‹ Le dîner interrompu ou Nouvelle farce de JocrisseChapitre 10 sur 11 · Scène 12

Scène 12

Les précédents : Vincent, L’officier de Police

(on entend dans la coulisse)

Allons ! allons ! Marchez !

Vincent

Mais je vous dis que je ne suis pas un voleur ?

Plumet

Qu’est-ce que j’entends ? Je ne me trompe pas. Vincent avec un officier de Police ?

Jocrisse (à part)

Aie ! Gare la bombe, tenons ferme.

(l’officier entre, tenant Vincent par le collet)

M. Plumet, voici un individu, étranger pour moi surtout, je l’aperçois en haut de la rue, se sauvant sans chapeau, l’air égaré je lui demande son nom, il ne me répond que par des exclamations auxquelles je ne comprends rien, je le conduis au poste, je le fais fouiller et on trouve sur lui ce couvert d’argent marqué en toutes lettres à votre nom… voyez plutôt.

Plumet

D’abord, M. l’Officier, je réponds de l’homme que voilà, c’est M. Vincent, ex-fournisseur de l’armée et mon plus grand ami, il est riche, indépendant et par conséquent ne peut être accusé de vol… Quant au couvert d’argent… c’est bien mon nom, Anastase Plumet (il regarde sur la table) J’ai toute mon argenterie, rien ne manque.

Vincent

Lis au-dessous de ton nom, mon ami, ce que M. l’Officier n’a pas vu.

Plumet

(lisant) « présenté par son ami Vincent »… Quoi ?…

Vincent

Oui, mon ami, c’était mon présent… je voulais te l’offrir à la fin du dîner… quand ta cruelle maladie…

Plumet

Hein ?… ma maladie… Ah ! ça qu’est-ce que tu m’chantes là ?… Je n’ai jamais été malade, moi ?

Vincent

Non, pas malade, si tu veux… mais cette monomanie dont tu es attaqué et…

Plumet

Ah ! ça, veux-t-on me rendre fou aujourd’hui. Maladie, Monomanie, explique-toi donc, Vincent, car, ma parole, je ne sais plus que dire ?

Jocrisse (à part)

En vlà un galimatias, gare à moi tout à l’heure.

Vincent

Pauvre ami, ce n’est pas ta faute, et je te pardonne bien, va.

Plumet (exaspéré)

Mais non !… Mais non !… Je veux tout savoir… dis-moi… explique-moi, car tu me fais perdre la tête.

Vincent

Eh bien, je sais, que quand ton accès te prend, il faut que tu manges les oreilles de quelqu’individu.

Plumet (hors de lui)

Moi !… Moi !… Ah ça !… Ah ça !… Mais !… Mais ! … ma tête !… ma tête !… et parbleu mais toi, n’es-tu pas attaqué de crispations nerveuses ?… Qui te portent à certains moments à vouloir poignarder quelqu’un ?

Vincent (avec farce)

Ah ! quelle infamie !… Moi ! Jamais au grand jamais je n’ai eu ni crispations nerveuses ni la moindre pensée d’attenter à la vie d’un homme !… D’où cela vient il ? qui t’a dit cela ?

Plumet

Eh ! parbleu ! Qui peut t’avoir dit que je mangeais des oreilles de chacun ?… attends… tiens… je ne crois pas me tromper, il y a du Jocrisse là-dedans.

Vincent

Voyons Jocrisse, approche, comme dit l’ami Plumet, il y a du Jocrisse là-dedans.

Jocrisse (s’avançant au milieu)

Oui, Messieurs, c’est moi, c’est bien moi !… Mais foi de Jocrisse, je ne pensais pas à mal, c’était histoire de rire, une farce, et j’espère que j’aurai mon pardon.

Plumet

Mais animal, Vas tu encore recommencer tes fredaines ? je vous demande un peu, messieurs, me faire passer pour monomane, manger les oreilles de mes amis, et toi, mon pauvre Vincent, venir me dire que tes crispations te portaient au meurtre !… Mais sais-tu. Maraud, que tu mérites une bastonnade pour cela ?

Jocrisse

Non not’ maître, non M. Vincent et vous verrez d’après mon récit, mes aveux, que vous serez les premiers à rire, même M. l’officier de police. Vous vous rappellez ce matin, not’ maître que vous auriez ben voulu m’admettre à votre table ainsi que Laflûte à l’occasion de votre fête ; mais vous aviez mis une condition, c’est que si M. Vincent venait, nous mangerions à la cuisine, ça n’m’allait pas, pour lors, j’ai formé mon plan quand vous m’avez parlé du plat d’oreilles aux petites herbes, j’ai profité du mot : oreilles pour bâtir mon affaire et faire déguerpir ce pauvre M. Vincent, qui a eu assez peur ; après son départ, je savais bien que vous alliez être tout surpris, tout d’suite j’ai rebrodé une nouvelle affaire et je lui ai donné des crispations nerveuses !… J’aurai réussi, si vous m’accordez un pardon généreux.

Tous (riant)

Ah ! ah ! ah ! ah !

Plumet

Ce diable de Jocrisse. Mais tu n’en feras donc jamais d’autres ?

Vincent

Où diable trouve tu tout ça ?

Jocrisse (se touchant le front)

Là… À propos, M. Vincent, voici la bourse que vous m’aviez donnée pour veiller sur vos oreilles.

Vincent (en souriant)

Garde-là, si tu m’as un peu effrayé, ma foi je te trouve tant d’idées qui à présent me font rire, que je te donne la bourse de grand cœur et te pardonne.

Jocrisse

Et not’ maître ?

Plumet

Parbleu ! Il faut bien que j’en passe par là, allons, sois pardonné, mais prends garde, Jocrisse, toi qui aime tant les proverbes, retiens bien celui-ci : « Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse. »

Jocrisse (à part)

Ou elle s’emplit (haut). Je m’en rappellerai not’ maître, et d’ailleurs tout n’a qu’un temps.

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