SCÈNE IX.
LE JUGE, THÉRÈSE, MARTIN.
Thérèse.
Monsieur, je vous implore !
le Juge.
Hélas ! est-il possible
Que vous abandonniez pour jamais ce séjour,
Et qu’avec une ame sensible,
Vous quittiez des objets si chers à votre amour !
Thérèse.
Monsieur, on m’y contraint.
le Juge.
Vous savez qu’il arrive,
Même entre les amis, souvent quelques débats.
Thérèse.
Ici, c’est tous les jours. Je ne puis faire un pas
Sans que…
le Juge.
Je vous connois : vous êtes un peu vive ;
Un cœur tendre est souvent trop facile à s’aigrir.
Thérèse.
Non : je suis lasse à la fin de souffrir.
le Juge.
Que ne souffre-t-on pas de l’être que l’on aime !
Votre époux peut avoir un peu d’humeur…
Thérèse, vivement.
Un peu ? beaucoup ; à tout moment, Monsieur.
le Juge.
Et n’en avez-vous pas vous-même ?
Martin, bas à Thérèse qui confondue.
C’est l’ami de votre mari ;
Vous voyez qu’il prend son parti.
le Juge.
Vous ne répondez rien ?
Thérèse, séchement.
Je n’ai rien à répondre.
Je veux me séparer.
le Juge.
Il faut que votre époux…
Martin, bas à Thérèse.
L’avois-je dit ?
le Juge, continuant.
Le veuille ainsi que vous.
Thérèse.
Par cette objection vous croyez me confondre ;
Mais mon époux le veut très-fort
Et c’est-là le seul point peut-être
Sur lequel nous ayons jamais été d’accord.
le Juge, tendrement.
Ah ! Thérèse, si jeune encor !
Thérèse.
Je suis lasse d’avoir un maître.
Vous ne gagnerez rien sur moi ;
Ainsi n’en parlons plus.
le Juge.
Eh quoi !
Vous condamner si-tôt à vivre en solitude !
Thérèse., piquée.
En solitude ?
le Juge.
Au lieu de ces liens si doux !…
Thérèse, avec dépit.
Eh ! Monsieur, point d’inquiétude :
Je crois pouvoir encor trouver un autre époux.
le Juge.
Les premières amours sont toujours les plus chères.
L’hymen plus d’une fois peut enchaîner nos cœurs ;
Mais, croyez-moi, ses secondes faveurs
Ne valent jamais les premières.
Thérèse.
C’est ce que nous verrons.
le Juge.
Thérèse, redoutez
Le repentir tardif d’une faute indiscrète.
Nous avons une voix secrète
Qui nous dit quelquefois de dures vérités.
Thérèse., émue.
Ah !
Martin., bas à Thérèse.
Il fait l’orateur.
le Juge., continuant.
Eh, pourquoi, je vous prie,
Sacrifier ainsi le bonheur de sa vie ?
Pour un instant d’humeur, ou bien pour quelques mots,
Dits peut-être mal-à-propos,
Mais sans dessein…
Thérèse.
C’est-là ce que je nie.
Je connois mieux que vous mon époux.
le Juge.
Mais enfin,
Quand de vous offenser il auroit eu dessein,
L’on jouit tant alors que l’on pardonne !
Thérèse.
Oui, mais le pardon ne s’obtient
Que quand on le demande.
le Juge.
Ah ! quand il aime bien,
Notre cœur se fait-il demander ce qu’il donne !
Martin, bas à Thérèse.
Il est insinuant.
Thérèse, au Juge.
En vain vous prétendez.,
Pour me fléchir…
le Juge, avec feu.
Au nom de l’amour qui nous lie,
S’il n’a pas eu pour vous les meilleurs procédés,
Que l’Amitié, que la Raison l’oublie ;
Ou, si ce n’est qu’entêtement, cédez.
Thérèse, irritée.
Que je cède !
Martin, bas à Thérèse.
Vous l’entendez.
le Juge.
Que de vous deux le plus aimable
Soit encor le plus raisonnable.
Thérèse, avec une ironie amère.
Monsieur, le détour est flatteur.
Je rends hommage de grand cœur
À votre sagesse profonde ;
Et vous plaidez le mieux du monde
La cause des maris ; mais moi, bon gré malgré,
Je veux faire divorce.
le Juge.
Il faut qu’il y consente…
Thérèse, s’éloignant.
Peu m’importe.
le Juge.
Sinon…
Thérèse.
Je ne serai content
Que quand…
le Juge.
Il faut plaider.
Thérèse, sortant.