‹ Le dimanche avec Paul Cézanne (souvenirs)Chapitre 20 sur 21 · VI-XV-XIX-XXVII- - XXX-LXVIII-LXXIV-LXXXII

VI-XV-XIX-XXVII- - XXX-LXVIII-LXXIV-LXXXII

D’après ces indications, les poèmes qu’il devait relire le plus volontiers seraient donc:

V.--Les phares. XV.--Don Juan aux enfers. XIX.--L’Idéal. XXVII.--Sed non satiata. XXX.--Une charogne. LXVIII.--Les chats. LXXIV.--Le mort joyeux. LXXXII.--Le goût du néant.

La couverture est éclaboussée de peinture, elle porte quelques taches rouges et brunes, peut-être aussi l’empreinte d’un doigt qui s’était appuyé contre la palette.

C’est tout ce que je possède: un bouquin maculé de couleurs et le souvenir fort vague d’une ébauche disparue...

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Pendant ces quelques jours, Cézanne ne me parut pas tourmenté une seule fois par cette sacré nom de Dieu de peinture.

Dans la campagne d’Aix où je l’avais si souvent accompagné, il se méfiait, il me semblait marcher maladroitement dans un paysage hérissé de difficultés. Je comprenais qu’il avait interrogé cette nature, étudié cet air, ces plans, ces horizons et ces volumes, et qu’il allait à travers d’innombrables motifs.

Il me parut avoir laissé là-bas l’angoisse qui le suppliciait, et il n’avait pas le souci de mettre à leur place, sur une toile, les châtaigniers des combes cévenoles. Le chœur des lois qu’il cherchait à surprendre ne flottait peut-être qu’autour des pins provençaux, et je serais bien en peine de dire ce qu’il pensait de cette région sobre, triste et religieuse que les voyageurs comparent à la Galilée.

Un soir, pour mieux honorer l’hôte, on invita à dîner quelques notables.

Nous étions une quinzaine, et je revois encore Paul Cézanne au haut bout de la table confortablement servie, car mon père est un paysan, mais il en remontrerait à beaucoup de gastronomes qui affirment que la cuisine est le sixième des beaux-arts et qui mettent trop de littérature autour des plats les plus simples.

Les amis de ma famille n’avaient certainement jamais entendu parler du vieillard avec lequel ils soupaient, comme on dit encore dans le Gard, mais ils étaient pleins de déférence.

Pourquoi songer d’ailleurs à les excuser. S’ils avaient vu la peinture de Cézanne, ils auraient sans doute fait la grimace, mais cette grimace eut été moins laide que les sourires de certains confrères, des membres de l’Institut et que la gouaille montmartroise de M. Willette.

Cézanne avait gardé son tricot de laine sous sa jaquette, et il était d’une humeur égale.

Il aurait dû pourtant bondir à chaque mot.

Pour montrer que la peinture les intéressait, deux ou trois convives se mirent à parler de ce qu’ils avaient vu.

Le greffier de la justice de paix possédait son portrait au fusain, enlevé en quelques minutes par un artiste ambulant qui, à l’époque de la foire d’Alais, s’installait avec un carton sur les genoux, devant une terrasse de café, croquait un consommateur et lui offrait ensuite l’image rapide et sinistre moyennant cinquante centimes.

Un autre avait admiré au musée de Nîmes une extraordinaire toile. Le gardien priait le visiteur d’aller à travers l’immense salle, et les yeux de ce portrait si remarquable suivaient tous ses déplacements. Sans doute fallait-il une prodigieuse science pour en arriver là!

Paul Cézanne, résigné, écoutait ces bourdes innocentes sans la moindre colère.

Je songeais à une histoire qu’on m’avait contée et que j’ai retrouvée depuis dans le livre pittoresque, que M. Gustave Coquiot, qui visita Aix, après la mort de Cézanne, lui consacre.

Il était question dans cette histoire d’un banquet et de quelques opinions qu’il valait mieux garder pour soi, en présence du peintre, mais je laisse parler M. Coquiot:

«--...Il fallait qu’il fît pourtant partie de la Société des Amis des Arts, à Aix!» pensa un jour un des jeunes amis de Cézanne, M. Jouven, un photographe artiste qui avait alors ses ateliers un peu en dehors de la ville, au boulevard de l’Armée. Et il décide Cézanne à offrir une toile à la Société en question et à assister au premier banquet qu’elle organisera.

«Cézanne se laisse faire. Sa toile, on l’a mise au-dessus d’une porte; personne ne peut la voir. Au banquet, il y assiste, d’abord tranquille. Mais, au dessert, le président se met à prôner l’éducation dite classique, et il encense Bouguereau, chef vénéré des Salons officiels. Cézanne, bon Dieu! se lève d’un coup; et, tapant du poing sur la table, renversant les bouteilles, il s’écrie: «Il n’y a que Delacroix et Courbet! Vous êtes tous des c...!» Et la porte claque. Le lendemain, il dit à Jouven: «Ça y est! j’ai encore fait des bêtises, je me suis emballé! Mais tout de même, ce sont des j.-f... vos amis des arts...»

A cette table, devant les propos cocasses de ces braves gens, il souriait. J’étais loin de lui et j’entendais seulement sa voix qui protestait quand son voisin souhaitait le voir revenir à un plat:

«Écoutez... M. Larguier, père...»

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