SCÈNE VII.
THÉRÈSE, LE JUGE, GUILLAUME, MARTIN, au fond du théâtre.
Martin, à part.
J’arrive à temps !
le Juge, prononçant.
Vos droits étant les mêmes,
Et la loi ne pouvant diviser votre bien,
Pour en jouir tous deux, vivez ensemble.
(il s’éloigne un peu, en les observant.)
Thérèse, timidement à Guillaume.
Eh bien ?
Guillaume, indécis.
(à Martin, qui se place entre eux.)
Mais… moi… Qu’en pensez-vous ?
Martin.
Ma foi, petit moyen.
Cet homme-là craint les extrêmes
Et cherche un parti mitoyen.
le Juge, cherchant au fond du théâtre.
Si je trouvais leur fils !…
Martin, continuant.
Je voudrois tout ou rien.
Thérèse, voyant le Juge s’éloigner.
Notre Juge s’en va ?
(Ici, le Juge frappe à toutes les portes.)
Martin.
Tant mieux ! Tenez, je gage
Que, n’ayant pu trouver moyen de s’en tirer,
Il vous a débité, suivant le vieil usage,
Un beau sermon pour vous faire pleurer…
Mais que vois-je ! auroit-il vraiment touché votre ame ?
Le tour seroit plaisant, d’honneur !
Guillaume, s’essuyant les yeux.
Je n’ai pleuré qu’après Madame.
Thérèse, de même.
Je n’ai pleuré qu’après Monsieur.
(Ici l’enfant paraît à une fenêtre ovale, au-dessus de la porte, à gauche.)
Martin.
Et voilà justement comme on gâte une affaire.
le Juge, écoutant à la porte.
Je crois que je l’entends.
Martin, à tous deux.
(emmenant Thérèse, qui hésite.)
Un peu plus de vigueur !
Ah ! bons dieux ! qu’un divorce est difficile à faire !
Allons !… (elle le suit avec contrainte.)
l’enfant, à la fenêtre, avec un grand cri.
Maman !
Guillaume, appercevant son fils.
Ciel !
le Juge, de même.
Bon !
Thérèse, accourant et lui tendant les bras.
Mon fils !
Martin, à part.
Tout est perdu !
le Juge, montrant Martin.
Voilà le voisin confondu.
l’enfant, voulant s’élancer.
Reçois-moi dans tes bras.
Thérèse, très-vivement.
Non, mon enfant, de grace !
Arrête !
l’enfant.
Ouvre-moi donc, au moins, que je t’embrasse.
Thérèse, allant pour ouvrir.
(avec surprise.)
Descends… La clef ?
Guillaume, étonné.
Comment !
le Juge, regardant Martin embarrassé.
On la retrouvera.
Martin, à part.
Je tremble !
Thérèse, à Guillaume.
Eh bien ?
Guillaume.
J’ignore…
le Juge, montrant Martin.
Elle est là, je parie…
Martin, la rendant avec confusion.
La voici.
Thérèse, la prenant vivement.
Dans vos mains ! (elle ouvre ; l’enfant sort.)
Martin, s’esquivant.
Point de cérémonie ;
Serviteur. (il sort malgré le Juge.)
Thérèse, prenant son fils dans ses bras.
Cher enfant !
l’enfant.
Ma mère, te voilà !
(à Guillaume.)
Papa, tu me tiens ta promesse.
Thérèse, le retenant.
Ah ! ne me quitte point, mon cher fils, reste-là.
Voyons qui t’en arrachera !
Guillaume.
Mon cher fils, m’aurois-tu privé de ta tendresse ?
l’enfant, courant a lui.
Non, tu l’as toujours.
Thérèse, désespérée.
Ah ! grands dieux !
Guillaume.
Mon fils est à son père…
Thérèse.
À sa mère…
l’enfant, leur tendant les bras.
À tous deux.
le Juge, leur montrant l’enfant.
La nature a parlé.
Thérèse, au juge.
Que mes pleurs vous fléchissent !
Guillaume.
Monsieur, pourriez-vous m’arracher !…
le Juge, avec feu.
Eh ! ne voyez-vous pas que cet enfant si cher,
Sur lequel de concert vos vœux se réunissent,
Est le centre commun où vos cœurs aboutissent ?
Que vous vous adorez encore, malgré vous,
Dans l’Être qui confond votre double existence ;
Et qu’il n’est point de loi, qu’il n’est point de distance
Qui vous puisse affranchir de ces liens si doux,
Dont l’amour paternel enchaîne les époux ?
Guillaume, Thérèse, à part.
Hélas !
le Juge, continuant.
Renoncez tous les deux
À la fidélité que vous avez jurée ;
Oubliez vos sermons : mais voici d’autres nœuds :
(il leur fait tenir chacun une main de l’enfant placé entre eux)
Rompez, si vous l’osez, cette chaîne sacrée !
Guillaume, Thérèse.
Cher enfant !
Thérèse, à Guillaume.
Tu chéris ton fils ;
Souviens-toi que je suis sa mère.
Guillaume.
Pardonne les torts de son père !
l’enfant.
Allons, ne pleurez plus, et soyez bons amis.
Guillaume, embrassant son fils et son épouse.
Oui, mon enfant.
Thérèse, de même.
Oui, pour la vie.
le Juge, les considérant.
Ainsi tous les époux puissent-ils être unis !
Thérèse.
Mon tendre ami.
Guillaume.
Ma tendre amie,
Si quelqu’événement dont je ne réponds pas…
Thérèse.
Si quelque parole… indiscrète,
Entre nous désormais cause quelques débats.
Guillaume.
Prenons en même temps notre enfant dans nos bras…
Thérèse, vivement.
Et la paix sera bientôt faite.
Guillaume.
Notre voisin s’est éclipsé ?
le Juge.
Sa présence en ces lieux n’étoit plus nécessaire :
Quand l’honnête homme enfin se voit désabusé,
Le méchant disparoît, et son règne est passé.
l’enfant.
Il disoit qu’il seroit mon papa.
Guillaume, avec indignation.
Lui, ton père !
(avec douceur.)
Il nous a fait du mal ; allons, il faut le taire.
Thérèse.
Et même, s’il se peut, il le faut oublier.
(ici Guillaume et Thérèse, après s’être consultés, se présentent au juge.)
le Juge.
(à part.) (haut.)
Quelle vengeance ! Eh bien ?
Guillaume.
Pourrions-nous vous prier
D’un service ?
le Juge.
De quoi ?
Thérèse, naïvement.
De nous remarier.
le Juge, souriant.
Il n’en est pas besoin.
Guillaume, avec joie.
Vraiment !
le Juge.
Mon ministère
Ne pouvoit sur-le-champ rompre vos nœuds sacrés.
Guillaume.
Ne nous avez-vous pas ce matin séparés ?
le Juge, vivement.
Je ne l’aurois pas fait si j’avois pu le faire.
Thérèse.
Quoi ! vous nous trompiez ?
le Juge.
Oui. Je crois
Que vous me pardonnez cette innocente ruse.
J’étois sûr que l’Amour, en reprenant ses droits,
Auprès de vous me serviroit d’excuse.
Thérèse, avec ame.
Ah, vous nous connoissiez.
le Juge.
Souvenez-vous donc bien
Que les époux unis par un hymen stérile
Peuvent se dégager de sa chaîne inutile ;
(il montre l’enfant.)
Mais qu’un père, une mère, unis par ce lien,
N’ont pas le droit de compromettre,
Pour s’affranchir, le sort de leur enfant ;
Et que la Loi gémit souvent,
Quand vous la forcez de permettre
Ce que la Nature défend.
FIN.
De l’Imprimerie de Crapelet, rue Jean-de-Beauvais, N. 3.