‹ Le dîner interrompu ou Nouvelle farce de JocrisseChapitre 7 sur 11 · Scène 9

Scène 9

Les précédents : Jocrisse

Jocrisse (il fait la mine triste pendant cette scène)

Ah ! c’est M. Vincent, vous allez bien M. Vincent ?

Vincent

Mais très-bien, mon garçon… et toi, je pense que comme toujours la santé et la gaîté vont toujours de compagnie ?

Jocrisse

Toujours ?… oh non… pas toujours M. Vincent.

Vincent

Comment donc ?… Qu’y a-t-il donc pour empêcher cela ?

Jocrisse

Oh rien… presque rien.

Laflûte (à part)

V’là la comédie qui commence, mais j’y comprends rien encore.

Vincent

Mais encore, que diable, quand la gaîté s’en va, c’est que…

Jocrisse

C’est que la tristesse arrive et la santé s’en sent.

Vincent

Ah ! ça, mon gaillard, quel diable de ton prends-tu donc ?… tu as la mine d’un enterrement.

Jocrisse (lentement)

Dame… M. Vincent… voyez-vous, j’suis comme ça moi… quand j’vois qu’un malheur doit arriver à un honnête homme. Eh ben… ça m’boulverse… ça m’tourmente comme une âme en peine.

Vincent

Et où vois-tu donc arriver un malheur à quelqu’un ?

Jocrisse

Peut être oui… peut être non… c’est selon…

Vincent

Ah ! ça, sais tu que tu m’intrigues, est-ce que tu ne pourrais pas t’expliquer un peu mieux ? Ce ne doit pas être un secret.

Jocrisse

Au contraire… c’est un grand secret… et cependant… y m’pèse sus l’estomac… pauvre M. Vincent… t’nez… faut que j’vous dise tout.

Vincent

Parle… parle mon garçon… tu viens de prononcer mon nom… ma parole d’honneur tu m’intrigues.

Jocrisse (à part bas à Laflûte et vivement)

Attention !… tu vas comprendre, dis comme moi (haut à M. Vincent) M. Vincent, vous v’n’ez dîner avec mon maître aujourd’hui. n’est-ce pas ?

Vincent

Sans doute, mais qu’a de commun ce dîner avec tes airs de funérailles ?

Jocrisse

M. Vincent, si j’vous disais que vous courez ici, un grand, un énorme, un formidable danger.

Vincent (effrayé)

Hein ?… Comment ?… Que veux tu dire ?

Laflûte (à part)

J’comprends pas encore.

Jocrisse

M. Vincent, t’ne’z vous à vos oreilles ?

Vincent (se touchant les oreilles)

Saperlotte ! si j’y tiens… Mais j’crois bien et fortement, encore.

Jocrisse

Eh ben, écoutez… il y a d’ça environ deux mois… Notre pauvre M. Plumet était-là… ici… dans cette même chambre où nous sommes… j’étais occupé à arranger quelques papiers sur cette table… quand tout à coup j’entends not’maître qui parlait tout seul et qui disait : « Oui… oui… rien de meilleur… de plus exquis… que les oreilles… surtout les oreilles coupées de suite »… Vous comprenez qu’en entendant cela, les miennes se redressent et je m’dis : Diable ! Qu’est-ce qu’il veut dire là ? J’le regardais… il avait une mine… mais une mine !… Ah ! M. Vincent, c’était effrayant à voir !

Vincent (commençant à avoir peur)

Tu m’épouvantes, Jocrisse ?

Laflûte (à part) (souriant)

J’comprends un p’tit peu.

Jocrisse

Laissez-moi continuer… vrai… quand j’pense à ça, l’frisson m’passe partout… brrrou… Vlà qui s’promène… qui marche à grands pas… et puis… y s’tatait les oreilles… y souriait… y grimaçait… y paraît que c’te maladie là, parce que, voyez vous, c’est une maladie, ça vous prends tout d’un coup à c’que me dit l’docteur Turgeon à qui qu’j’en ai fait confidence et qui soigne not’ maître… enfin M. Vincent, vous comprenez que j’savais pus quoi comprendre et ma foi, j’étais là, j’pouvais pus bouger, tant j’avais peur.

Vincent (toujours effrayé)

Certes ! il y avait de quoi, et ça s’est passé comme ça ?

Jocrisse

Oh ! non, la suite est bien plus terrible, car au moment où je ne m’y attendais pas, M. Plumet se r’tourne devant moi… sa bouche souriait… mais ses yeux flamboyaient. Jocrisse ! qui m’dit comme ça, aimes-tu les oreilles ?… j’ai pas pu trouver un seul mot… je l’vois marcher droit à la table… j’pense ben qu’il v’nait prendre son rasoir… j’l’ai pas entendu comme vous pensez ben… je m’suis sauvé et j’ai été m’cacher une partie d’la journée dans la cave.

Laflûte (à part)

J’comprends tout, ah ! diable de Jocrisse, va  !

Vincent

Diable ! Diable ! Mais je ne suis pas en sûreté ici… j’ignorais cela, moi, mais quelle est donc cette maladie ? Jamais je ne me sois aperçu de rien chez ce pauvre Plumet ? Jamais au grand jamais, je n’ai entendu parler qu’il avait une semblable maladie.

Jocrisse

Sans doute, que vous n’en avez jamais entendu parler, c’est pas difficile à comprendre je m’tue d’vous dire qu’il y a deux mois, que deux mois seulement que cette maladie l’a pris, et voilà plus de six mois que vous n’êtes venu ici à Saint Quentin.

Vincent

C’est vrai, c’est vrai, Diable ! Diable ! Et t’a-t-on dit… sais tu quel est le nom de cette triste maladie ?

Jocrisse

On me l’a dit et à Laflûte aussi, te souviens-tu du nom, toi mon pauvre Laflûte, qui as été si près de te voir avec une seule oreille.

Laflûte

Ah ! cousin, ne me rappelez pas ce triste jour, j’en tremble encore, brrrr !

Vincent

Quoi ? Laflûte aussi ?

Jocrisse

Eh ! parbleu, croyez vous que quand cette rage le prend, il choisit son homme ? Non, non, je crois que son frère, s’il en avait un y passerait comme un autre.

Vincent

Mon sang se glace, Diable ! Diable !

Jocrisse

Attendez-donc, je crois me rappeler le nom, ça s’appelle… ça s’appelle… une… une… mélancolie.

Laflûte

Non, non, cousin, je crois qu’c’est une cérémonie.

Vincent

Mélancolie ! cérémonie… ce ne sont pas des termes de médecine ça… laissez-moi chercher… est-ce que ce ne serait pas le mot… monomanie ?

Jocrisse et Laflûte

Juste ! Juste ! c’est comme ça.

Jocrisse

Et ben not’ maître est attaqué d’une monomanie… ça n’paraît pas, il n’y a que quand l’accès le prend.

Vincent

Ma foi, mon brave Jocrisse, je te remercie mille fois ; c’est un service que je n’oublierai pas. En attendant, tiens, prends cette bourse, quant à moi je m’esquive avant que le malheureux n’arrive.

Laflûte (qui a regardé au fond)

Il n’est plus temps, le vlà qui entre dans la cour.

Vincent

Diable ! Comment faire ? Je voudrais cependant bien m’en aller.

Jocrisse

Attendez… d’abord, il n’est pas certain que son accès le prenne précisément parce que vous êtes là ?… Dans tous les cas, à présent, je connais le moment où ça le prend, les premiers symptômes, comme on dit, ainsi soyez tranquille, M. Vincent, si dans tous les cas il y a danger, je vous préviendrai à temps… Mais je vous en prie au nom de tout ce que vous aimez le plus, ne parlez de rien, ne me vendez pas, il me chasserait pour toujours.

Laflûte (pleurant)

Et moi aussi.

Vincent

Je m’en garderai bien.

Jocrisse

Silence !… le voilà… faites comme si vous ne saviez rien.

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