XLII - IX
Faire un tableau, c’est composer...
Dans les Cévennes.
A l’automne de 1902, après mon départ d’Aix et ma libération, Paul Cézanne, accompagné de Mᵐᵉ Cézanne et de son fils, vint passer quelques jours dans les Cévennes, chez mon père, qui le reçut de son mieux, sans rien savoir de cet illustre visiteur.
On a dit souvent, avec des histoires à l’appui, que le vieux maître aixois était peu sociable et qu’il était d’une fréquentation difficile, mais vis-à-vis de moi, il fut toujours d’une humeur égale, et pendant son séjour, il fut charmant.
Il était en confiance et ne se méfiait de personne.
Pourtant, mille petites choses auraient pu le mettre hors de lui.
J’avais dit à mon père: c’est un grand peintre dont on parle beaucoup à Paris, et j’ai déjeuné ou dîné chez lui plusieurs fois par semaine pendant mon service militaire...
Simple et droit, ainsi qu’un homme du vieux temps, mon père, qui ne se soucie en aucune façon des peintres et de leur œuvre, accueillit, comme on pouvait le faire à la campagne, le bon bourgeois d’Aix qui avait traité son fils avec tant de bienveillance.
La chasse était ouverte et les cèpes bruns et les oronges carminées tournaient leurs rondes parfumées autour des châtaigniers séculaires.
Il y avait alors à la maison une femme du pays qui savait accommoder le gibier et faire frire à point, dans l’huile d’olive onctueuse et grasse, les champignons.
Je revois Cézanne dans la cuisine, le dos contre le fourneau près duquel j’allais chauffer ma joue d’enfant quand j’avais mal aux dents.
Tous les rêves du monde je les ai rêvés dans cette grande pièce carrelée de briques au rouge usé, pleine de poêlons et de chaudrons de cuivre qui servaient seulement en hiver, quand on tuait le cochon.
Je sais bien que ces souvenirs n’ont de valeur que pour moi, que je ne reverrai probablement plus cette humble cuisine où je ne suis pas rentré depuis la mort de ma mère qu’on enterra la même semaine que Cézanne, mais tant pis, on n’écrit au fond que pour soi.
Devant ce feu, je revois l’enfant studieux et taciturne que j’ai été.
Ma grand’mère lisait attentivement le Petit Méridional, de l’article de tête aux Deux Orphelines, le roman-feuilleton. Quand une phrase lui plaisait, elle m’en faisait part, et quand elle avait terminé sa lecture, elle me parlait de son enfance. Elle avait eu, comme je l’avais alors, le goût des images et des livres, et chaque fois qu’on cite devant moi une femme qui passe des examens difficiles, je pense à elle.
Elle avait préparé son brevet de capacité, comme elle disait, toute seule, en gardant les moutons dans un mas perdu des Cévennes. Le pasteur protestant lui prêtait quelques volumes et corrigeait ses devoirs, car ni son père ni sa mère ne connaissaient leurs lettres.
Vers 1839, quand on crut qu’elle en savait assez, elle alla concourir à Nîmes pour obtenir ce fameux brevet. Un voisin se rendait justement au chef-lieu avec sa carriole; elle s’assit à côté de lui, le fichu de grosse laine tricoté par sa mère sur un corsage tissé et cousu par elle, sur une pauvre robe de filoselle taillée comme devait l’être celle d’une serve du XIIIᵉ siècle, et, dans un panier, elle emportait une grammaire française, du pain noir, quelque arithmétique, des œufs durs, une Bible et des fruits.
Le voyage dura deux jours.
A Nîmes, elle but du café pour la première fois de sa vie, et, dans la chambre de l’auberge où elle était descendue, elle passa la nuit à lire sa grammaire et sa Bible, perdue dans cette ville qu’elle croyait immense, si seule et si désemparée que tout se mêlait dans sa tête et qu’elle ne savait plus si c’était C. V. Boîste, ancien avocat, auteur du dictionnaire universel de la langue française, qui avait dicté à Moïse la Sainte Loi, ou si c’était Dieu qui avait légiféré au sujet des adjectifs pronominaux indéfinis.
Le lendemain elle fut reçue, et comme le charretier avait terminé lui aussi ses affaires, ils repartirent tout de suite vers Champmorel où ils arrivèrent le surlendemain avant l’aube.
Quand le soleil se leva, et malgré son diplôme, ma grand’mère ôta sa belle robe et alla garder ses moutons...
Dans cette cuisine où se chauffait Cézanne, elle m’apprit à écrire et à lire, elle me conta les histoires fantastiques de cet âpre pays montagneux, celles du Fantasti et de la Bête du Gévaudan.
Comme j’étais pâlot et délicat, elle m’obligeait encore à manger à quatre heures une énorme côtelette de mouton dont j’avais horreur... Des chanteurs ambulants installaient devant la porte de grands tableaux, naïvement et minutieusement achevés comme des peintures du douanier Rousseau, et qui représentaient les épisodes de quelque crime célèbre. Le plus terrible pour moi était l’assassinat de Fualdès. Les chanteurs montraient la scène d’un coup de gaule sur leur toile, et se mettaient à brailler lamentablement:
«Ecoutez âmes sensibles L’épouvantable récit...»
Plus tard, vers ma dixième année, un vieil homme qui travaillait chez mon père et qui mangeait à table avec nous me contait, là, les campagnes du Second Empire, car il avait fait deux fois sept ans de service.
L’histoire de France qu’il m’apprit était d’une fantaisie et d’un cocasse prodigieux, et ces leçons se terminaient toujours de la même manière.
Quand ma grand’mère annonçait que le dîner était prêt, le père Cabanel, qui ne songeait qu’aux gloires militaires, tirait de sa poche une pièce de deux sous. Il me disait invariablement:
«L’an prochain tu iras au lycée... Tu en sors avec ton brevet d’officier. Adieu la misère!»
Il faisait alors sauter ses deux sous, les rattrapait au vol et répétait:
«Adieu la misère!»
Je raconte cela pour montrer que je n’ai pas vu Cézanne entre deux trains, que je ne lui ai pas fait de rapides visites comme le firent quelques-uns de ses admirateurs, mais qu’après l’avoir beaucoup fréquenté à Aix, il a vécu un peu dans la maison de ma famille, simple comme un vieux parent qu’on reçoit à l’occasion d’une fête...
· · ·
Il m’avait dit souvent qu’il ferait mon portrait, mais les soldats ne sortent guère qu’au moment où le jour tombe; le dimanche, je préférais peut-être de faciles plaisirs à la pose obligatoire et je ne possède pas le moindre souvenir de lui.
Chez mon père, un matin, il prit une feuille de papier et il y traça plusieurs traits en me regardant.
On nous appela pour quelque promenade, la porte demeura ouverte, un coup de vent enleva sans doute cette vague esquisse que je n’ai jamais retrouvée et que je payerais cher à présent.
Cela d’ailleurs ne me déplaît pas, et je sais trop comment il traitait d’anciens amis qu’il ne voyait plus beaucoup et qui avaient chez eux «des Cézanne».
Je dois avouer cependant qu’il me fit un cadeau.
Il me donna son exemplaire des Fleurs du Mal, alors que j’étais encore à la caserne.
Ce volume était caché dans mon paquetage, entre la capote numéro un et les chemises matriculées. J’en prenais soin et je l’ai toujours.
C’est l’édition ordinaire de 1899, chez Calmann-Lévy. Le livre est broché et, en tête de la dernière page, Cézanne a noté au crayon, en chiffres romains: