‹ Le Droit de vie et de mortChapitre 1 sur 3 · PREMIÈRE PARTIE.

PREMIÈRE PARTIE.

La réponse est ici. Sur ce haut frontispice
Je lis ces mots tracés : Temple de la Justice.
J’entre. Des citoyens, que le sort a choisis,
Sur des bancs élevés m’apparaissent assis :
Entre eux des magistrats est l’imposant cortége ;
Derrière eux l’humble croix, devant eux l’humble siége
D’où se levant, auprès de l’orateur debout,
Le prévenu troublé nie ou confesse tout ;
Là, les témoins, l’huissier aux paroles glacées ;
Au fond les spectateurs, dont les têtes pressées
S’élèvent en silence au-dessus des gradins
Que d’un garde endormi leur livrent les dédains.
Voici la loi ! contre elle il n’est point de refuges.
Un homme est l’accusé, des hommes sont les juges…
Spectacle horrible au ciel et digne de l’enfer !
Quel pouvoir en vos mains mit ce livre de fer,

Hommes ? répondez-moi : quels sont vos droits sur l’homme ?
Un seul : la force agit, un meurtre se consomme,
Et de l’humanité les vains gémissemens
Se perdent dans le bruit des applaudissemens.
Osez-vous, osez-vous lancer contre vos frères,
Au nom du Dieu clément vos arrêts sanguinaires ?
Renversez ces gibets, brisez ces échafauds ;
Laissez rouiller la hache aux mains de ces bourreaux :
Que la mort d’un de vous ne soit pas une fête :
Comme un jouet sanglant, ne jettez point sa tête
À ce peuple assemblé, bondissant de plaisir,
Dont je vois tous les bras levés pour la saisir.
Imprudent ! me dit-on : cesse une injuste plainte.
Aveugle défenseur de l’humanité sainte,
De la société tu désarmes la main !
Désarme donc aussi le bras de l’assassin.
Quoi ! tu veux que la mort en présence du crime
S’arrête, et tu permets qu’il frappe sa victime !
Tu réserves pour lui ta pitié, tes douleurs,
Et le sang innocent réclame en vain tes pleurs.
Lorsque des échafauds il passe dans la tombe,
Tu parles des tourmens où Ravaillac succombe :
Tu le plains, tu gémis sur ses derniers instans :
Tu défends que, pour lui bornant le vol du temps,

La loi qu’il connaissait, la loi qu’il a bravée,
Venge en le punissant l’humanité sauvée ;
Et ce grand Béarnais, ce roi si précieux,
Ce trésor de la terre enlevé pour les cieux,
Ce Henri dont le nom retrace à la mémoire
La bonté, la clémence encore plus que la gloire,
Le seul qui fit aimer le titre de vainqueur,
Sa perte d’un regret n’a point pressé ton cœur !
Que t’importe la mort du père de la France ?
De son peuple orphelin tu vois le deuil immense,
Et le tien, malheureux, ne vient pas s’y mêler !
Si l’assassin survit, tu vas te consoler.
Moi, de l’impunité vouloir couvrir le crime !…
Sur le front du pervers que l’opprobre s’imprime ;
Que le monstre arrêté, proscrit, chassé des murs
Qu’il ne doit plus souiller de ses regards impurs,
Pleure au-delà des mers le lieu qui l’a vu naître :
Que la peine soit grande autant qu’elle peut l’être :
Tout, excepté la mort ! Incertains dans nos coups,
Devant l’irréparable au moins arrêtons-nous.
Ah ! lorsque par nos lois la vertu condamnée
Est sous le nom de crime à l’échafaud traînée ;
Lorsqu’à cet échafaud, où siège le trépas,
Non loin de Ravaillac je vois monter Calas ;

Épouvanté, cédant à mon horreur profonde,
Pressé par la pitié, je cours, je crie au monde :
Comptable envers le ciel des jours de l’innocent,
Frémis ! Dieu pèsera chaque goutte du sang
Versé dans les conseils de la justice humaine.
Je lui crie, à ce monde aveuglé par la haine,
Trompé par l’artifice, armé par la fureur,
D’abdiquer un pouvoir où s’attache l’erreur,
De laisser dans les mains du seul juge infaillible
La sévère balance et le glaive inflexible.
Je dis à tout mortel, humble ou grand, faible ou fort :
Épargne ton semblable et sauve-lui la mort.
Songe, songe au regret dont l’erreur est suivie.
Eh ! si tu t’es trompé, lui rendras-tu la vie ?
Tu peux tout pour détruire et rien pour réparer.
Du titre de chrétien tu sembles t’honorer :
Sois-le donc par les faits, non par le seul langage.
De l’Éternel, dis-tu, l’homme est l’auguste ouvrage :
Il réfléchit ses traits, il retrace à nos yeux
Le souverain du monde et l’héritier des cieux.
De la création c’est le plus grand miracle :
De la terre, après Dieu, c’est le plus beau spectacle.
Doté d’intelligence et d’immortalité,
De pensée en pensée il monte avec fierté

Jusque vers son auteur, que voile un vain nuage.
Ô crime ! et du Très-Haut tu briserais l’image !
Arrête, et n’étends point ton bras ensanglanté
Sur le représentant de la divinité.
Que dis-je ? oublierais-tu les douleurs du Calvaire,
Et le joug de la croix que le monde révère,
Et le supplice impur du sauveur des humains,
Condamné par leurs lois, immolé par leurs mains ?
Arrête, et laisse-là ta justice homicide,
Qui poussa les mortels jusques au déicide.
Mais je vois, à ces mots, les vieillards éperdus
S’avancer, m’entourer, et les bras étendus,
Le trouble dans les yeux, la crainte au fond de l’âme,
Sur mon zèle à l’envi lancer les traits du blâme.
Quoi ! par un faux respect trahir l’humanité !
Abandonner la terre au tigre ensanglanté !
N’a-t-il point démenti son auguste origine,
Effacé tous les traits de l’image divine,
Ce malheureux, saisi la main sur son forfait ?
Le voilà tel enfin que le crime l’a fait.
De cet homme déchu que pouvez-vous attendre ?
Voix de l’humanité, qu’il a cessé d’entendre,
Tais-toi, tais-toi pour lui ; car si tu le défends
Tu vas de l’Éternel perdre les vrais enfans.

Non, plus de sûreté s’il reste sur la terre.
Vous l’exilez : il fuit son exil solitaire ;
Il revient parmi nous, pour des forfaits nouveaux,
Glisser son front féroce et rire des bourreaux.
Il ne craint ni leur fer ni vos lois impuissantes.
Lui seul porte la mort dans ses mains menaçantes.
Frémissez, il est là qui rôde en rugissant.
N’êtes-vous point frappé par une odeur de sang !
C’est lui, c’est le trépas : il s’élance, il dévore.
Qu’on lui fasse encor grâce, il va tuer encore.
Qui vous l’a dit ? pourquoi, sans l’avoir éprouvé,
Désespérer de lui ? Tout vil, tout réprouvé,
Tout abattu qu’il est dans la fange du vice,
Il peut se relever si quelque main propice
Daigne pour l’en tirer s’abaisser jusqu’à lui.
Peut-être il n’attend qu’elle. Essayez aujourd’hui,
Demain, encor demain ; et vous verrez peut-être
Aux nobles sentiments ce coupable renaître :
Vous lui ferez aimer ce qu’il a combattu ;
Vous aurez reconquis une âme à la vertu.
Et que la vôtre alors reposera contente !
Le prix ne vaut-il pas que votre espoir le tente ?
Rétabli parmi nous, grâce à vos heureux soins,
C’est un juste de plus, c’est un méchant de moins :

Au grand corps des humains son remords le rallie,
Il y reprend sa tâche, et sa tâche est remplie.
Père, époux, sans murmure il porte à vos côtés
Le fardeau des devoirs qu’il avait rejetés.
Il abjure sa vie : une autre recommence.
Éclairé par sa chûte, instruit par sa démence,
Il veille sur ses fils qui ne le quittent pas ;
Des piéges qu’il connaît il détourne leurs pas ;
Et, sage fondateur, sous l’œil de son génie,
Voyant croître en vertu sa jeune colonie,
Tranquille au milieu d’elle, il fermera les yeux
En citoyen du monde, en aspirant des cieux.
De votre humanité, mortels, voilà l’ouvrage.
— Brillante fiction, que repousse le sage !
L’homme ne change point. — Tout change autour de lui.
— Ce qu’il a fait hier, il le fait aujourd’hui.
— Nous voyons le contraire. — Il n’est qu’une maxime :
Le bien conduit au bien, le crime mène au crime.
Mais si je vous prouvais qu’il n’est point criminel,
Celui que vous frappez d’un arrêt solennel ;
Qu’il a suivi vos pas, adopté vos systèmes,
Que les leçons du meurtre, il les doit à vous-mêmes ;
Que tout ce sang versé fut répandu par vous ?
Vous reculez d’horreur ; vous me criez : Qui ! nous,

Nous de ses attentats nous serions responsables !
Mortels ! j’ai dit bien plus : vous en êtes coupables.
Lorsqu’au milieu de vous apparaît un berceau,
Vous vous tournez joyeux vers cet hôte nouveau
Qui vient y prendre place et vous promet un frère.
Par des chants de respect vous saluez sa mère.
Oh ! qu’elle soit bénie et de l’homme et des cieux,
La femme dont le sein chaste et mystérieux
Enfante avec douleur, nourrit avec délices
Le fils qu’elle acheta par tant de sacrifices !
Mère, ce nom sacré vient doubler son bonheur.
Oh qu’il est beau ! le jour où, fiers d’un tel honneur,
Fiers de l’avoir conquis sur le néant avare,
Ses bras impatiens, que la douleur égare,
Dans les mains d’un époux placent le nouveau-né !
De bénédictions, d’amour environné,
Il entre dans la vie au milieu des caresses.
Protégé par ses soins, gardé par ses tendresses,
Il s’éveille, il s’endort bercé sur ses genoux,
Au bruit de ses doux chants, de ses baisers plus doux.
Elle épie un regard, un sourire, une larme.
Le sourire d’un fils pour elle a tant de charme !
Adieu fêtes, concerts, plaisirs, joie, amitié !
Excepté qu’elle est mère, elle a tout oublié.

Toujours près d’un berceau, muette sentinelle,
Puisse-t-elle ignorer la douleur maternelle !
Elle la connaîtra, car aimer c’est souffrir.
Pauvre femme ! et sais-tu qui ton sein va nourrir ?
Hélas ! tu frémirais si tu pouvais l’apprendre.
Cet enfant, vois le monde en tes bras le surprendre ;
Vois-le s’en emparer, le marquer de son sceau,
Imprimer tour-à-tour dans son frêle cerveau
Toutes les passions que lui-même il déploie.
Toi, jeune infortuné dont il a fait sa proie,
Avance. Te voici sur un sol odieux :
Les exemples du meurtre y poursuivent tes yeux ;
Loin de toi, près de toi, partout ils se révèlent ;
Et les traces du sang partout se renouvellent.
Quel bruit résonne ici ? C’est le cri des combats.
Les vivans aux vivans vont porter le trépas.
Là, quels autres mortels s’arment avec furie ?
Des frères. Qui vont-ils déchirer ? Leur patrie.
Ô religion sainte, ils invoquent ton nom !
Liberté, c’est pour toi qu’ils chargent ce canon,
Ce canon destructeur qu’en sa féroce joie
Au sein qu’il dut chérir le Fanatisme envoie !
Ainsi l’Esprit du temps aux crimes nous instruit.
Le tyran fait un signe et son esclave suit.

L’homme est aux mains du siècle un instrument mobile ;
Tantôt précipité dans la guerre civile,
Tantôt du fanatisme aspirant les poisons,
Il s’arme du poignard ou vole aux trahisons.
Vous croyez qu’à son choix il prend le fer perfide
Ou glisse le trépas dans le vase homicide.
Non, non, ce n’est pas lui, c’est vous seul qui frappez,
Vous seuls dont le poison coule en mes flancs trompés.
Sous les arceaux d’un cloître où le silence habite,
Voyez-vous s’avancer ce pâle cénobite ?
Rêveur, les bras en croix allongés sur son sein,
Tel qu’un homme chargé du poids d’un grand dessein
Dont il reçut d’en haut la pensée imprévue,
Rien n’arrête ses pas, rien ne distrait sa vue.
Il va tantôt muet et d’un air recueilli,
Tantôt lève en marchant un front enorgueilli.
Il paraît inspiré. Des paroles de flâme
Avec de longs soupirs s’échappent de son âme,
Mais ne vont point du cloître éveiller les échos.
L’oreille toutefois a pu saisir ces mots :
L’hérétique ! le ciel !… Il est nuit, et de l’ombre
Quelques rares flambeaux perçant la voûte sombre,
De distance en distance indiquent à ses yeux
Le but où s’avançaient ses pas silencieux.

Après de longs détours le voici qui s’arrête,
Voit une porte, frappe, et retournant la tête
Comme pour s’assurer qu’il n’est point aperçu,
Frémit, pâlit, se signe, entre… Qui l’a reçu ?
La porte se referme avec un grand mystère ;
Et dès le lendemain le sombre solitaire
Des environs du Louvre assiégeait le chemin.
On vit le crucifix rayonner dans sa main.
Entre les larges plis du capuce mobile,
Son visage brillait d’une audace tranquille.
Les grains du saint rosaire, à son cou suspendus,
Flottaient sur sa poitrine, en deux rangs descendus.
Et lui, l’œil attaché sur l’ornement mystique,
Murmurait à mi-voix on ne sait quel cantique
Qui d’une ardeur nouvelle animait ses esprits ;
S’arrêtait, reprenait ses hymnes favoris ;
Puis, pour doubler encor sa pieuse énergie,
Vers sa lèvre élevant la céleste effigie
Que sa main sans repos pressait avec ferveur,
Promenait ses baisers sur les traits du Sauveur.
On dirait qu’il remplit quelque saint ministère,
Que de quelque bonne œuvre il va charmer la terre,
Et que sur lui descend la vertu du Très-Haut.
De temps en temps plus sombre il disait : il le faut !

Des chrétiens sur son front multipliait le signe ;
Et de sa mission, fier de se rendre digne,
Chassait les pensers vains qui venaient l’assiéger,
Du noir esprit sans doute ouvrage passager.
Bientôt un char paraît sur le quai populaire
Où se presse la foule, et qu’un beau jour éclaire.
C’est le roi. Mille vœux sont au ciel élancés,
Mille bras sont tendus, mille drapeaux dressés.
Voilà que d’une voix éclatante et sonore
Un chœur de citoyens dit et redit encore
Ce chant qui met nos rois sous la garde des cieux,
Et tout le peuple ému répond au cri pieux.
Une voix manqua seule à ce concert sublime.
Sur le char ralenti l’on vit alors, ô crime !
Le moine s’élancer vers le prince chéri…
Ce moine est Ravaillac, ce monarque est Henri.
Eh bien, ce fanatique a-t-il tué son maître ?
Reprends, reprends pour toi le crime de ce prêtre,
Siècle affreux ! siècle impur ! tu peux le réclamer :
Il t’appartient. Celui que ton bras vient d’armer,
Cet indigne vengeur de la cause chrétienne,
Avait-il sa pensée ? il n’avait que la tienne.
Il a prêté son bras, et toi ta volonté.
Faisait-il bien ou mal ? il n’a rien discuté.

Automate pieux, dressé pour l’homicide,
Il n’a point dit : où vais-je ? Il est allé. Son guide,
C’est toi. Tu l’as plié, façonné sous ta loi :
Il n’était plus lui-même, il est devenu toi.
Oui, l’homme a disparu, le siècle entier se montre.
Le crime avec la gloire en passant se rencontre :
Un monstre immole un roi qui du peuple est l’amour,
Et sous le fer des lois il périt à son tour.
Il meurt, il l’a prévu. Tout est comme il doit être.
Il a lu dans les cieux, qu’Aubry lui fit connaître,
Où Guignard lui montra son forfait couronné,
Qu’à venger les ligueurs il était destiné.
Tranquille, il a rempli sa mission sévère ;
Tranquille, il va toucher son auguste salaire.
Voilà tout ce qu’il sait, voilà tout ce qu’il veut.
Nulle crainte en mourant, nul remords ne l’émeut.
Punis-le maintenant, siècle auteur de son crime.
Et s’il n’eût, tout rempli de l’esprit qui t’anime,
À ton école appris le métier d’assassin,
Comment au sang royal eût-il trempé sa main ?
Dans le sort de Henri qu’avait-il à connaître ?
Qu’était-il de commun entre un moine et son maître ?
Des cloîtres aux palais l’intervalle est si grand !
Du trône et du prie-dieu l’orgueil si différent !

Par quels degrés nouveaux l’âme d’un solitaire
A-t-elle pu descendre aux choses de la terre,
Et s’arrêter plus bas, en face d’un forfait ?
Isolé cependant, qu’eût-il dit ? qu’eût-il fait ?
À d’obscures vertus consacrant ses journées,
Il aurait accompli de saintes destinées ;
Et devant les autels, priant et bénissant,
Passé du monde aux cieux, loin des chemins du sang.
Hommes de bonne foi, retombez sur vous-mêmes :
Réfléchissez, jugez. Vos absurdes systèmes,
Vos institutions, vos coutumes, vos mœurs,
Tout nous invite au meurtre ; et lorsque vos clameurs
Élèvent contre lui leur concert unanime,
Vos mains, vos propres mains nous courbent vers le crime.
Regardez cet ami massacrant son ami.
En vain l’humanité dans son cœur a gémi.
L’usage arme son bras, le fer luit, le sang coule.
Il maudit son triomphe applaudi de la foule.
On dit : il a bien fait, il s’est vengé… De quoi ?
D’un mot, d’un rien. Coupable, il échappe à la loi.
Oui, la loi le respecte et le public l’estime.
De salons en salons il promène son crime,
L’oublie au sein des bals, rit, cause, et l’œil serein,
Danse tranquillement, couvert de sang humain.

Àle verser, ce sang, nos préceptes enseignent.
Et comment voulez-vous que nos regards le craignent ?
Comment, contre la mort quand réclament nos voix,
La laissant dans nos mœurs, l’exiler de nos lois ?

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