VIII
Si jamais il y a eu un principe authentique, universellement proclamé et acclamé par la jurisprudence, c’est à coup sûr l’unité de juridiction. Le même homme ne saurait répondre du même délit devant deux tribunaux à la fois. Pourtant à l’heure qu’il est le journaliste relève simultanément d’un tribunal administratif qui peut avertir ou supprimer le journal, et d’un tribunal régulier qui peut le condamner à l’amende et à la prison. La presse offre-t-elle donc tant de danger à la société qu’elle doive nécessiter cette dérogation au premier dogme de justice ?
Il y a encore un principe de jurisprudence écrit dans la conscience de l’homme et transcrit dans la religion du droit : c’est qu’aucun inculpé ne peut être condamné sans avoir été interrogé et entendu dans sa défense. Mais malgré ce lieu commun de jurisprudence, l’avertissement frappe l’écrivain, sans l’avoir averti auparavant de la nature de son délit ; qui pourrait dire cependant qu’une explication n’aurait pas détourné la foudre de la tête du coupable ?
Vous devez avoir acquis au pouvoir le talent de la patience ; je peux donc sans scrupule vous conter une anecdote :
Un journaliste de la démocratie avait contesté le miracle de la Salette. La Gazette de France voulut mettre l’incrédule dans l’embarras ; elle le somma publiquement de proclamer son symbole en fait de religion. C’était sûrement une interpellation indiscrète, car personne n’a le droit de pénétrer dans le domaine réservé de la conscience et de nous contraindre à réciter notre Confiteor sur le boulevard. L’écrivain démocrate releva néanmoins le défi, et le lendemain il publia dans son journal une profession de foi dont voici la conclusion à peu près textuelle : « Je n’explique pas l’Évangile au profit du despotisme, mais au profit du malheur. Quand on m’aura démontré que le christianisme est incompatible avec la liberté, alors j’approcherai avec horreur de cette tombe où j’avais espéré trouver le repos, et non le néant. »
Le ministre de l’intérieur lut cette profession de foi, par hasard ; il crut y voir une impiété à Dieu et à l’État ; il eut, toutefois, la pensée heureuse d’appeler dans son cabinet le rédacteur en chef du journal.
— Monsieur, lui dit-il ab irato, comment avez-vous osé insérer dans votre feuille un article aussi perfide, évidemment écrit à l’adresse du pouvoir ?
Le rédacteur en chef souriait dans sa barbe et gardait le silence.
— Pourquoi souriez-vous ? reprit le ministre ; ce que je vous dis là est sérieux, plus sérieux que vous ne croyez, car j’ai là, dans mon tiroir, un avertissement tout signé.
— Dans ce cas, Monsieur le ministre, veuillez le laisser dans votre bureau ; savez-vous bien qui a rédigé ce chef-d’œuvre de perfidie contre le pouvoir régnant ?
— Mais le signataire de cette mauvaise élucubration probablement, un idéologue de la plus dangereuse espèce.
— Pardon, Monsieur le ministre, le signataire de l’article n’a fait que contre-signer ; mais l’homme qui l’a écrit en réalité l’a publié en 1827, si j’ai bonne mémoire.
— Et vous le nommez ?
— Chateaubriand.
Le ministre avait failli avertir l’auteur du Génie du Christianisme pour attaque à la religion et au second empire. Je puis vous attester le fait, car si vous avez besoin d’un témoin, comme dit M. Plichon… Vous ne sauriez être témoin et partie, répondrait M. Baroche ; il a raison, j’accepte l’axiome ; mais le pouvoir peut-il donc être, à son tour, juge et partie, lorsqu’un journal discute la politique du pouvoir ?