‹ Le Droit de parlerChapitre 7 sur 15 · VII

VII

C’est pour le journal que la législation actuelle déploie toute l’opulence de sa sévérité ; c’est contre le journal qu’elle amasse, qu’elle entasse, comme avec la main, précautions sur précautions : précautions préventives, précautions répressives, de l’autorisation préalable, du cautionnement, du droit de timbre, du droit de poste, de la nomination de la gérance, du choix de la rédaction en chef, de la signature de l’article, de l’avertissement, de la suspension, de la suppression, de la poursuite en police correctionnelle et de l’interdiction de la publicité des débats.

Je respire, Monsieur : j’ai fini. Et je ne parle pas de l’avertissement officieux, de ce personnage affable, en habit noir et en cravate blanche, qui fait de temps en temps une tournée dans les journaux et leur dit successivement avec une exquise courtoisie : Voici un cas réservé, taisez-vous de bonne amitié.

Croyez-vous cependant cette somptuosité de précautions indispensable au salut de la société ? Examinons cette question avec toute la déférence imaginable pour le décret de février. Permettez-moi d’abord de vous soumettre une réflexion.

J’entends dire souvent : la France n’est pas un pays de liberté, mais c’est la terre sacrée de l’égalité ; je connais même des égalitaires forcenés qui préfèrent hautement l’égalité à la liberté, sans trop savoir ce qu’ils disent, car la liberté et l’égalité représentent les deux faces d’une même médaille.

Me plaçant donc au point de vue de ces libéraux patients qui veulent nous consoler de la liberté par le spectacle de l’égalité, je leur demanderai comment ils peuvent concilier leur principe avec le système de l’autorisation. Car enfin l’égalité ne représente qu’une fiction, ou bien elle signifie que chacun de nous possède exactement le même droit, pesé à la même balance.

Mais l’autorisation préalable partage la presse militante en deux classes, en une classe privilégiée et une autre disgraciée, en noblesse, à proprement parler, et en roture de l’écritoire. Je veux fonder un journal, je me présente au pouvoir ; il me répond : Je ne te connais pas. Passe ton chemin. Et à peine ai-je quitté le seuil de l’antichambre que par cette même porte et à la même minute, je vois entrer un autre postulant qui va recevoir, quoi ? précisément le blanc-seing qu’on vient de me refuser.

Voilà donc l’État, qui du haut de sa majesté impersonnelle ne doit connaître que la nation et ne traiter qu’avec elle, obligé de descendre à de misérables questions de personnes, condamné à discuter des noms propres, des individus, des talents, des opinions. De quel droit et sur quel fondement ? Car enfin, lorsque M. de Persigny revendique courageusement devant l’opinion un pouvoir dictatorial et arbitraire sur la presse, il sous-entend à coup sûr que, dans l’exercice de ce pouvoir, il obéira le premier à une dictature plus puissante encore que sa propre dictature, à l’omnipotence de la raison. Dieu lui-même a besoin d’avoir raison, disait Bossuet.

Qu’il accorde ou qu’il refuse l’autorisation de fonder un journal, il doit avoir une règle de conduite et mettre une logique dans l’administration de l’arbitraire. Sinon autant vaudrait tirer les noms, au hasard, dans un chapeau.

Je comprendrais, par exemple, que le ministre de l’intérieur rejetât systématiquement la demande de tout journaliste condamné pour délit de presse ou frappé administrativement pour son opinion. Il y aurait là sans doute aggravation de la peine déjà subie, et j’aurais autant que qui que ce soit le droit d’en gémir. Mais je raisonne dans l’ordre d’idées du gouvernement, et je conçois qu’à son point de vue il exige pour l’autorisation préalable une virginité complète de toute condamnation judiciaire ou administrative.

Et pourtant non, Monsieur : sur quatre autorisations de fonder un journal que le ministère a données, dans ces derniers temps, il les a données toutes les quatre à des écrivains condamnés judiciairement ou frappés ministériellement. Ce n’est pas à ce titre bien entendu, Monsieur, que je vous ai adressé une demande d’autorisation ni que j’espère l’obtenir.

Je comprendrais encore que, dans la donnée éminemment conservatrice de l’Empire héréditaire, l’autorisation préalable jetât l’anathème à tout écrivain entaché d’un précédent de démagogie. Certes, je sais par expérience combien on abuse, dans ce monde, du mot de démagogie. Quelqu’un a bien voulu m’appeler dans le temps un démagogue. Un démagogue ? moi ! Ah ! Monsieur le ministre, nous mourrons, tous les deux ; mais que répondrez-vous au Dieu de la vérité, lorsqu’il vous demandera compte de cette parole ?

Eh bien ! non, cependant ; quand je prends la nomenclature des autorisations données, j’y vois figurer tantôt le nom du rédacteur d’une feuille démocratique et sociale bien connue, et tantôt le nom d’un écrivain terroriste, d’un apologiste de la guillotine et encore aujourd’hui terroriste avec cette légère variante : qu’il appelle l’échafaud le principe d’autorité.

Je comprendrais enfin que l’autorisation préalable écartât du journalisme, avec une délicatesse d’hermine, le manieur d’argent, l’oiseleur de la Bourse, qui ne voit dans la presse qu’une pipée pour appeler et pour plumer l’actionnaire, car si la presse a une raison d’être dans ce monde, c’est d’être, avant toute chose, une œuvre de pensée, le catéchisme de l’opinion.

Mais non toujours. Quand je passe en revue les élus que le ministre a mis à la tête de journaux, je vois briller, sur la liste de sa préférence, certains banquiers qui n’avaient pas épousé le journalisme assurément pour l’amour de la pensée. Quelques-uns ont passé sur les bancs de la police correctionnelle ; tous n’ont pas été condamnés sans doute ; mais que de désastres, que de foyers renversés ils ont laissés derrière leur innocence !…

Est-ce votre faute ? Non, Monsieur, pas plus que la faute de vos prédécesseurs, je me hâte de le déclarer. C’est le tort de la situation : vous voulez juger des hommes, qu’en savez-vous ? qu’en pouvez-vous savoir ? M. Chassin sollicite la permission de publier un journal, on ne croit pas même devoir lui faire de réponse, et lorsque M. Jules Favre en demande la raison à M. Billault, M. Billault répond que M. Chassin a rédigé en 1848 le Père Duchesne. Or, en 1848, M. Chassin terminait son éducation classique au collége de Nantes, et M. Billault pouvait lui mettre sur la tête, de sa main paternelle, la couronne de discours français.

Mais vous, Monsieur, qui devez connaître les mystères d’Éleusis, dites-nous, si vous le savez, pourquoi on donne l’autorisation à M. Guéroult et pourquoi on la refuse à M. Ollivier ; pourquoi on la donne à M. Hippolyte Castille et pourquoi on la refuse à M. Leymarie ; pourquoi on la donne à M. Ganesco et pourquoi on la refuse à M. Feuilhade de Chauvin ; pourquoi on la donne à M. Paulin Limayrac et pourquoi on la refuse à M. Bonnet. J’en cherche en vain le motif et je le demande encore à l’écho. Mais assez sur ce chapitre, passons à l’avertissement.

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