07
« Quand vous recevrez ce mot, je serai mort. Moi, l’apôtre de la fraternité, de la paix, j’ai été un monstre. Redonnez votre cœur à mon fils et gardez le secret de mon sacrifice.
« Géo. »
Il y avait deux heures seulement que Blanche s’était enfuie comme une folle de chez les Baltis, et voici le mot qu’on venait de lui remettre et qu’elle tenait entre ses mains tremblantes.
Ce n’était pas possible. Il ne ferait pas cela. Ce sont là des paroles d’homme affolé, mais bientôt il recouvrerait la raison, il reviendrait à une plus saine vision des choses.
Blanche essaie ainsi de se rassurer, de faire taire la sourde inquiétude qui s’agite en elle. Elle a juré de ne plus le revoir. Si elle retourne là-bas elle sent bien qu’elle est perdue. Folie d’avoir cru qu’ils seraient assez forts pour résister, pour se contenter du seul amour idéaliste. Jamais elle ne doit retrouver Géo. Cette fois, elle ne faiblira pas.
Et pourtant, s’il disait vrai ?… S’il allait mettre son affreux projet à exécution. Si, poussé par quelque sentiment généreux et insensé il allait réellement vouloir disparaître ? Blanche va-t-elle rester passive ? Est-ce que quelque chose compte quand la vie d’un homme, et d’un homme qu’elle adore est en jeu.
N’y tenant plus, Blanche est sortie, résolue à savoir, et s’il le faut, à tout tenter pour empêcher Géo de mettre à exécution son généreux dessein. À mesure qu’elle approche de la rue de Vaugirard, son cœur bat plus vite, ses pressentiments et ses craintes augmentent. Mon Dieu ! si elle allait arriver trop tard.
C’est M Baltis qui vient lui ouvrir. Elle est surprise des traits altérés de la jeune fille et lui demande ce qui se passe. S’efforçant de prendre un ton naturel, Blanche prétexte un motif quelconque et demande à voir son « Maître ». Il est absent.
Elle se retrouve dehors, l’âme déchirée d’inquiétude. Elle erre quelques instants, d’un air si égaré que quelques passants la considèrent avec surprise.
Enfin, ne sachant à quoi se résoudre, n’osant retourner chez Géo, elle finit par rentrer chez elle. Elle avise sur un guéridon les journaux du soir que son père vient d’apporter. Comme obéissant à un commandement intérieur, elle en ouvre un et machinalement le parcourt. Elle pâlit soudain, ses yeux sont tombés sur quelques lignes d’un fait divers :
« Accident de circulation. Au moment de mettre sous presse, nous apprenons que cet après-midi, vers seize heures, M. Géo Baltis, l’apôtre si connu du pacifisme, qui répandait son activité dans tous les milieux, au service de cette noble cause, a été victime d’un accident avenue des Champs Élysées. Par suite d’une distraction, M. Baltis n’a pas vu venir un autobus qui roulait à assez vive allure et a glissé sous les roues du lourd véhicule. Conduit immédiatement à l’hôpital de Lariboisière, sans avoir repris connaissance, il y est décédé peu après son admission, des suites d’une fracture du crâne.
« La responsabilité du conducteur est entièrement dégagée. »
Blanche a poussé un faible cri, et a glissé, évanouie.