‹ Le Droit de parlerChapitre 13 sur 15 · XIII

XIII

Vous voulez que les partis désarment ? Tous les gouvernements l’ont voulu comme vous, bien qu’ils ne fussent tous en réalité que des partis jetés au pouvoir par les événements. Faites mieux, vous dirais-je, désarmez vous-même les partis.

Quelle est l’arme, en effet, la plus dangereuse qu’ils puissent tourner contre vous ? C’est la revendication d’un principe de justice. Quand vous retirez un droit à un parti, vous faites de ce parti le représentant de ce droit, vous l’habillez de la pourpre de ce droit, vous le revêtez de la majesté de ce droit, et vous vous affaiblissez de toute la force d’emprunt que vous lui avez communiquée par votre imprudence.

Il y a un mot, le plus beau de toute langue parlée, le mot de liberté, car ce mot représente la nature supérieure de l’homme, toute dignité, toute prospérité ici-bas, puisqu’en traversant une contrée on peut dire à coup sûr, en voyant la moisson ou la terre en friche : Voilà un peuple libre ou voilà un peuple esclave. Et quand vous avez ou quand vous craignez d’avoir en face de vous une opposition ardente, voici qu’à point nommé et de propos délibéré vous laissez, que dis-je ! vous mettez vous-même dans la main de cette opposition, quoi donc ? ce mot de liberté, votre premier danger, le premier besoin d’un peuple, le premier cri de l’âme marquée au cachet royal de la fierté.

Vous créez ainsi, de gaieté de cœur, le parti libéral, le seul formidable contre vous ; car il forme le trait d’union de tous les autres partis, car il attire sans cesse à lui, comme à un rendez-vous commun, toutes les intelligences, toutes les souffrances, toutes les ambitions, toutes les candidatures du talent ; car il représente le gouvernement mystique de la vérité, car il a pour lui la complicité du temps, car l’Europe tout entière conspire pour la liberté, car partout où elle parle encore à haute voix c’est la liberté qu’elle proclame, et partout où une nation frissonne jusque dans sa dernière fibre, c’est qu’elle accouche de la liberté.

Vous craignez le parti libéral et vous le fortifiez à plaisir, en le laissant à côté de vous comme le prétendant populaire de l’avenir. Voulez-vous le tuer, au contraire ? donnez la liberté : que pourra-t-il désormais contre vous ? Vous attaquer au nom de son principe ? mais il en a perdu le monopole. C’est vous désormais qui en avez le mérite devant l’opinion, et, par conséquent, la popularité.

Un mot encore. Sans doute, Monsieur, je n’ai pas à faire le siége de votre conviction. Dans votre esprit comme dans l’esprit de M. de Persigny, la liberté n’est plus une thèse à débattre ni une hypothèse à poser, elle est une vérité prouvée, la dernière expression de l’empire, la toiture enfin de l’édifice. Seulement vous en faites une question d’opportunité, une affaire d’horloge ; vous laissez à l’aiguille le soin de la poursuivre en silence sur le cadran. Enfin une heure sonnera un matin, et cette heure nous aura rendu la liberté.

Quand sonnera-t-elle cependant ?… Eh quoi ! dirais-je au pouvoir en votre personne, vous avez pour vous l’unanimité de l’opinion, vous l’affirmez en toute circonstance, et l’Europe vous croit sur parole. Chaque fois que vous consultez la France, que vous mettez l’urne sur la table, chaque fois que vous la videz, elle est pleine de vous ; il n’y a que vous qui puissiez y entrer, que vous qui puissiez en sortir. Le sénat, c’est vous ; le corps législatif, c’est vous encore, sauf quatre ou cinq voix égarées ; le conseil général d’un bout à l’autre de la France, c’est vous ; le conseil municipal, c’est vous ; l’administration, c’est vous, — plus que vous peut-être ; — la société de Saint-Vincent-de-Paul, c’est vous ; la franc-maçonnerie, c’est vous ; et quand vous parlez, votre voix nous revient par tous les échos à la fois, de la commune, du canton, de la ville, du commerce et de l’industrie, de la terre et de l’usine. Et vous hésitez à rendre la parole au peuple français ? Je vous trouve en conscience trop de modestie. Quel danger peut-il y avoir à laisser librement éclater au soleil, comme un immense chant d’orphéon, l’enthousiasme universel du pays ?

Vous faites-vous donc une idée si terrible de la puissance du journaliste plus ou moins obscur, que vous puissiez croire une minute qu’avec une goutte d’encre, et par une sorte de maléfice emprunté à la magie, il va tout à coup retourner l’opinion, et changer au fond de la cervelle ou sur la lèvre de la France l’affection en désaffection et l’admiration en raillerie ? Mais, à ce compte, il n’y aurait qu’un pouvoir au monde, le pouvoir du journal. C’est beaucoup d’honneur pour une feuille de papier. Mais qui donc a jamais opéré le miracle de changer, d’un seul mot, non pas même la pensée d’un peuple, la conviction seulement d’un parti ? Quant à moi, je l’avoue humblement, j’ai beaucoup discuté dans ma vie, beaucoup écrit, hélas ! et jamais, que je sache, je n’ai converti le plus petit million d’âmes à ma croyance.

Ce n’est que le temps, le seul journaliste à la façon dont vous l’entendez, qui ait ce don souverain de déclasser et de reclasser l’opinion, mais par une évolution spontanée, et en quelque sorte par la grâce intérieure de chacun. La parole, sans doute, contribue à ce déplacement graduel de l’esprit public, mais à la condition rigoureuse de prêcher la vérité et d’abonder dans le sens de l’histoire. Que craignez-vous alors ? n’avez-vous pas la vérité, et n’avez-vous pas signé avec l’histoire un contrat d’assurance ?

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