‹ Le DiableChapitre 10 sur 20 · X

X

Pendant le café, comme il arrive souvent, se déroula cette conversation particulière des dames, de laquelle est banni tout lien logique, mais qui, cependant, est liée par quelque chose, puisqu’elle se prolonge sans interruption. Les deux dames se lançaient des pointes, et Lise, très habilement, tâchait d’amortir les coups.

— Je suis désolée qu’on n’ait pas réussi à terminer ta chambre avant ton retour, dit-elle à son mari. J’ai un tel désir que tout soit bien arrangé.

— Eh bien ! et toi ? As-tu dormi après que j’ai été parti ?

— Oui, j’ai dormi. Je me sens très bien.

— Comment une femme peut-elle se sentir bien dans cette situation, pendant cette chaleur insupportable, avec des fenêtres au soleil, et encore sans rideau ni marquise ? dit Varvara Alexievna, la mère de Lise. Chez moi, il y a toujours des marquises.

— Mais ici, on a déjà l’ombre à dix heures du matin, remarqua Marie Pavlovna.

— C’est pourquoi il y a la fièvre… l’humidité… dit Varvara Alexievna, sans remarquer que c’était tout le contraire de ce qu’elle soutenait auparavant. Mon médecin dit toujours qu’on ne peut jamais définir la maladie sans connaître le tempérament du malade, et il sait bien ce qu’il dit, car il est le premier docteur, et nous le payons cent roubles. Mon mari défunt était contre les médecins, mais, pour moi, il ne regardait jamais à la dépense.

— Mais comment un homme peut-il lésiner quand la vie de sa femme et celle de son enfant en dépendent peut-être ? Oui, quand on en a les moyens, la femme peut être indépendante de son mari.

— Une bonne épouse obéit à son mari, dit Varvara Alexievna ; seulement Lise est encore trop faible après sa maladie.

— Mais non, maman, je me sens très bien. Est-ce qu’on ne vous a pas encore donné de crème cuite ?

— Je n’en ai pas besoin. Je puis me contenter de crème fraîche.

— J’ai demandé à Varvara Alexievna, elle a refusé, dit Marie Pavlovna, comme pour se justifier.

— Mais non, je n’en veux pas.

Et comme pour mettre fin à une conversation désagréable, en cédant magnanimement, Varvara Alexievna s’adressa à Eugène :

— Eh bien ! A-t-on mis les phosphates ?

Lise courut chercher de la crème.

— Mais je n’en veux pas ! Je n’en veux pas !

— Lise ! Lise ! pas si vite ! cria Marie Pavlovna. — Ces mouvements rapides sont très mauvais pour elle.

— Rien n’est mauvais quand il y a la tranquillité morale, déclara Varvara Alexievna, semblant faire allusion à quelque chose, bien qu’elle sût elle-même que ces paroles ne pouvaient faire allusion à rien.

Lise revint apportant la crème.

Eugène prenait son café, et écoutait, taciturne. Il était habitué à de pareils entretiens, mais aujourd’hui, l’insanité de celui-ci l’irritait particulièrement. Il voulait réfléchir à ce qui lui était arrivé et ce papotage l’en empêchait. Quand elle eut terminé son café, Varvara Alexievna partit, de mauvaise humeur. Quand Eugène, Lise et Marie Pavlovna se trouvèrent seuls, la conversation devint simple et agréable. Mais, très intuitive par l’amour, Lise remarqua aussitôt que quelque chose tourmentait Eugène, et elle lui demanda si rien de désagréable ne lui était arrivé. Il n’était pas préparé à cette question, et il s’embrouilla un peu en répondant qu’il ne lui était rien arrivé. Et cette réponse fit réfléchir Lise encore davantage. Le fait que quelque chose le tourmentait, et même le tourmentait beaucoup, était pour elle aussi évident que le fait qu’une mouche venait de tomber dans le lait. Mais il ne voulait pas dire ce qu’il avait. Qu’était-ce donc ?

Page 1