‹ Le Droit de parlerChapitre 1 sur 15 · I

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Je ne vous connais pas, Monsieur, et, sans chercher précisément à vous connaître, j’éprouve cependant pour vous une lointaine sympathie. Vous êtes un des hommes de ce temps-ci, qui prouve le mieux, par son exemple, la victoire de la démocratie sur l’ancien régime. Car, si je ne me trompe, autant et plus qu’aucun de nous, vous avez le droit d’invoquer la modestie du berceau.

Vous avez débuté dans le monde par l’état de mécanicien. Vous aviez le génie du coup de lime, vous êtes monté, du premier jour, au rang de contre-maître. Alors vous avez jeté un regard sur la France, et la trouvant encombrée de contre-maîtres, sans compter les maîtres, vous avez désespéré d’y trouver le placement de votre mérite. Vous avez cherché sur la mappemonde une terre digne de votre talent, et vous l’avez trouvée à l’île de la Réunion.

Àvotre entrée en scène, et comme lettre de naturalisation, vous y avez porté une manivelle ingénieuse pour la triture de la canne à sucre. Grâce au service que vous avez rendu à la fabrication de la cassonade, vous avez obtenu une place de confiance sur une plantation. Dans cette nouvelle fonction, vous avez eu à diriger le travail des nègres et à les dresser, en douceur, à rendre à César ce qui appartient à César. Mais si vous y avez fait votre apprentissage du principe d’autorité, vous traitiez toujours vos esclaves, j’en ai la conviction, avec votre amabilité de nature, et le soir ils dansaient gaiement la bamboula sous vos fenêtres.

Vous avez ainsi épousé la fortune, Monsieur, et la fortune vous a conduit à Paris. Toutefois veuillez comprendre ma pensée. Si je rappelle, en ce moment, votre point de départ, ce n’est pas pour vous en faire un reproche, mais au contraire un titre d’honneur. Être comme vous le fils de ses œuvres, qui ne doit qu’à lui-même sa place au soleil, voilà pour moi la noblesse ; je m’entends : la noblesse du travail, et celle-là vaut bien la noblesse de l’antichambre.

Àquelque temps de là, vous avez révélé, dans une négociation délicate avec l’Angleterre, une merveilleuse aptitude à la diplomatie ; M. de Persigny, alors ambassadeur, vous avait vu de près, vous avait jugé à l’œuvre, et comme il avait besoin d’un homme selon son cœur pour remplacer le vicomte de La Guéronnière, il vous a nommé directeur de la librairie.

Dieu me préserve, Monsieur, d’aventurer ici ou seulement d’insinuer quoi que ce soit qui puisse affliger, effleurer même votre amour-propre ; mais savez-vous bien que chaque matin, à votre réveil, vous avez le droit de vous dire, en vous regardant à votre glace : C’est pourtant moi qui tiens la main sur la bouche de la France, et qui lui mesure la parole !

Descartes aurait refusé ce poste ; vous l’avez accepté, je crois bien, par dévouement à M. de Persigny, pour le décharger de l’embarras de choisir un autre directeur. Cependant, Monsieur, permettez-moi de vous faire une demande. Pour peu que vous la trouviez indiscrète, vous pourrez la jeter au panier.

Vous êtes-vous jamais posé cette question : Qu’est-ce que la pensée ? qu’est-ce que l’écrivain ?

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