‹ Le Droit de parlerChapitre 2 sur 15 · II

II

Comme je ne suppose pas que vous ayez l’intention d’entrer en correspondance avec le signataire de cette brochure, je réclame la permission de faire moi-même la réponse.

Lorsque Dieu créa l’homme, il le créa esprit et corps : corps, pour donner à la matière une marque d’estime ; esprit, pour trouver sur la terre à qui parler. Au premier moment, toutefois, il ne fit l’homme qu’à moitié ; car l’homme tel qu’il était à l’origine, dans la nature telle qu’elle était, n’aurait pu fournir sa carrière. Mais en donnant l’esprit à cet être inachevé, Dieu lui avait repassé son don de création et lui avait dit : Achève-toi toi-même.

L’homme pensait ; il pensa, et il tira successivement de son cerveau sa fourrure, sa nourriture, la mécanique, l’architecture, l’industrie, le commerce, la législation ; en un mot tout le complément de son existence et tout le mobilier de la civilisation, cette magnifique revanche de l’humanité contre la nature.

La nature opprimait l’homme au début, mais l’homme a changé de rôle avec elle et l’a réduite à la domesticité. Vous voyez, Monsieur, qu’on a mauvaise grâce à dire qu’il n’est pas né pour la liberté, puisque tout ce qu’il a fait dans le passé il l’a fait pour échapper à la servitude du besoin, par conséquent, pour acquérir une liberté ; puisque son habit est un article de cette charte constitutionnelle, sa maison un autre article, et la législation, enfin, tout entière une liberté suprême destinée à garantir ces diverses libertés contre le coup de main des voleurs.

L’homme a donc l’obligation rigoureuse de penser : qu’il cesse de penser, et il meurt ; de son vivant même il meurt partiellement en raison de toute diminution de pensée. Mais qui dit penser dit parler, car le même mot, dans toute langue, a toujours identifié la raison à la parole : logos en Grèce, verbum ailleurs. Je vous demande pardon de vous parler grec et latin.

Ainsi, l’homme ne pense qu’à la condition de parler, c’est-à-dire de mettre sa pensée en commun, et de la transmettre par l’écriture. Grâce à la parole écrite, la terre tout entière ne forme qu’une patrie : la patrie de l’intelligence. Partout où un penseur médite, n’importe sous quelle latitude, j’ai en lui un concitoyen, et, sitôt qu’il découvre une vérité, il la partage avec moi, comme le pain de l’eucharistie, à la cène universelle de l’esprit.

Mais cette vérité ne peut passer à l’état de croyance, autrement convertir, une à une, chaque raison individuelle, qu’autant qu’elle correspond à la nature commune, c’est-à-dire à l’essence même de la raison ; car l’erreur, en tant qu’erreur, ne saurait jamais avoir le don de conversion ; elle entre cependant pour une part dans l’humanité. Qui pourrait le nier, sans faire lui-même preuve d’erreur ?

Oui, sans doute, mais jamais avec la complicité de la raison, contre sa volonté au contraire ; ou bien parce que la raison sommeillait dans l’ignorance, ou bien parce qu’elle avait cédé la parole à la passion. Que faut-il donc pour chasser l’erreur, cette contrebande de l’âme humaine ? Il faut précisément réveiller la raison, la rétablir dans sa puissance. Et par quel moyen ? par la discussion.

La discussion, Monsieur, voilà l’hygiène de la pensée contre l’erreur. C’est à force d’en appeler de la croyance trompée à la croyance éclairée, qu’elle maintient l’âme humaine en santé ; chaque fois qu’un esprit trébuche, il trouve à point nommé à côté de lui un sauveur inconnu pour le redresser… à condition toutefois que le sauveur ait la liberté de sauver, c’est-à-dire de parler.

Voilà ce qu’est la pensée ; voyons ce qu’est l’écrivain.

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