Scène 10
Les précédents : Plumet (un paquet sous le bras)
Plumet
Eh ! le voilà ce cher ami, ce vieux camarade, il y a plus de six mois, sais-tu, que nous ne nous sommes vus ! oh ! c’est mal, c’est mal de négliger les amis, il a donc fallu cette circonstance pour t’avoir ?
Vincent (timidement)
Comme tu dis, mon cher Plumet, et encore me suis-je bien forcé pour venir, j’ai tant d’affaires… tant d’embarras… Mais à propos… ta santé comment est-elle ?
Plumet (gaiment)
Ma santé !… Mais elle est des plus florissantes… ma parole, je me sens rajeunir je crois ; je ne me suis jamais mieux porté… je bois… je mange… je me promène… ma foi, je trouve ma vie très-agréable.
Vincent (à part)
Le malheureux ! Comme il se fait illusion.
Plumet
Et toi, je pense qu’en en est de même, un ancien fournisseur !… Un mondor !
Vincent
Mais… Mais… je me porte bien… je suis bien.
Plumet
Cependant, tu me parais inquiet, troublé… il ne t’est pas survenu de malheur ?
Vincent
Non, non… mais j’ai certaines affaires en tête qui m’occupent beaucoup en ce moment, et si je n’avais pas eu crainte de te faire de la peine, je ne me serais pas rendu à ton invitation.
Plumet
Et tu aurais très-mal fait… Allons, allons, il faut de la gaîté avec moi !… À table ! à table !… Allons vous autres, dépêchons !… Jocrisse ! Tout est prêt, n’est-ce pas ?
Jocrisse
Oui, not’ maître, il n’y a plus qu’à mettre la table… Voyons Laflûte, prépare tout, je vas chercher les plats (à cette repartie, Laflûte, sert la table) (en souriant en apercevant le paquet) Mais qu’qu’vous avez donc là sous l’bras, not’maître… Encore une surprise… j’parie qu’c’cest l’macaroni ?
Plumet (en riant)
Non… ça… c’est…
C’est un dindon
Ma dondaine
C’est un dindon
Mon garçon.
Jocrisse
Ah ! ah ! ah ! ah ! toujours gai, not’ maître, toujours gai et faut-y l’mettre à la broche tout d’suite ?
Plumet
Oui, oui, et comme il n’y a pas de fête sans lendemain, ce dindon est pour nous régaler demain matin, car, mon ami Vincent, malgré ses grandes affaires prendra domicile ici.
Vincent (embarrassé)
Mais…
Plumet
Il n’y a pas de mais… c’est comme ça… allons, Jocrisse, vivement mon garçon.
Jocrisse
Oui, not’ maître, donnez-moi l’Dindon et j’vas vous l’farcir d’une façon lumineuse, petit hahis et truffes, ce sera excellent et embaumant, laissez-moi faire.
Plumet
Je compte sur toi… va mon garçon.
Vincent (bas à Jocrisse)
Surtout Jocrisse… veille, veille, et préviens-moi.
Jocrisse (de même)
Soyez tranquille, je n’vous quitte pas.
Plumet
Ah ça, mon cher Vincent, je me suis permis de passer après le dîner une bonne et joyeuse veillée, j’attends Grégoire, Jourlo, Dominique, tous des anciens amis, ils ne peuvent venir que ce soir… Nous, en attendant, nous allons prendre un à compte avec un dîner copieux ?… bon ! voilà Jocrisse ! La fleur des cuisiniers.
(Jocrisse place tous les plats, il y en a un qui est couvert, c’est le supposé plat d’oreilles)
Jocrisse
Tout est prêt, vous pouvez vous mettre à la table (à part) Et vous n’y resterez pas longtemps.
Plumet
À Table donc ! Et en avant la fourchette et l’appétit… Tiens, Vincent, mets toi là… là devant moi.
Vincent (à part)
J’voudrais être bien loin.
Plumet (le servant)
Comment trouves-tu ce salmis ?
Vincent (toujours préoccupé jusqu’à la fin)
Excellent.
Plumet
Donne moi ton verre, tu me diras des nouvelles de ce gaillard là… il est de la Bourgogne… à ta santé !
(Ils trinquent et boivent)
Vincent
Bon vin ! délicieux (à part) Ça me remet un peu.
Plumet
Goûte moi un peu de ce canard.
Vincent
Volontiers.
Plumet
Ah ! c’est que le sieur Jocrisse, fait des progrès dans la cuisine, sais-tu ?
Vincent
Je m’en aperçois.
Plumet
Tu ne bois pas… ! à boire ! à boire !
Vincent
C’est que ton vin est capiteux.
Plumet
Allons bon, ne vas-tu pas faire la Duchesse ? Bois donc ?
Vincent
Allons, (à part) au fait ça m’encourage.
Plumet (il se gratte l’oreille)
Oh ! tiens, j’y pense.
Jocrinsse (à part à Vincent)
Vlà qu’ça l’prend.
Vincent (à part)
Ah ! mon Dieu !
Plumet
Aimes-tu les oreilles, Vincent ?
Vincent
Les… oreilles.
Plumet
Oui les oreilles, rien de meilleur, rien de plus exquis… ah !
Jocrisse (à part à Vincent)
Méfiez-vous.
Plumet
Tiens Vincent, j’en ai déjà mangé beaucoup et plus j’en mange, plus je les aime.
Vincent (tout à fait épouvanté)
Mais… mais… moi… je n’en suis pas.
Plumet
Eh bien, moi, j’en mangerai, ce bourgogne m’a ouvert le goût… vivent les oreilles.
Jocrisse (à part)
Il n’est que temps, vlà l’accès au plus fort.
Vincent (reculant sa chaise)
Aie ! oh ! mon Dieu !
Plumet
Qu’as-tu donc, Vincent, tu as les oreilles rouge comme un corail ? (il est levé)
Vincent
Seigneur ! Je suis perdu.
Plumet (prend couteau et fourchette)
Allons ! Allons Vincent, goûtons des oreilles.
(il se penche pour aller au plat couvert, à l’instant, Vincent se lève vivement, renverse sa chaise, casse une assiette se sauve sans chapeau en criant)
Aie ! Aie ? Aie !… Grâce ! Grâce ! Pas d’oreilles ! Pas d’oreilles. Je m’sauve ! Je m’sauve !
(pendant la scène de Vincent, Plumet est debout, le couteau en l’air, la main sur le plat, la bouche ouverte, l’air tout étonné, Jocrisse et Laflûte au fond, s’efforcent de se cacher pour étouffer leurs rires)