08
La mer, d’un bleu céruléen, vient, de son rythme régulier, battre les roches ocrées du Cap roux, envoyant de souples gerbes d’écume. Les teintes si pures du littoral méditerranéen se fondent dans l’atmosphère, donnant un coloris d’une vigueur estompée.
C’est au Trayas, dans une de ces calangues isolées, où l’on se sent absolument retiré du monde, loin de toute civilisation. Assis l’un près de l’autre, sur les roches, un homme et une femme s’entretiennent d’une voix assourdie, comme pour ne pas troubler l’harmonie de cette admirable solitude.
Lucien Baltis, en grand deuil, est venu rendre visite à Blanche Gervais, dans ce coin retiré où elle est venue goûter le repos, après la grave maladie qui, pendant plusieurs semaines, a fait craindre pour sa vie. Lucien a changé, a perdu son air joyeux et insouciant d’autrefois. Fortement touché par l’affreux accident qui l’a privé de son père, il a, en outre, tremblé pour la vie de Blanche, qu’il n’ose plus considérer comme sa fiancée. Il a pressenti autour de lui un mystère, et le chagrin l’a mûri, a fait un homme du sportif insouciant qu’il était auparavant.
D’un air timide et ému, il considère Blanche, changée, elle aussi. La jeune fille, pâlie et maigrie, a pris une apparence comme immatérielle. Dans son regard mélancolique, passent d’étranges lumières.
Après cette maladie qui l’a terrassée, à la suite de la secousse provoquée par la mort de Géo Baltis, la jeune fille a passé des heures atroces de révolte, de regret, de souffrance. Elle s’est reprochée d’être la cause de la mort du seul homme qu’elle pourrait jamais aimer. Elle s’est accusée de n’avoir pas su le sauver, le retenir, de l’avoir désespéré. Des nuits entières, elle a pleuré la perte de son grand, de son unique amour…
Puis, peu à peu, l’apaisement s’est fait, la révolte s’est tue, ses larmes sont devenues moins amères. Blanche, enfin, a compris la grande leçon donnée par ce mort qu’elle ne cessera de pleurer. Non, ce n’est pas dans une crise de désespoir qu’il a mis fin à ses jours. C’est volontairement, consciemment qu’il a disparu, pour expier le mal qu’il avait fait, sans le vouloir, et rendre à son fils la place qu’il croyait lui avoir prise. Parce qu’il n’y avait pas d’autre moyen de réparer les choses, il n’avait pas hésité, et nul, jamais, sauf elle, ne saurait la grandeur de son sacrifice.
Et pourtant, sa mort n’avait-elle pas inutilement semé le désespoir, chez les siens et dans le cœur de celle qui, jamais ne se consolerait ? Pouvait-elle toujours épouser Lucien, elle qui porterait caché dans son cœur un éternel veuvage ? Non, ce serait trop lui demander. Désormais sa vie était finie, elle ne vivrait plus que dans le souvenir…
Cependant, depuis huit jours que Lucien était auprès d’elle, Blanche se sentait intérieurement émue de la détresse du pauvre garçon, de sa timidité, du dévouement silencieux et résigné du pauvre garçon. Un travail sourd commençait à se faire en elle et ses nuits étaient troublées par des pensées nouvelles qu’elle s’efforçait en vain de repousser.
Sa conscience ne lui ordonnait-elle pas d’épouser Lucien ? Est-ce que Géo lui-même, en mourant, ne le lui avait pas commandé ? Puisqu’il avait lui-même renoncé au bonheur, puisqu’il était mort pour laisser la place à son fils, est-ce qu’elle avait le droit de rendre vain et inutile ce sacrifice ? Est-ce que son devoir, à elle, n’était pas de se vouer au bonheur de Lucien ? Par là elle s’associerait vraiment à l’holocauste du père, elle continuerait son œuvre et obéirait à sa volonté. Et Lucien ne saurait rien, elle ferait tout pour le rendre heureux, ensevelissant au fond de son cœur, son inguérissable douleur.
Blanche se montre envers Lucien si bonne, si douce, avec tant de courage elle s’efforce à nouveau à sourire, à paraître heureuse, qu’il reprend un peu de confiance. Enfin, un jour, il ose aborder le sujet qui lui tient tant à cœur :
— Vous me pardonnerez, Blanche, si je vous importune. Si vous me dites que cela vous déplaît le moins du monde, il n’en sera plus jamais question. Mais je désirerais tant savoir quelle est votre décision au sujet de… de nos anciens projets ?
— Vous me pardonnerez, Blanche, si je vous importune.
— Mais rien n’est changé, Lucien, quant à moi, vous savez bien quelle affection j’ai pour vous, et que je serais heureuse que vous me considériez toujours comme votre fiancée.
— Est-il possible, Blanche, oh, si vous saviez à quel point vous me rendez heureux, comme je craignais que… enfin, que vous ne soyez plus dans les mêmes dispositions.
Et Lucien couvre de baisers la chère main qu’elle lui abandonne. Blanche sourit, d’un sourire mystérieux et profond, un clair sourire de renoncement.
Lucien ne saura jamais rien. Il ne soupçonnera jamais la vérité sur la mort de son père, toujours il ignorera le double sacrifice. Et Blanche a recouvré la paix. Elle se sera unie plus encore à celui qu’elle aimait en répondant à sa dernière prière. Si plus tard elle a la joie de presser contre son cœur de beaux petits enfants, elle les élèvera dans le culte du cher disparu, elle leur inculquera les nobles idées qui le dirigèrent toute sa vie, qui l’ont conduit à la mort…
Ils rentrent à petits pas par le chemin de bord de mer, Lucien soutenant Blanche encore très pâle. Il s’enhardit à lui décrire doucement sa joie, à lui faire entrevoir une vision de bonheur. Mélancolique et résignée, elle l’écoute, elle l’approuve…
Là-bas, le soleil commence à descendre, le ciel et la mer se nuancent de teintes violettes et pourpres. On n’entend que le calme battement des flots sur la grève. C’est une heure d’inexprimable calme.
En eux aussi l’apaisement est descendu…
Jusqu’au bout Géo Baltis avait poursuivi son œuvre.
FIN