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Autrefois les procès de presse relevaient du jury. Les délits de la parole, disait-on, dépendent surtout de l’état de l’atmosphère, et le juré peut mieux l’apprécier que le juge de profession. Aujourd’hui la police correctionnelle a remplacé le jury, et je peux ajouter, sans manquer de respect à la magistrature, elle l’a remplacé parce qu’elle offrait plus de garantie à la répression. Mais cette répression légale, contradictoire, nous l’accepterions encore, comme une arrhe précieuse d’un avenir meilleur, sans retourner la tête en arrière, ni jeter sur le passé un regard de mélancolie.
Mais pourquoi avoir retiré à l’écrivain le bénéfice de la publicité de l’audience ? C’est surtout en faveur de l’accusé que la jurisprudence avait consacré le principe de la publicité ; uniquement pour le faire juger sous le regard et avec le concours de l’opinion. Le public constitue en réalité un grand jury extérieur qui, bien qu’absent du tribunal, n’a pas moins sa part de rédaction tacite dans le libellé d’un arrêt.
Tous les délits ont cette garantie de publicité, tous, depuis le vagabondage jusqu’à l’escroquerie, tous, excepté celui-là précisément qui par sa nature est le plus indéfini, le plus indéfinissable, le plus fluide, le plus aérien, le plus difficile à saisir, le plus soumis à l’interprétation, par conséquent à l’erreur. L’écrivain mis sur la sellette pour un lapsus de plume n’a pas le même droit que le dernier voleur à la garantie de la publicité. La publicité meurt pour lui à la porte de l’audience. Qu’a-t-il donc fait pour mériter cette nouvelle excommunication du droit commun ?
Ce qu’il a fait ? Il a fait la France moderne ; tout à l’heure je racontais sa gloire, maintenant voyez-le passer. Voilà l’Ecce homo de la pensée ; a-t-il assez souffert, a-t-il assez expié ? Que faut-il encore pour qu’il ait le droit de reprendre la parole et de contribuer à l’éducation du pays ?
Mais quel service peut-il rendre au peuple, quel coup peut-il porter sur l’opinion, avec le danger de l’avertissement, avec le péril de la suppression, avec un censeur invisible, un spectre muet, toujours debout derrière sa chaise et penché sur son épaule ? Ce mot aurait peut-être l’éloquence d’une vérité, mais il prêterait à mauvaise interprétation. L’écrivain doit mutiler son esprit, le forcer à balbutier je ne sais quel son confus pour faire illusion au public. Le dégoût de son œuvre le prend alors, avant même qu’il l’ait commencée. Il n’écrit plus sa pensée, il la vomit.
Car la première condition de l’intelligence au travail, c’est la confiance en elle-même, c’est la foi à son inspiration ; mais qu’elle vienne à douter de la sibylle intérieure et à la regarder comme une ennemie intime à arracher de son cœur et à rejeter loin d’elle, alors elle baisse la tête et invoque comme un bienfait le droit au silence.
Mais ce droit elle ne l’a même pas ; il faut que sous peine de forfaiture à sa croyance elle continue d’en rendre témoignage. Cette diminution de soi-même, cette immolation de ce qu’on croit avoir de meilleur, c’est là, j’ose le dire, la plus cruelle épreuve pour l’ouvrier de l’intelligence. L’âge peut venir, il vient déjà ; il apportera sans doute avec lui sa tristesse… la douleur n’aura plus rien à nous apprendre.