XIV
Que craignez-vous encore ? une guerre de discussion ? Mais, par amour-propre, vous devez au contraire la rechercher, puisque, à votre point de vue, vous avez l’avantage de la raison. Ce ne sera qu’une occasion de plus pour vous de prouver la sagesse de votre principe.
Une guerre d’injure ? Mais l’injure entre-t-elle donc si profondément en vous que vous puissiez dire : Périsse plutôt la liberté ? Voudrez-vous donc, dans le même esprit de timidité, renoncer à sortir dans la rue de peur de l’éclaboussure. Mais l’éclaboussure, quand elle vient de l’esprit de mensonge, nous devons l’attendre au contraire comme une récompense. Si le compliment accueillait partout l’homme dévoué à son pays, où serait le mérite du sacrifice ?
La guerre de l’épigramme ? Mais quoi ! les hommes d’État, c’est-à-dire les forts par le cœur comme par la pensée, doivent-ils donc avoir les délicatesses de nerfs des petites-maîtresses qui ne peuvent entendre une dissonance sans tomber en syncope ? Lorsqu’on fait tant que de monter au pouvoir, il faut avoir l’épiderme robuste à l’outrage. Une épigramme de journal ! Hé ! que vous importe ? Est-ce la première fourmi qui vous aura piqué ?
Une guerre de calomnie ? Mais vous avez à côté de vous la magistrature qui veille sur son siége, et qui saura bien, à l’occasion, refouler la phrase coupable dans la gorge du calomniateur. Vous pouvez vous fier à sa vigilance. C’est la femme de César ; elle est au-dessus du soupçon.
Une guerre de rue ? Ah ! Monsieur, pourriez-vous supposer qu’un journal va mettre un matin ses abonnés en tenue de campagne, et les envoyer la tente et le sac sur le dos livrer bataille, à qui ? à un gouvernement qui a vaincu la Russie, qui a défait l’Autriche, qui a dans la main, sous la main, ses lois contre les cris séditieux, ses lois contre les attroupements, ses lois contre les tentatives de rébellion, ses lois contre les sociétés secrètes, ses lois contre les intelligences à l’intérieur, et enfin, derrière ces lois écrites, ces autres lois vivantes, quatre cent mille hommes d’infanterie, cent mille hommes de cavalerie, deux mille pièces d’artillerie, deux mille canons rayés, les forts détachés, les forteresses, des yeux partout, des oreilles partout, et des ordres partout portés et rapportés, avec la rapidité des rayons du soleil, par les estafettes invisibles du télégraphe ! Attaquer le pouvoir dans cette condition, c’est vouloir prendre la foudre avec la main ; une folie, et rien de plus. Dans ce cas, Charenton suffit.
Que le gouvernement plutôt, placé si haut, comme il l’est dans son opinion, au-dessus du murmure de la journée, ose enfin avoir la conscience de sa force et dire une fois pour toutes à la France : « Parlera qui voudra, écrira qui voudra, dans la limite de la loi, sans que j’aie à mettre la main sur aucune opinion et à prendre parti pour aucune idée. Je ne suis pas un pape, ni un dogme imposé à la conscience, au nom de l’infaillibilité. Je suis encore moins un chef d’école ou le missionnaire armé d’une idée ! Je règne également sur tous, pour garantir également à tous leur droit inné de doctrine ou de croyance. Je laisse à la raison publique, seule juridiction compétente en cette matière, la prétention de distinguer la vérité de l’erreur ; et, quant au reste, c’est-à-dire le jugement au jour le jour de la politique courante, le bien que je fais selon mon idée et que je ferai encore, écrit d’avance dans le bien que j’ai déjà fait, me défendra et défendra ma conduite devant l’opinion. Si cette défense ne suffit pas, aucune autre n’aurait plus de succès. Un peuple marqué au sceau d’une pareille ingratitude ne mériterait pas plus d’être enchaîné que d’être gouverné. Ce ne serait que le rebut de l’histoire. Il faudrait l’abandonner à son destin. »
En parlant ainsi, le gouvernement donnerait à la France une marque d’estime. La proclame qui voudra indifférente à sa propre dignité. J’ai mis, moi aussi, la main sur son cœur, et je ne l’ai pas trouvé si tiède à la liberté que le parti servile veut bien le supposer. On répète souvent autour de moi que la liberté peut convenir tout au plus à la Belgique. Chaque fois que le patriotisme entend ce langage, il devrait sentir le rouge lui monter à la figure. Et pourquoi donc la liberté conviendrait-elle plus à la Belgique qu’à la France elle-même ? N’est-ce pas la France qui l’a initiée à cette gloire du siècle ? la France qui a donné la première au continent le signal de la révolution ? la France qui a combattu pour elle, et versé pour elle le sang de toutes ses veines, et abrité tous les opprimés sous les plis du drapeau tricolore ? La Belgique a-t-elle donc plus d’intelligence que nous, plus de vertu que nous, pour porter ainsi à notre frontière, à notre porte, la couronne civique de la liberté, comme la raillerie en quelque sorte de notre corruption et de notre impuissance ?
J’ai dit, Monsieur, tout ce que j’avais à dire ; tout ? non, mais assez pour la décharge de ma conscience. Probablement j’ai cherché à convertir un converti. Mais si je vous ai confirmé dans votre conviction, j’aurai gagné ma journée. Une heure sonne en ce moment. Est-ce l’heure attendue ? Je vous quitte pour aller le savoir.