‹ Le Double SacrificeChapitre 2 sur 8 · 02

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Lucien Baltis avait connu Blanche Gervais simplement par un soir de printemps, Cours La Reine, sans que personne les eût jamais présentés l’un à l’autre, seulement sans doute parce que les cœurs des jeunes gens sont faits pour se rejoindre…

C’était au début de mai, par une de ces douces fins d’après-midi où l’air est surchargé d’on ne sait quels mystérieux et oppressants parfums. Lucien sortant du Ministère, flânait le nez au vent, heureux de pouvoir se délasser et goûter un peu de fraîcheur après la claustration du bureau. Dans l’air passaient des frémissements imperceptibles et dans les grands arbres qui bordaient le cours, les oiseaux pépiaient éperdument, grisés de joie et de soleil…

Soudain, il avait remarqué une jeune femme qui marchait devant lui sans se presser, des livres sous le bras, une étudiante sans doute. Elle semblait en ce moment bien indifférente aux complications de la philosophie, et uniquement préoccupée comme lui d’aspirer toute la douceur de cette fin de journée. Lucien avait admiré la fine silhouette, la grâce de la démarche, et tout le charme de cette joliesse blonde. Un sentiment tout nouveau l’avait envahi et il avait pensé qu’il serait affreusement malheureux si l’inconnue avait disparu, sans qu’ils se fussent dit un mot, sans qu’il eût jamais la possibilité de la retrouver. Cependant il n’osait l’aborder. Ne s’offusquerait-elle pas de la hardiesse de cet étranger ? Ne croirait-elle pas qu’il cherchait seulement une banale aventure ?

Comme devinant ce regard sur elle, elle s’était retournée, avait lu dans ses yeux son ardent désir, et ô miracle, elle avait souri.

Alors encouragé, il s’était approché et d’un ton respectueux :

— Me permettez-vous, Mademoiselle, de me présenter et de faire quelques pas avec vous ? N’ayez aucune crainte. Ma conduite n’est peut-être pas très correcte. Mais quand je vous ai vue devant moi, si adorable, vous m’avez semblé personnifier toute la poésie de ce jour de printemps, et quand vous m’avez regardé avec votre divin sourire, j’ai éprouvé véritablement le coup de foudre… Oh ! ne vous moquez pas… Ne me croyez-vous pas, Mademoiselle ? Ne pensez-vous pas que je puisse être sincère ?…

Blanche l’avait regardé profondément, émue au fond, de ce regard adorateur et suppliant, et elle répondit gaiement :

— Allons, ne prenez pas cet air énamouré. J’ai tort sans doute, ne vous connaissant pas, de vous écouter et de vous répondre. Mais vous me paraissez gentil et je pense qu’il n’y a pas de mal à bavarder un peu. Pour vous prouver ma confiance, je commence par me présenter : Blanche Gervais, étudiante en philosophie, dix-neuf ans, se piquant de modernisme, emballée et un peu folle !…

— Et moi, Lucien Baltis, vingt-trois ans, rédacteur au Ministère, homme moyen, au moral comme au physique. Pas d’aptitude spéciale, sportif, bien équilibré. Fera un excellent père de famille.

Ils avaient ri tous deux, de leur belle jeunesse, et déjà camarades s’étaient promenés longuement sous les arbres touffus, heureux infiniment sans savoir pourquoi, sentant monter en eux un appel inconnu, venu peut-être de la complicité de cette nature amoureuse…

Quand ils s’étaient séparés, sur une promesse de se revoir bientôt, Lucien emportait dans son cœur ébloui l’image de la gracieuse enfant et la révélation de son premier amour…

Ils se revirent ainsi souvent et la muette attirance du premier soir se transforma rapidement en un sentiment très profond et très doux. Lucien avait tenu à présenter Blanche à sa mère, et c’est avec impatience qu’il avait attendu le retour de son père pour faire aux parents de son amie la demande officielle.

⁂

— Cette réunion a été splendide, et comme nous vous avons admiré, Monsieur, dit Blanche assise à table, à côté de son fiancé, en face de Géo Baltis. Quel triomphe, avec quels mots enthousiastes et nouveaux vous avez su parler de l’amour… oui… l’amour qui, disiez-vous, devrait illuminer la vie.

— Sans doute, chère enfant, mais ne le savez-vous pas mieux que personne ?

Et Géo enveloppe d’un regard attendri le groupe charmant des deux jeunes gens.

— Oh ! reprend Blanche, songeuse, quelle ivresse ce doit être d’avoir sur les hommes une telle autorité ! Quelle joie de pouvoir ainsi répandre des idées justes et belles ! Y a-t-il un plus noble idéal que celui que vous poursuivez ?… Ah ! si j’osais formuler une prière…

— Eh bien ! quelle serait-elle, petite fille ?

— Oh non ! vous allez rire de moi et me trouver bien audacieuse. Et pourtant, oui, mon rêve le plus beau, monsieur Baltis, serait de devenir votre humble collaboratrice, oh ! une petite secrétaire bien ignorante et effacée, mais qui serait heureuse tout en continuant ses études de philosophie, de travailler dans l’ombre à vos côtés, de s’initier à vos travaux et de vous seconder dans toute la mesure de ses faibles moyens.

— Patatras… Voilà, papa, que tu vas maintenant tourner aussi la tête à ma fiancée ! A-t-on idée de ce que cette petite folle va imaginer !

— Mon Dieu, ce n’est pas si déraisonnable que cela. Votre proposition, mademoiselle Blanche, me séduit fort, au contraire, car il y a longtemps que j’ai besoin d’une secrétaire, et je ne doute pas qu’il me serait impossible d’en trouver une plus intelligente et plus dévouée.

— Vraiment, dit Blanche, remplie de confusion et d’espoir, vous accepteriez ?

— Certainement, avec grand plaisir et reconnaissance, Mademoiselle, si je n’avais scrupule d’attrister votre adorable jeunesse par mon aride travail.

— Aucune tâche noble et belle ne saurait me paraître aride et rebutante, reprend gravement Blanche, et je ferai tout, monsieur Baltis, pour vous aider dans la réalisation du but que vous vous êtes donné.

— Et, bien entendu, si vous le désirez, nous pourrons commencer dès demain, car j’ai fort à faire et vous pourrez me rendre de grands services.

— Voilà, ma petite Blanche lancée dans les idées humanitaires.

Et Lucien sourit, amusé.

C’est ainsi que Blanche Gervais devint la secrétaire de Géo Baltis, l’apôtre de la paix.

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