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Le double sacrifice

ROMAN SENTIMENTAL INÉDIT

par PAUL MARAUDY

La salle était pleine à craquer quand le directeur des débats invita les assistants au silence. Foule nombreuse et mêlée, où se côtoyaient des êtres de conditions les plus diverses, attirés là ce soir par une commune curiosité. C’est qu’en effet il s’agissait d’une conférence dont le sujet était brûlant d’actualité : le programme de paix et la fraternité des peuples. Surtout, le nom de l’orateur pouvait à juste titre susciter l’intérêt : Géo Baltis, le grand remueur de foules, celui qui, ardent et convaincu, allait de ville en ville comme un nouvel apôtre, faire entendre aux hommes des paroles de fraternité et d’amour ; celui-là même que ses idées, courageusement prônées dans tous les pays, avaient fait surnommer le pèlerin de la paix, dans quelques minutes allait paraître et l’on pourrait l’entendre.

Géo Baltis revenait précisément d’une immense tournée de propagande en Europe Centrale et dans le Nord-Est, en Allemagne. Au cours de cette tournée, où il avait connu les plus vifs succès, il avait cependant eu des déboires, puisque à Cologne, à la suite d’une manifestation interrompue par des énergumènes extrémistes, il avait failli être emprisonné. Il n’avait obtenu sa mise en liberté et la faculté de pouvoir terminer son voyage que grâce à ses nombreuses relations diplomatiques et au dévouement de ses amis.

On comprend donc aisément quel intérêt agitait cette foule impatiente, dont tous les regards étaient tournés vers la porte où devait entrer l’orateur. Enfin, il paraît et c’est à grand’peine qu’il parvient à gagner l’estrade au milieu des acclamations du public. Déjà il a pris la parole et de sa belle voix grave, sans rechercher les effets oratoires, simple et précis, mais tout animé par l’ardeur de ses convictions, il expose ses idées, il développe ses théories qui se résument toutes en un seul mot : l’amour, amour seul principe et base même de la vie, l’amour qui devrait régner en maître entre tous les êtres… entre tous les peuples, abolissant toutes les barrières, toutes les frontières dressées par la cupidité ou l’aveuglement des hommes. Ces paroles si nouvelles, et pourtant si simples et si humaines semblent entrer profondément dans le cœur des auditeurs, et tous, même les plus sceptiques, ont abandonné leur masque d’indifférence, et semblent suspendus aux lèvres de l’orateur.

De taille moyenne, âgé d’une cinquantaine d’années environ, Géo Baltis donnait une impression d’énergie et de force, bien que son aspect physique fût bien loin de cette carrure de constitution, de cette robustesse sous lesquelles l’on se plaît parfois à imaginer les tribuns populaires. Au contraire, maigre, le visage tourmenté et plutôt irrégulier, il semblait comme dévoré par sa vie intérieure, et tant de lumineuse intelligence, mêlée à une expression très douce de compréhensive bonté, éclatait dans ses prunelles d’un bleu sombre qu’il semblait qu’on ne pouvait approcher un tel homme sans lui rester à jamais passionnément dévoué. Nulle recherche dans sa mise, bien que sa personne elle-même fût empreinte d’une grande distinction. Cet homme semblait détaché des contingences ordinaires, et ne vivre que pour la réalisation d’un très noble but.

La conférence se poursuivait, agitée, fréquemment coupée d’interpellations, certaines visant à embarrasser l’orateur, à lui tendre des pièges. Mais lui, sans se démonter, répondait victorieusement aux questions les plus difficiles, opposant aux attaques ou aux embûches de ses adversaires son calme bon sens. Aussi la foule ne cessait-elle d’applaudir.

« Je puis vous affirmer, conclut-il, en matière de péroraison, que la paix du monde n’est pas une utopie. J’ai la ferme confiance que dans un avenir plus ou moins rapproché les peuples s’affranchiront définitivement des blâmables coutumes léguées par leurs aïeux. Alors ils se souviendront qu’ils sont seulement des hommes, tous frères par leur origine, leurs devoirs et leur destinée, quelle que soit par ailleurs leur différence de langage, de mœurs ou d’usages. Ils cesseront de s’entredéchirer pour s’unir dans la même œuvre humanitaire de civilisation et de grandeur, et pour chanter ensemble l’hymne éternel de l’amour, base et fondement de la vie. »

Ces paroles chaleureuses déchaînèrent un ultime et long tumulte d’applaudissements. Le conférencier eut grand’peine à obtenir à nouveau le silence. Alors, d’une voix toujours calme, mais forte et assurée, il fit acclamer l’ordre du jour.

Maintenant descendu de l’estrade, Géo Baltis ne pouvait s’arracher à la cohue de ses admirateurs. C’était à qui pourrait l’approcher, lui serrer les mains, le féliciter, s’emparer de lui et chercher à l’accaparer. Mais lui, gêné, modeste, ayant perdu cette assurance et cette sûreté de lui qui, lorsqu’il parlait, l’illuminait, ne cherchait plus qu’à gagner la sortie, ne sachant comment éviter toutes ces mains tendues. Enfin il parvint à s’esquiver et se dirigea rapidement vers un petit groupe qui l’attendait à l’écart. Il allait pouvoir être un peu aux siens. Avec la mission qu’il s’est donnée, il avait si rarement l’occasion de goûter aux joies de la famille ! Sa femme était là, la chère compagne si dévouée qui lui a dédié une admiration et une adoration sans bornes ; auprès d’elle son fils Lucien ; l’unique enfant, sur lequel il s’est toujours penché avec tant de sollicitude, et un chagrin inavoué de ne pas retrouver en lui une âme en tous points sœur de la sienne… Une jeune personne aussi est là, qu’il ne connaît pas encore : Blanche Gervais, la fiancée de son fils.

— Papa, dit Lucien après que l’étreinte de ces trois êtres se fût un peu desserrée, comme je suis heureux de pouvoir enfin te présenter ma fiancée !

Géo lève les yeux et sourit à une jeune personne blonde, toute rougissante. Tout de suite, il est charmé par la grâce de ce ravissant visage, au doux et lumineux sourire.

— Vous me permettrez bien, mon enfant, de vous embrasser, puisque sous peu vous serez ma fille, dit-il en lui ouvrant les bras.

Lucien dit, radieux :

— Alors, papa, elle te plaît ?

— Tu ne pouvais choisir mieux, j’en suis persuadé.

— Allons fait M Baltis, pour cacher son émotion, rentrons à la maison, vous pourrez faire mieux connaissance.

On hèle un taxi et bientôt les voici tous quatre dans leur appartement de la rue de Vaugirard, dans la tiédeur et l’intimité de la famille, où les attendait le petit souper préparé avec tant d’amour par M Baltis, pour le retour du père prodigue…

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