‹ Le Droit de parlerChapitre 11 sur 15 · XI

XI

Il faut cependant prendre un parti ; la liberté de la presse est-elle un mal ou est-elle un bien ?

Si elle est un mal, qu’on la supprime une fois pour toutes et qu’on n’en parle plus. La France ira modestement rejoindre la civilisation de la Sibérie. Mais si la liberté de la presse est un bien, comme le croit M. de Persigny, si elle est encore, comme il le dit, l’âme de l’Angleterre, l’explication de sa prospérité, pourquoi nous en refuser le bienfait ? Qu’attend-on encore pour la donner ou plutôt pour la rendre à notre pays ? M. de Persigny va répondre sans doute : On attend que notre siècle ait eu le loisir de fonder la nouvelle dynastie.

Mais M. le ministre de l’intérieur a-t-il bien pesé toute la gravité de sa réponse ? Si la liberté de la presse est un bien par elle-même, elle est un droit à plus forte raison, j’allais dire, avec M. Royer-Collard, le premier droit de la nation. Et on viendrait aujourd’hui opposer un droit à un autre droit, le droit de la dynastie au droit de la France ! Mais ce serait manquer de respect à l’une et à l’autre que de proclamer leur incompatibilité, ne fût-ce que d’un instant.

Àsupposer même un antagonisme provisoire entre le droit du peuple et le droit du souverain, lequel des deux devrait l’emporter sur l’autre, dans cette hypothèse ? Est-ce le peuple qui est fait pour le souverain, ou le souverain qui est fait pour le peuple ? M. de Persigny a-t-il donc oublié qu’un gouvernement sorti du suffrage universel mettra toujours son orgueil à n’être que le serviteur des serviteurs, et qu’une dynastie n’exerce un droit exceptionnel que pour mieux protéger précisément tous les droits de la nation ? En parlant ainsi, je crois flatter le gouvernement et en faire la théorie.

Et où donc ensuite, et sur quel point ignoré de la planète, M. de Persigny a-t-il vu que la compression de la pensée ait jamais servi à la fondation d’une dynastie ? J’aperçois bien une dynastie de fraîche date en Grèce, en Belgique, en Portugal, en Italie, car Victor-Emmanuel peut passer pour un roi de la veille à Florence ; mais c’est par la liberté de la presse que toutes ces dynasties printanières ont pris racine dans le peuple, et sur la liberté de la presse que toutes ont laissé fleurir leur popularité.

Il y a, en ce moment, par opposition, bien des dynasties tombées ou errantes le long des fleuves de l’Europe : eh bien ! franchement, est-ce pour avoir signé la liberté de la presse ou pour l’avoir refusée que le roi de Naples mange, à l’heure où je parle, le pain du pape au palais Farnèse ? Est-ce pour avoir laissé la parole à l’opinion publique ou pour l’avoir tenue au secret que le duc de Modène aiguise chaque jour son sabre sur une borne de Vienne, et veut reprendre, à la tête de son régiment, une revanche de Solferino ?

Le fait désavoue donc, autant que le raisonnement, la théorie de M. de Persigny. La compression de la pensée n’a jamais fondé de dynastie, pas même la dynastie de Hanovre. Comment M. de Persigny peut-il ignorer que, le jour où la famille de Hanovre entrait en fonction, le peuple anglais possédait la liberté de la presse, écrite bien mieux que sur une feuille de papier ? Il possédait la liberté incarnée dans l’institution vivante du jury. Qu’on accorde en France à tout citoyen le droit de fonder un journal, et qu’on replace le délit de la parole sous la garantie du jury ; de ce moment nous avons touché notre part de la révolution française et nous acquittons 89 de la promesse qu’il nous a faite dans la Constitution.

Je reconnais sans doute qu’en signant le décret de novembre, M. de Persigny voulait de bonne foi épouser la liberté, sans consommer trop brusquement le mariage. Pendant toute la durée de cette lune de miel platonique, il a essayé de desserrer en douceur le régime de la presse, de la laisser respirer et parler un peu plus librement que par le passé ; mais il a pu constater à la pratique qu’il avait tenté une œuvre contradictoire. On ne donne pas et on ne retient pas la liberté, on la reconnaît, voilà tout ; il faudrait plaindre le peuple qui accepterait la tolérance comme une indemnité suffisante du droit de parler.

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