? Il n’y songeait nullement. Dans la cour on battait les tapis. Tous les meubles étaient sortis. « Mon Dieu, quel nettoyage a fait Lise ! Les phosphates rendront. En voilà une maîtresse de maison ! Oui, quelle ménagère ! » se disait-il, et il se la représenta vivement en robe de chambre blanche, avec ce visage rayonnant de bonheur qu’elle avait presque toujours quand il la regardait. « Oui, il faut changer de bottes, autrement… les phosphates rendront, c’est-à-dire, ça sentira le fumier, et la patronne est dans une telle situation… Pourquoi est-elle dans une telle situation ?… Oui, là-bas grandit un nouveau petit Irténieff, pensa-t-il. Oui, les phosphates rendront. » Et, en souriant à ses pensées, il poussa la porte de sa chambre. Mais au même moment, la porte s’ouvrit, tirée de l’intérieur, et il se trouva nez à nez avec une femme qui en sortait, un seau à la main, la jupe retroussée, pieds nus, les manches haut relevées. Il s’écarta pour laisser passer la femme. Elle s’écarta aussi en rajustant de sa main mouillée son fichu qui glissait.

— Va, va. Je ne passerai pas si vous… commença Eugène, mais tout d’un coup il s’arrêta : il l’avait reconnue.

Elle sourit des yeux, le regarda gaiement, et, en tirant sa jupe, sortit.

« Quelle blague ! Qu’est-ce que cela veut dire ? Ce n’est pas possible ! » se dit Eugène en fronçant les sourcils et chassant de la main, comme une mouche, une pensée importune, mécontent de l’avoir vue. Il était mécontent de l’avoir vue et en même temps il ne pouvait détacher ses yeux de son corps, balancé par sa démarche résolue, de ses pieds nus, de ses bras, de ses épaules, des plis gracieux de sa jupe rouge relevée au-dessus des mollets blancs.

« Mais pourquoi est-ce que je regarde ? » se dit-il en baissant les yeux pour ne pas la voir. « Oui, il faut tout de même rentrer et prendre d’autres chaussures. » Il se dirigea vers sa chambre, mais il n’avait pas fait cinq pas que, ne sachant lui-même comment, par quelle force, il se retourna pour la voir encore une fois. Elle tournait le coin, et, au même moment, elle aussi se retourna de son côté. « Ah ! que fais-je ? se dit-il. Elle peut penser… Oui, sûrement elle a déjà pensé ! »

Il entra dans la chambre mouillée. Une femme âgée, maigre, était là en train de laver. Eugène avança sur la pointe des pieds entre les petites mares boueuses, jusqu’au mur où il ôta ses bottes. Il allait sortir quand la femme sortit aussi. « Celle-ci s’en va et l’autre, Stepanida, viendra, seule, » commença à raisonner en lui quelqu’un.

« Mon Dieu ! À quoi vais-je penser ! Que fais-je ! » Il saisit ses bottes, et, les tenant à la main, courut dans le vestibule, les déposa là, s’épousseta, et sortit sur la terrasse où déjà étaient assises les deux mamans, prenant leur café. Lise, évidemment, l’attendait. Elle parut sur la terrasse, d’une autre porte, en même temps que lui. « Mon Dieu ! elle qui me croit si honnête, si pur, si innocent, si elle savait ! » pensa-t-il.

Lise, comme toujours, le rencontra le visage rayonnant. Mais aujourd’hui elle lui paraissait particulièrement pâle, jaune, longue et faible.

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