SCÈNE VIII.
le Juge, Martin.
Martin, saluant.
Entrez, Monsieur, entrez.
le Juge.
Je suis fâché d’apprendre
Que deux honnêtes gens veuillent se séparer.
Martin.
Je crois que c’est vraiment un service à leur rendre.
le Juge.
Si l’un des deux a tort, ne peut-il réparer ?…
Martin.
Non : ils sont brouillés pour la vie.
le Juge.
Je gage qu’aujourd’hui je les reconcilie.
Martin.
Vous n’en viendrez jamais à bout.
L’habitude a chez eux fait naître le dégoût ;
Et le dégoût l’antipathie.
le Juge.
Tant pis. Je l’avouerai, ce n’est qu’en gémissant
Que je vais dans ces lieux remplir mon ministère.
Martin.
Pourquoi donc ? tant de gens le trouvent consolant !
le Juge.
Hélas ! ce n’est ici le père ni la mère
Que je plains ; mais c’est leur enfant ;
Et je voudrois que la loi secourable,
Qui des époux rompt la société,
Pût sauver l’innocent de cette extrémité ;
Et que le premier fruit de la paternité,
Fût un obstacle insurmontable
Au divorce.
Martin.
le Juge.
La liberté consiste à faire
Tout ce qui peut nous servir ou nous plaire.
Sans nuire aux intérêts d’autrui :
Or, est-il d’intérêt plus sacré que celui
De l’Être auquel on a donné naissance,
De l’Être dont le Ciel confie à notre cœur
Et la foiblesse et l’innocence,
Et qui peut, en sortant de notre dépendance,
Nous demander un jour compte de son bonheur ?
Martin.
Mais vous savez que la masse commune
De la fortune des parens
Assure pour jamais l’intérêt des enfans.
le Juge
Il s’agit bien de la fortune !
Quand l’innocence et la vertu
Sont en danger, tout est perdu.
Martin.
Où voyez-vous ?…
le Juge.
Je vois un époux, une mère
Loin du toît conjugal exilés sans retour ;
Et je vois leur enfant isolé sur la terre,
Privé, presque en naissant, de bonheur et d’amour.
Martin.
Mais leur amour pour lui sera toujours le même
le Juge.
Martin.
L’aime-t-on moins quand on en est absent ?
le Juge.
Oui, l’amitié ressemble à la lumière
Qui s’affoiblit en s’éloignant.
C’est dans ses bras qu’on doit élever son enfant ;
C’est entre son père et sa mère
Qu’il doit croître au sein de l’amour.
C’est là qu’il doit recevoir tour à tour
Et rendre innocemment caresse pour caresse.
Il faut (car l’amitié d’un seul ne suffit pas)
Que des bras de son père il passe dans les bras
De sa mère, et, lui seul, épuise leur tendresse.
Enfin, pour affermir son heureux naturel,
Son esprit incertain, sa raison chancelante,
Il faut sur cette jeune plante
Concentrer tous les feux de l’amour paternel.
Martin.
Oui ; mais la Loi…
le Juge.
La loi, Monsieur, est inutile
Où régnent de concert l’amour et les vertus.
La Loi seroit bien moins facile
Si nous étions moins corrompus.
Martin.
Enfin, si c’est un mal, c’est un mal nécessaire.
le Juge.
Je n’en accuse aussi que nos égaremens ;
Et plains la Loi des maux qu’elle est réduite à faire
Pour en éviter de plus grands.